9-12 ans
Bienvenue au bal des mauvaises consignes
Au manoir des Brumes, une affiche mal dépliée suffit à transformer un bal d’accueil en catastrophe très originale. Mais lorsque l’horloge sonne un coup de trop et qu’une ombre se met à danser au grenier, les mauvaises consignes ne sont plus le seul mystère de la soirée.

Le manoir des Brumes n’avait pas accueilli de bal depuis si longtemps que les araignées avaient eu le temps d’y installer plusieurs générations de rideaux.
Ce soir, pourtant, les fenêtres brillaient au-dessus du champ de citrouilles. Des guirlandes orange traversaient la grande salle, et un parfum de pommes chaudes flottait jusque dans le vestibule.
La Citrouille ajusta son chapeau-feuille jaune, puis renoua son écharpe verte.
« Il faut que chacun rencontre quelqu’un avant la première danse. Sinon, ce sera seulement une réunion de gens qui regardent leurs chaussures. »
Le Petit Fantôme, tout de feutre blanc, leva sa lanterne dorée. Sa douce lumière éclaira une pile de programmes.
« Lison s’occupe de l’accueil, Gaston aide l’orchestre, et nous nous occupons du reste. — Le reste est une très grosse occupation », remarqua la Citrouille.
Près de la porte, une affiche avait été fixée sous un ruban violet. Elle était arrivée pliée en accordéon, et plusieurs plis restaient coincés sous le ruban. Des morceaux de phrases disparaissaient dans les creux du papier.
Lison, une petite souris grise vêtue d’un gilet bleu, les avait recopiés sur une ardoise avant d’envoyer les invitations. Là où les lettres se cachaient, elle avait complété comme elle pouvait. Elle avait même dessiné des étoiles autour des consignes.
Gaston, le hérisson au gilet bordeaux, lut par-dessus son épaule.
« C’est précis. J’aime quand c’est précis. »
Au-dehors, un corbeau se posa sur la grille avec une enveloppe au bec. Il tapa deux fois contre les barreaux.
« Le courrier attendra », décida Gaston en emportant l’ardoise.
Derrière l’oiseau, le brouillard avançait entre les citrouilles, effaçant peu à peu le chemin.
Un grincement descendit alors du plafond.
Le Petit Fantôme leva les yeux.
« Le grenier travaille ? — Le bois travaille, corrigea la Citrouille. — J’espère qu’il aura fini avant le bal. »
La sonnette tinta. Sur le seuil apparut une lapine en manteau mauve. Elle serrait contre elle un énorme chat en peluche.
« Bonsoir. J’espère qu’il n’avait pas besoin d’une invitation séparée. »
Lison accueillit la lapine avec un sourire impeccable.
« Nom du chat ? — Praliné. Mais c’est le mien qu’il faut écrire sur la liste : Agathe. — Bien sûr. Agathe, accompagnée de Praliné. »
La souris traça deux lignes dans son registre.
Un blaireau entra ensuite avec un chat de tissu rayé sous chaque bras. Puis une grenouille présenta un minuscule chat tricoté, installé dans une boîte à biscuits.
La Citrouille contempla cette collection grandissante.
« Pourquoi tout le monde apporte-t-il un chat ? »
Lison désigna son ardoise : « APPORTEZ UN CHAT ».
Le Petit Fantôme s’approcha de l’affiche. Il souleva un premier pli, retenu par le ruban.
« Regardez ! La phrase entière, c’est : “Apportez un chapeau pour le vestiaire.” — Je ne voyais que le début du mot, avoua Lison. J’ai cru qu’il manquait un T. »
Ses oreilles devinrent roses.
« J’ai envoyé cette consigne avec les invitations… — Eh bien, nous avons un excellent début de collection », dit la Citrouille, sans trop savoir quoi ajouter.
À cet instant, une plainte de violon traversa la salle.
« Elle fond sur ma partition ! »
Sur l’estrade, Gaston distribuait des cornets de glace à l’orchestre. Le violoncelliste tenait le sien entre deux doigts, aussi loin que possible de son instrument. La clarinettiste essayait de jouer sans toucher sa moustache de vanille.
« Gaston ! Pourquoi des glaces ? — C’était écrit : “Réservez une glace aux musiciens.” J’ai réservé vanille, fraise et pistache. Personne n’a précisé les parfums. »
Le Petit Fantôme tira un autre pli.
« Une PLACE. Il fallait réserver une place aux musiciens ! »
Lison examina le papier. Le P et le L s’étaient presque entièrement cachés dans la pliure.
« Je voyais surtout la fin… Et j’avais faim quand j’ai recopié. »
Un silence suivit. Une goutte de pistache tomba dans le pavillon d’un tuba.
Au fond de la salle, Agathe murmura au blaireau :
« Vous croyez que c’est une plaisanterie pour les nouveaux ? »
La Citrouille sentit son sourire se raidir. Voilà exactement ce qu’elle voulait éviter.

