9-12 ans
Quelqu’un frappe sous l’étang
La veille de la fête d’Halloween, des grondements montent sous l’étang où flottent encore les bateaux de papier verni. Pour sauver les décors, la Citrouille, le Petit Fantôme et Joachim devront découvrir ce qui frappe dans le noir.

Quand la Citrouille aperçut le message accroché à la grille, les feuilles du jardin craquaient déjà sous le givre.
« Besoin de vous à l’étang. Les bateaux sont encore dehors. Joachim. »
Le Petit Fantôme leva sa lanterne dorée. Sa lumière douce faisait briller les lettres humides.
« On devait les rentrer avant le coucher du soleil, dit-il. — Et moi, je devais ne pas manger les caramels destinés aux sachets, répondit la Citrouille. Cette soirée est pleine de choses qui devaient arriver. »
Elle rajusta son chapeau-feuille jaune, serra son écharpe verte et prit le chemin du vieux manoir.
Au-delà des grilles, les fenêtres reflétaient un ciel couleur de prune. Une girouette grinçait sur la tourelle. Dans le champ voisin, les dernières citrouilles semblaient écouter quelque chose entre les rangées de feuilles noires.
L’horloge du manoir sonna dix coups.
Puis un onzième.
Le Petit Fantôme s’immobilisa.
« Elle recommence, murmura la Citrouille. Joachim dit qu’un engrenage accroche quand il gèle. »
Elle aurait préféré que Joachim le dise lui-même, avec sa voix tranquille.
Le petit castor les attendait au bout de la passerelle, emmitouflé dans son gilet brun. Derrière lui, une douzaine de petits bateaux dérivaient sur l’étang. Leurs voiles orange portaient des lunes, des chats et des chapeaux pointus. Demain, on devait les faire naviguer au milieu des lanternes de la fête.
« Le vent les a poussés loin de mon panier, expliqua Joachim. J’ai essayé avec mon râteau, mais le manche est trop court. »
La Citrouille contempla les embarcations.
« Elles ont l’air de beaucoup apprécier leurs vacances. »
Joachim ne sourit qu’à moitié.
« Regardez près des roseaux. »
Dans ce coin abrité du vent, l’eau ne ridait plus. Une pellicule lisse reliait les tiges, pareille à une vitre oubliée sur l’étang.
Alors, sous les bateaux, quelque chose gémit.
Le gémissement traversa l’étang d’une rive à l’autre.
Il commença très bas, comme une plainte derrière une porte, puis monta jusqu’à devenir un sifflement grave. Le Petit Fantôme serra sa lanterne contre lui. La Citrouille sentit son écharpe lui chatouiller le menton, mais n’osa pas bouger pour la remettre.
Le silence revint.
Boum.
Boum. Boum.
Trois coups sourds, venus d’en dessous.
Sur la rive opposée, un corbeau quitta un saule avec un cri indigné. Ses ailes noires traversèrent le reflet du manoir.
« Joachim, demanda la Citrouille, tu as quelque chose de très gros dans ton étang ? »
Le castor ouvrit la bouche, la referma, puis répondit :
« Jusqu’à maintenant, seulement une carpe qui mange mes lentilles d’eau. »
Le Petit Fantôme regardait la surface.
« Là. »
Une ligne blanche venait de filer sous leurs yeux. Elle avait jailli du côté des roseaux et courait maintenant vers le milieu de l’étang, fine et sinueuse. Un bateau à voile orange tournoya lentement près de son extrémité.
La Citrouille pensa à un doigt traçant un chemin sous une vitre.
« C’est peut-être une bulle », proposa-t-elle.
Mais aucune bulle ne monta.
Joachim ramassa son râteau. Le manche cogna la rambarde, et tous trois sursautèrent.
« Pardon », souffla-t-il.
Ils descendirent les deux marches qui menaient à la berge. De là, l’eau paraissait noire, sauf dans les zones où la lune s’étalait en plaques pâles. Une odeur de vase froide montait des roseaux.
Le Petit Fantôme tendit sa lanterne.
Juste devant eux, sous la surface immobile, un grondement enfla.
Cette fois, ils le sentirent jusque dans leurs pieds.
La Citrouille recula si vite que son chapeau glissa sur un œil. Joachim lui offrit son bras pour retrouver l’équilibre. Le Petit Fantôme fit un petit bond en arrière, sa lumière décrivant un cercle affolé.
Un craquement sec termina le grondement.
Puis il n’y eut plus rien.

