9-12 ans

Un discours pour les courges

Pour accueillir les nouveaux habitants, la Citrouille et le Petit Fantôme veulent préparer une fête parfaite. Mais une consigne mal ponctuée suffit à remplir les fauteuils de légumes… et à faire disparaître les invités dans la partie la plus mystérieuse du manoir.

Dans le hall éclairé, la Citrouille et le Petit Fantôme examinent un billet tandis que Basile installe une énorme courge dans un fauteuil.

À la tombée du soir, le manoir des Trois-Lierres ressemblait à une énorme lanterne. Derrière ses fenêtres brillaient des guirlandes orange, et une délicieuse odeur de pommes caramélisées descendait jusqu’au portail.

La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune et renoua son écharpe verte. À côté d’elle, le Petit Fantôme lissa les plis de son feutre blanc. Sa lanterne dorée diffusait une douce clarté de miel.

Ils avaient une mission importante : organiser l’accueil de la fête d’Halloween.

Cette année, les nouveaux habitants du village seraient reçus officiellement. Odile, l’escargote présidente du comité des fêtes, avait préparé un discours, des rubans de bienvenue et sept sortes de bonbons.

« Surtout, que chacun trouve sa place avant la cérémonie », leur avait-elle recommandé.

Puis elle avait filé, aussi vite qu’une escargote chargée de dossiers pouvait filer, laissant un billet sur la table.

La Citrouille le lut à voix haute :

« Installez les courges invitées au premier rang. »

Le Petit Fantôme contempla les six beaux fauteuils devant l’estrade.

« Les courges sont invitées ?

– Cela ne me surprend pas, répondit la Citrouille. Certaines font d’excellente compagnie. »

Dans la galerie voisine attendaient justement les légumes du concours : trois potimarrons, une courge longue et une énorme courge gris-bleu, large comme une bassine.

Basile surgit derrière un rideau, les bras pleins de rubans. L’écureuil accessoiriste portait tant de bobines autour du cou qu’il tintait en marchant.

« La grosse sera présidente d’honneur ! annonça-t-il. Je lui prépare une entrée triomphale.

– Elle est déjà entrée, observa le Fantôme.

– Alors une présence triomphale ! »

Ils roulèrent délicatement l’énorme courge jusqu’au fauteuil central. Basile glissa un coussin sous elle.

Dehors, le brouillard commençait à recouvrir le champ de citrouilles. Au-dessus de l’aile ouest du manoir, dont les fenêtres restaient noires, un corbeau poussa un cri.

Le Petit Fantôme leva les yeux.

« On utilise aussi cette partie du bâtiment ?

– Seulement pour les répétitions, je crois », répondit la Citrouille.

À cet instant, derrière une fenêtre sombre, un panneau sembla se rabattre tout seul.

Les premiers visiteurs se présentèrent peu après. Une grande lapine portait un costume de comète dont la queue argentée balayait les feuilles. Derrière elle venait un hérisson coiffé d’un moulin miniature, suivi d’une souris enveloppée dans une cape de pluie pailletée.

« Nous sommes les nouveaux… commença la lapine.

– Les nouveaux artistes ! » compléta la Citrouille.

Elle avait aperçu le moulin du hérisson. Ses petites ailes tournaient lorsqu’il hochait la tête. Un accessoire aussi réussi ne pouvait appartenir qu’à un spectacle.

« On nous a dit de venir déguisés, précisa la souris.

– Naturellement, répondit le Fantôme. Votre public appréciera. »

Les trois visiteurs échangèrent un regard.

« Nous aurons quelque chose à faire devant tout le monde ? demanda le hérisson.

– Odile vous expliquera. En attendant, vous pouvez répéter dans le petit salon de l’aile ouest. »

Le Fantôme leur indiqua un corridor tendu de velours violet.

Bientôt arrivèrent deux blaireaux déguisés en nuages et une belette vêtue d’une robe couverte de feuilles. Eux aussi furent dirigés vers les coulisses.

« Quel programme ! s’émerveilla la Citrouille. Une comète, un moulin, une averse et maintenant la météo entière ! »

Dans la grande salle, Basile disposait des éventails en papier sur les sièges du public.

« Pour l’ovation à notre invitée d’honneur, expliqua-t-il. À mon signal, chacun agitera le sien. Effet garanti.

– Elle n’a encore rien dit, remarqua le Petit Fantôme en regardant l’énorme courge.

– Les grandes personnalités savent ménager leur entrée. »

Une bourrasque fit frissonner les vitres. La porte du corridor violet se referma lentement, avec un grincement prolongé.