« Nous allons remettre tout cela en ordre », annonça la Citrouille.
Elle voulait parler avec assurance. Elle parla surtout très vite.
« Gaston, trouve des chaises. Lison, installe les invités sur la… autour de la piste ! Pendant ce temps, nous déplierons l’affiche. »
Mais Gaston avait déjà emporté les premiers sièges. Lison, occupée à rassurer Agathe, n’avait entendu que le début.
Quelques minutes plus tard, trois rangées de chaises occupaient le milieu du parquet. Les nouveaux voisins y étaient assis, leur chat en peluche sur les genoux, face à un orchestre qui mangeait ses glaces.
Il ne restait autour des sièges qu’un passage trop étroit pour danser.
« Sommes-nous venus assister à un spectacle ? demanda le blaireau. — Je crois que nous sommes le spectacle », répondit Agathe.
Elle ne souriait plus.
La Citrouille s’arrêta au bord des chaises. Tout ce qu’elle disait semblait se transformer en autre chose avant d’arriver aux oreilles de quelqu’un.
Puis la porte du vestibule claqua.
Un courant d’air parcourut la salle. Les guirlandes frémirent. Au-dessus du plafond, quelque chose roula lourdement, s’immobilisa, puis recommença.
L’horloge du grand escalier se mit à sonner.
« Elle avance toujours de plusieurs heures », souffla Lison.
Le Petit Fantôme compta malgré lui.
Dix. Onze. Douze.
Un treizième coup résonna, plus sec que les autres. Il semblait venir de tout en haut.
Cette fois, personne ne parla.
Une ombre immense traversa la vitre dépolie qui surmontait la porte du grenier, au dernier palier. Elle semblait porter un chapeau pointu et tendre deux bras beaucoup trop longs.
« On raconte que le grenier danse quand on dérange le manoir », murmura le violoncelliste.
Un nouveau frottement descendit l’escalier. Lent. Traînant. Puis ce fut le silence, plus désagréable encore.
Agathe se leva et récupéra son manteau.
« Je vais rentrer. »
D’autres invités cherchèrent leurs affaires.
Le Petit Fantôme regarda la Citrouille. Malgré sa douceur de feutre, il avait l’impression d’être devenu tout raide.
« Si nous ne comprenons pas ce qui se passe, ils partiront tous. »

« Lison, peux-tu leur demander de rester quelques minutes ? dit la Citrouille. Dis-leur ce qui se passe : nous allons chercher d’où viennent ces bruits. »
La souris hocha la tête.
Le Petit Fantôme et la Citrouille montèrent l’escalier. À chaque marche, les conversations s’éloignaient. Une odeur de poussière et de feuilles mouillées remplaça celle des pommes.
Sur le dernier palier, la porte du grenier était entrouverte.
Tac. Tac-tac.
Un frottement suivit, puis un bruit qui ressemblait à une longue respiration.
La Citrouille s’arrêta.
« On peut encore redescendre. — Oui », répondit le Petit Fantôme.
Ils ne bougèrent pas.
De l’autre côté de la porte, l’ombre au chapeau glissa sur le mur. Un bras monta jusqu’au plafond.
Le Petit Fantôme recula si brusquement que sa lanterne heurta son ventre de feutre. Sa lumière disparut.
Le noir les enveloppa.
Pendant quelques secondes, la Citrouille n’entendit plus que le froissement de sa propre écharpe. Elle chercha la main du Petit Fantôme et trouva son poignet tout doux.
« Tu es là ? — Oui. Mais je préférerais être là en bas. »
Un objet racla le plancher derrière la porte.
La Citrouille imagina les invités remettant leurs manteaux, persuadés qu’on les avait attirés dans ce manoir pour se moquer d’eux. Elle aurait voulu être capable de dire qu’elle n’avait pas peur. Cela aurait été un mensonge énorme.
« J’ai peur, souffla-t-elle. — Moi aussi. — On regarde juste ce qu’il y a derrière ? Ensemble ? »
Le Petit Fantôme tâtonna sur sa lanterne. Ses doigts trouvèrent le petit volet doré qu’il avait refermé en la serrant contre lui. Un mince rayon reparut.
Ils poussèrent la porte.
Au fond du grenier, quelque chose tourna vers eux.
Un grand chapeau noir.
Deux bras démesurés.
Et, juste dessous, un œil brillant qui les fixait.