La Citrouille s’interrompit au milieu d’un nœud de ruban.

« Tu as entendu ?

– Une vieille porte », répondit le Fantôme.

Il avait parlé un peu trop vite.

Derrière la porte venait de retentir un autre bruit : trois coups espacés, puis un frottement, comme si quelque chose de très lourd glissait sur le plancher.

Ils attendirent.

Plus rien.

« Ils déplacent sûrement un décor », conclut la Citrouille.

Elle serra pourtant son écharpe un peu plus près de son cou.

La Citrouille et le Petit Fantôme dirigent une lapine, un hérisson et une souris déguisés vers un corridor aux rideaux violets.

Odile arriva sur l’estrade en poussant son discours devant elle. Ses feuillets étaient numérotés, soulignés et pourvus de petites languettes de couleur.

« Les nouveaux habitants sont-ils là ?

– Tous installés, assura la Citrouille.

– Et confortablement », ajouta le Fantôme.

Odile, qui cherchait déjà ses lunettes entre deux pages, ne regarda pas les fauteuils.

« Parfait. La cérémonie commencera lorsque la grande horloge aura sonné. »

Elle disparut derrière le pupitre pour retrouver la fin d’une phrase.

À la fenêtre, quelque chose tapa brusquement.

Toc. Toc. Toc.

Le corbeau se tenait sur l’appui, une enveloppe dans le bec. Le Petit Fantôme lui ouvrit. L’oiseau entra avec une bouffée d’air froid et lâcha son message.

Sur le papier, une écriture penchée demandait : « Nous attendons le signal. Combien de temps encore ? »

Aucune signature.

« Les artistes s’impatientent », dit la Citrouille.

Le corbeau croassa, puis repartit vers l’aile ouest.

C’est alors que la grande horloge sonna.

Ses coups résonnèrent sous les poutres, graves et lents. Le Fantôme compta machinalement. À douze, il baissa la main.

Un treizième coup éclata.

Même Basile cessa d’agiter ses éventails.

Dans le silence qui suivit, une plainte monta derrière le mur. Longue, tremblante, presque humaine.

La Citrouille connaissait une vieille légende du village : dans l’aile fermée du manoir, un danseur sans visage répétait lorsque l’horloge oubliait de s’arrêter.

Jusqu’à ce soir, elle avait trouvé cette histoire plutôt ridicule.

« C’était peut-être une chaise », souffla le Fantôme.

Au bout du corridor violet, une ombre immense glissa sur la vitre dépolie. Elle portait quelque chose qui tournait au-dessus de sa tête.

Puis une voix étouffée appela :

« Il y a quelqu’un ? »

La Citrouille regarda les fauteuils du premier rang. Les courges ne bougeaient pas. Bien sûr qu’elles ne bougeaient pas.

Pour la première fois, ce détail lui parut inquiétant, mais pas du tout pour la raison qu’elle aurait crue.

Sous une grande horloge, la Citrouille et le Petit Fantôme sursautent tandis qu’une immense ombre apparaît derrière une vitre dépolie.

« Nous avons envoyé des gens là-bas », murmura le Petit Fantôme.

La Citrouille hocha la tête. Sa gorge était devenue aussi sèche qu’une feuille oubliée dans un livre.

Derrière eux, les habitants prenaient place. Odile alignait ses feuillets. Dans quelques minutes, elle appellerait les nouveaux venus devant tout le village.

« On pourrait demander à Basile… commença la Citrouille.

– Il faudrait d’abord savoir ce qui se passe. »

Le Fantôme ne paraissait pas plus courageux qu’elle. Sa lanterne tremblait au bout de son bras de feutre.

Ils poussèrent la porte du corridor.

L’air y sentait la poussière, la cire et les feuilles mouillées. Des portraits anciens semblaient suivre leur progression. Au fond, une porte claquait doucement contre son chambranle : tac… tac… tac…

« Les trois coups », souffla la Citrouille.

Un soulagement minuscule lui réchauffa le ventre.

Puis quelque chose racla le sol, juste de l’autre côté du mur.

Ils s’arrêtèrent ensemble.

« Ce bruit-là n’est pas une porte », dit le Fantôme.

Une rafale traversa le corridor. Le rideau violet se gonfla, les enveloppa un instant et accrocha la lanterne. Sa lumière disparut net.

L’obscurité sembla tomber sur eux comme une couverture trop lourde.

La Citrouille agrippa la main de son ami.