L’œil cligna.
« Croâ. »
Le Petit Fantôme poussa un petit cri. Le corbeau, aussi surpris que lui, lâcha une enveloppe.
Elle tomba à leurs pieds.
Le Petit Fantôme ouvrit complètement le volet de sa lanterne.
Derrière l’oiseau se dressait un ancien personnage de carnaval : une silhouette de carton montée sur un pied à roulettes, coiffée d’un haut chapeau noir. Ses bras étaient faits de manches vides tendues sur de longues baguettes.
Une fenêtre mal fermée laissait entrer le vent et la clarté de la lune. À chaque bourrasque, la silhouette pivotait devant la fenêtre. Son ombre s’allongeait sur le mur et traversait la vitre dépolie au-dessus de la porte.
Le grondement venait du pied qui roulait entre deux bosses du plancher. Quant à la respiration, c’était une manche qui frottait contre une malle.
Le corbeau pencha la tête, visiblement contrarié par la lenteur de leur compréhension.
Puis il frappa du bec une petite plaque de cuivre posée près de lui.
Tac !
Le même son que le treizième coup.
« L’horloge en bas, et toi après », comprit la Citrouille.
L’oiseau recommença, puis poussa l’enveloppe vers elle. Il avait manifestement trouvé une manière très sonore de réclamer qu’on s’occupe enfin de son courrier.
Le Petit Fantôme s’assit sur une malle. Ses jambes de feutre tremblaient encore.
« Je trouve qu’il ressemble beaucoup moins à une légende, maintenant.
Il a une tête à demander où sont les biscuits », répondit la Citrouille.
Elle ramassa l’enveloppe. C’était un message de l’imprimeur : « Attention, l’affiche doit être entièrement dépliée avant lecture. Les plis peuvent cacher des mots ou des lettres. »
« Tu as donc fini par entrer ici ? » demanda-t-elle au corbeau.
L’oiseau sautilla jusqu’à la fenêtre, puis revint vers la plaque en bombant le torse.
« La porte était occupée par les invités, devina le Petit Fantôme. Alors monsieur a choisi l’entrée du grenier. »
Ils refermèrent la fenêtre. Le danseur de carton s’immobilisa. Le roulement et le souffle traînant cessèrent. Les deux manches pendaient sous le chapeau trop grand.
Le Petit Fantôme les contempla un instant.
« La prochaine fois qu’on racontera la légende du grenier, il faudra parler des courants d’air. »
Pourtant, en redescendant avec le corbeau et son bruyant morceau de cuivre, la Citrouille sentit revenir une autre inquiétude. Ils avaient résolu le mystère, mais il restait à sauver le bal.
En bas, Gaston aidait déjà un invité à retrouver son écharpe. Près de la porte, Agathe attendait, son chat serré contre elle.