Devant eux, un souffle montait et descendait. Une forme pâle remua. Plus haut, deux grandes branches noires s’agitèrent sur le mur.

« Je préférerais retourner dans la salle », avoua le Fantôme.

« Moi aussi. »

La forme avança.

Tous deux reculèrent d’un pas.

Puis la voix étouffée revint :

« Est-ce enfin notre tour ? »

La Citrouille pensa à la lapine et à sa longue queue de comète. S’il y avait vraiment quelqu’un de coincé là-dedans, elle ne pouvait pas simplement refermer la porte.

« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle.

Sa voix sortit plus aiguë qu’elle ne l’aurait souhaité.

Un silence.

Puis une réponse parfaitement inattendue :

« Je suis un nuage. Et je commence à avoir très chaud. »

Dans le corridor sombre, la Citrouille et le Petit Fantôme se tiennent la main devant une silhouette pâle, leur lanterne éteinte.

Le Petit Fantôme tâtonna autour de sa lanterne. Son pouce rencontra le petit volet doré qui avait glissé devant le verre. Il le releva.

La lumière reparut.

À deux pas se tenait l’un des blaireaux, serré dans son costume de nuage. Derrière lui, la lapine agitait sa queue argentée pour éventer la souris.

Les prétendues branches étaient les ailes du moulin, projetées au mur par le clair de lune entrant par une fenêtre étroite.

La Citrouille laissa échapper un rire très bref, qui ressemblait presque à un hoquet.

« Nous vous avons pris pour…

– Des artistes, oui, répondit la lapine. Nous avions compris. Mais nous ne le sommes pas. »

Le silence qui suivit fut autrement embarrassant que les bruits du corridor.

« Vous êtes les nouveaux habitants », dit enfin le Fantôme.

La souris ouvrit sa cape. Sur sa veste brillait un petit carton : « Bienvenue, Mirabelle ! »

« Nous pensions qu’il fallait préparer une présentation. Alors nous avons essayé une chanson, expliqua-t-elle. Personne ne connaissait le même air. »

La plainte derrière le mur !

« Puis nous avons déplacé cette malle pour nous asseoir », ajouta le hérisson.

Le raclement !

Quant à la porte, elle refusait de s’ouvrir complètement. La longue traîne argentée de la comète s’était prise dessous. Chaque tentative tirait sur le costume de la lapine, qui croyait qu’un autre invité lui marchait dessus.

Ils dégagèrent le tissu ensemble.

Sur l’appui de la fenêtre, le corbeau sautilla et poussa du bec un petit panneau monté sur charnières. Il passa par l’ouverture ; le panneau retomba derrière lui.

« Sa chatière à corbeau ! dit la souris. Il l’utilise depuis notre arrivée. »

Le Petit Fantôme reconnut le mouvement aperçu depuis la grande salle. Même la fenêtre mystérieuse avait son explication.

« Nous avons envoyé un message par son intermédiaire, dit la belette.

– Et nous avons pensé que vous demandiez votre entrée en scène », avoua la Citrouille en baissant les yeux.

Du fond du manoir monta une voix amplifiée par l’acoustique de la salle :

« Mes chers habitants… »

Odile commençait.

Le hérisson retira son moulin pour passer sous le rideau.

« Nous allons manquer notre propre accueil ! »

Ils se précipitèrent dans le corridor. La peur s’était envolée, mais une autre urgence leur donnait des ailes.

À l’entrée de la grande salle, Basile leur barra joyeusement le passage avec deux éventails.

« Attendez ! L’ovation n’est pas encore prête ! »

La lanterne du Petit Fantôme éclaire les invités costumés, tandis que le moulin du hérisson projette une grande ombre au mur.

« Basile, les courges ne sont pas les invités ! » lança la Citrouille.

L’écureuil contempla son éventail, puis le premier rang.

« Aucune d’elles ne m’a corrigé.

– Elles auraient eu du mal », répondit le Fantôme.

Sur l’estrade, Odile poursuivait :

« C’est avec une joie toute particulière que nous accueillons ce soir… »

Elle leva enfin les yeux.

Devant elle, cinq légumes occupaient les fauteuils réservés. L’énorme courge gris-bleu arborait désormais un ruban portant la mention « Personnalité remarquable ».

Odile cligna lentement des yeux.

« … de nouvelles variétés ? » termina-t-elle malgré elle.

Quelques rires coururent dans la salle.

La Citrouille s’approcha du pupitre avec le billet.

« Nous avons suivi votre consigne. »

Odile lut, retira ses lunettes, puis les remit.