La Citrouille se plaça près de la porte, sans empêcher personne de sortir.
« Nous vous devons des explications. Les chats, les glaces et les chaises : ce n’était pas une plaisanterie contre vous. Nous avons lu une affiche pliée, puis essayé de réparer trop vite. »
Le Petit Fantôme montra l’enveloppe.
« Quant au géant du grenier, c’est un danseur en carton qui prend les courants d’air beaucoup trop au sérieux. »
Il expliqua les roulettes, les manches et l’ombre dans le clair de lune. Le corbeau donna un coup de bec sur sa plaque pour compléter la démonstration.
« Et voici notre treizième coup », ajouta la Citrouille.
Le violoncelliste releva les sourcils.
« C’est donc lui, le fameux danseur du manoir ! »
Quelques invités rirent. Agathe resta près de la porte.
« J’ai traversé tout le village avec Praliné sous le bras. Les gens me regardaient. — Vous aviez suivi ce qu’on vous avait demandé, répondit Lison. C’est moi qui ai écrit la mauvaise phrase. »
Elle baissa son registre.
« Et je ne vous ai même pas demandé d’où vous veniez. »
Agathe hésita.
« De la rue des Tilleuls. Je viens d’ouvrir l’atelier de couture. — Vous réparez les doublures ? demanda aussitôt le blaireau. Les miennes se sauvent de mes manches. »
La Citrouille vit Agathe desserrer les bras autour de son chat.
Alors elle eut une idée.
« Si vous restez, nous pourrions essayer un bal des mauvaises consignes. Cette fois, tout le monde saurait que c’est un jeu. »
Agathe lui tendit Praliné. Le Petit Fantôme souleva la grosse peluche à deux mains.
« Première épreuve : présentez votre chat à un inconnu. Inventez-lui un métier. »
Le chat rayé du blaireau devint réparateur de nuages. Le minuscule chat tricoté fut nommé gardien des énormes secrets. Praliné, lui, essayait les oreillers avant leur mise en vente.
Pour l’orchestre, Gaston transforma les glaces restantes en devinettes : chacun devait trouver le parfum préféré d’un musicien avant de lui poser une question.
Enfin, les invités déplacèrent leurs chaises deux par deux vers les murs. À chaque voyage, ils changeaient de partenaire et échangeaient leurs prénoms.
Le parquet se dégageait. Les conversations, elles, prenaient de la place.
Agathe suspendit son manteau au vestiaire.
« Praliné veut bien rester. Et moi aussi. »

L’affiche fut enfin détachée, entièrement dépliée et étalée sur une table.
Elle était presque aussi grande que Lison.
La souris parcourut chaque ligne avec son doigt, pendant que le Petit Fantôme maintenait les coins à l’aide de quatre bonbons enveloppés.
« Apportez un chapeau pour le vestiaire. Réservez une place aux musiciens. Installez les invités autour de la piste. »
La Citrouille regarda les chats en peluche réunis sur une banquette.
« Je crois que je préfère un peu notre version. Pas le passage où tout le monde voulait rentrer. — Celui-là, on ne le recommencera pas », répondit Lison.
Sur l’estrade, le violoncelliste avait retrouvé une partition sèche. La clarinettiste essuya les dernières traces de vanille, puis joua quelques notes souples qui firent tourner plusieurs têtes.
Le Petit Fantôme posa sa lanterne au bord de la scène. Sa lumière dorée découpait sur le parquet des ronds doux, comme autant de petites lunes.
« Tout est prêt, annonça la Citrouille. Nous pouvons ouvrir le bal ! »
Gaston dressa les oreilles.
« Enfin une consigne que je comprends parfaitement. »
Il disparut derrière le rideau.
Les musiciens échangèrent un regard. La Citrouille ouvrit la bouche, la referma, puis attendit.
Un frottement de carton se fit entendre.
Cette fois, le Petit Fantôme reconnut aussitôt le bruit. Il sourit avant même de voir Gaston reparaître.
Le hérisson portait solennellement une immense clé argentée, presque aussi longue que lui. Il l’avait décrochée parmi les anciens décors du manoir.
« Où est la serrure ? » demanda-t-il.
Cette fois, personne ne se demanda si l’on se moquait de lui.
Agathe rit la première. Le blaireau suivit. Lison dut s’asseoir une seconde.
Le Petit Fantôme prit délicatement l’autre extrémité de la clé.
« Je crois qu’elle est invisible. Juste ici. »
Ensemble, ils tournèrent la clé dans l’air.
L’orchestre attaqua une valse. Les premiers couples s’avancèrent, et Gaston salua très bas la serrure invisible.
Derrière les fenêtres, le brouillard s’était éclairci. On distinguait de nouveau le chemin entre les citrouilles. Au dernier étage, le grenier demeurait tranquille, avec son vieux danseur de carton enfin à l’abri des courants d’air.
Sur le rebord de la fenêtre, le corbeau leva son bec vers la plaque de cuivre que la Citrouille avait posée près de lui.
Elle lui glissa plutôt un biscuit.
« Douze coups suffiront pour ce soir. »
Le messager prit le biscuit. Pour une fois, il n’eut rien à ajouter.

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