« Oh. J’ai voulu écrire trop vite. Il fallait installer les courges pour le concours. Puis les personnes invitées au premier rang. J’ai avalé un point et une partie de ma phrase.

– Un très gros morceau, dit le Fantôme. »

La lapine et les autres attendaient à l’entrée, hésitant à avancer sous tous ces regards.

Alors la Citrouille descendit de l’estrade et leur tendit la main.

« Cette fois, venez avec nous. Vos places sont ici. »

Basile entra immédiatement en mouvement. Les potimarrons passèrent sur la table du concours ; la courge longue retrouva son panier. Le Petit Fantôme épousseta les fauteuils avec un chiffon emprunté à la table des préparatifs.

Pour l’énorme courge, ce fut plus compliqué.

« Nous pourrions la rouler jusqu’à la galerie », proposa Basile.

Odile regarda les nouveaux habitants enfin réunis.

« Après le discours. Mettons plutôt ce petit banc devant. »

Bientôt chacun fut assis, et la courge resta à une extrémité du premier rang.

Le Fantôme souffla :

« Et les treize coups ?

– Une pièce de la sonnerie se coince, répondit Odile. L’horloge ajoute un coup à chaque fois depuis mardi. Basile a trouvé la panne ce matin.

– Je lui ai promis une réparation spectaculaire après la fête ! précisa l’écureuil.

– Une réparation ordinaire suffira. »

La Citrouille regarda le cadran, puis le moulin du hérisson. Le fameux danseur sans visage n’avait décidément pas eu besoin de venir à la fête : ils avaient fabriqué sa légende avec une chanson hésitante, quelques ombres et une horloge déréglée.

Cette fois, toute la salle rit, y compris les nouveaux venus.

La Citrouille accompagne les invités vers les fauteuils pendant que le Petit Fantôme époussette un siège et que Basile emporte les courges.

Odile reprit son discours depuis le début.

Cette fois, lorsqu’elle dit « nos nouveaux habitants », elle regarda bien la lapine, le hérisson, la souris, les blaireaux et la belette.

Elle parla des ruelles du village, du marché sous les tilleuls et du raccourci près du vieux puits, qui n’était un raccourci que pour ceux qui aimaient marcher longtemps. Elle annonça que chacun trouverait dans son sachet de bienvenue un plan, des bonbons et un petit carnet d’adresses.

La Citrouille et le Petit Fantôme s’étaient installés près de la porte. Ils avaient encore les jambes molles.

« J’ai vraiment eu peur », murmura la Citrouille.

« Moi aussi. Surtout quand le nuage a respiré.

– Les nuages devraient prévenir. »

Au premier rang, le blaireau étouffa un rire dans son costume.

Odile tourna sa dernière page avec solennité.

« Avant de conclure, je tiens à remercier nos bénévoles, dont l’imagination a donné à cet accueil une forme… inattendue. »

Basile leva discrètement ses éventails.

« Pas encore », souffla le Fantôme.

« Et je remercie tout particulièrement… »

Odile s’interrompit. Son regard venait de tomber sur l’énorme courge gris-bleu, calée dans son fauteuil avec son ruban de personnalité remarquable.

Une petite lueur passa derrière ses lunettes.

« … la courge du premier rang pour son silence exemplaire. »

Pendant une seconde, personne ne bougea.

Puis la lapine éclata de rire. Le hérisson suivit, son moulin vacillant sur sa tête. Les éventails de Basile se déployèrent dans un grand froissement, et l’ovation tant préparée accueillit enfin les véritables invités.

Plus tard, on ouvrit les portes sur le jardin. Le brouillard s’était déchiré au-dessus des citrouilles, et la lune argentait les allées.

Mirabelle invita la Citrouille à goûter les bonbons au cassis. La belette voulait connaître la date du prochain marché ; le hérisson proposait déjà de fabriquer un moulin pour la fête de l’année suivante. Cette fois, personne ne les prit pour une troupe de spectacle.

Le Petit Fantôme leva sa lanterne pour éclairer le chemin jusqu’aux tables de friandises.

Derrière eux, dans la grande salle, un léger grincement retentit.

Ils se retournèrent vivement.

Basile poussait le fauteuil de la grosse courge vers le concours.

« Elle réclame une place près du buffet », expliqua-t-il.

La Citrouille remit son chapeau droit.

« Naturellement. Elle n’a pas mangé un mot de la soirée. »

Au pupitre, Odile désigne une énorme courge enrubannée tandis que les invités costumés éclatent de rire dans la salle illuminée.

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