« Je propose, dit le Petit Fantôme d’une voix étonnamment aiguë, que nous allions réfléchir ailleurs. »
Personne ne protesta.
Ils remontèrent vers la terrasse de l’ancien pavillon à musique, quelques pas au-dessus de la berge. Un toit la protégeait, et des panneaux de verre fermaient ses côtés. De là, on voyait tout l’étang sans avoir les roseaux devant le nez.
Joachim poussa la porte. Les gonds laissèrent échapper un long cri.
« Pas maintenant », leur dit-il sèchement.
La Citrouille aurait ri si ses genoux n’avaient pas encore tremblé.
Dans le pavillon, une table portait des guirlandes de chauves-souris en papier, un pot de pinceaux et les sachets de bonbons pour le lendemain. Le Petit Fantôme posa sa lanterne entre deux bocaux de réglisse. Sa lumière cessa enfin de danser.
« On pourrait laisser les bateaux », dit-il.
Joachim regarda dehors. Les voiles orange se découpaient à peine sur l’eau.
Il les avait vernies une par une, puis avait peint les petits emblèmes. La Citrouille se rappelait ses moustaches couvertes de taches dorées.
« Si ça gèle autour, le papier risque de se déchirer quand on essaiera de les sortir », murmura le castor.
Un bruit lointain roula sous l’étang.
Le Petit Fantôme froissa involontairement le bord de son feutre.
« Je n’ai pas envie de retourner là-dessous, dit-il. — Là-dessous ? s’étrangla la Citrouille. — Là-bas ! Je voulais dire là-bas ! »
Ils regardèrent tous les trois le plancher, comme si l’étang avait pu se glisser sous la terrasse.
La Citrouille prit une longue inspiration.
« On ne sait même pas ce qu’on a entendu. D’ici, on voit jusqu’à l’autre rive. Si quelque chose bouge, nous le verrons. »
Joachim rapprocha trois tabourets des vitres.
Dehors, un dernier souffle de vent poussa les bateaux vers l’anse, entre la terrasse et les roseaux. Leurs voiles frémirent, puis s’immobilisèrent.
Une ombre épaisse avançait lentement vers eux.
Cette fois, aucun des trois amis ne trouva de plaisanterie.

L’ombre avait la forme d’une longue tête.
Elle s’allongea encore, toucha une voile, puis se sépara en trois pointes.
« Elle passe entre les bateaux », chuchota le Petit Fantôme.
Joachim colla presque son museau à la vitre.
La Citrouille, elle, regarda plus haut. Une trouée s’ouvrait dans les nuages. À mesure que la lune apparaissait, les branches du grand saule dessinaient des doigts sur l’étang.
Elle leva le bras.
« Le saule. C’est son ombre. »
Joachim changea de place pour vérifier. Les trois pointes correspondaient exactement à trois branches nues.
Le Petit Fantôme relâcha son feutre.
« Je n’ai jamais trouvé cet arbre particulièrement sympathique. »
Mais le soulagement ne dura pas.
Un gémissement plus puissant que les autres monta de l’eau. Il semblait venir du milieu, puis se rapprocher en roulant. Les vitres du pavillon frémirent légèrement.
La Citrouille agrippa le bord de son tabouret.
Une ligne blanche surgit près d’un pieu de la passerelle. Elle fila vers les bateaux et s’arrêta net.
Boum.
Le Petit Fantôme se leva.
« Cette fois, j’ai vraiment envie de partir. »
Joachim aussi s’était levé. Sa queue tremblait contre un pied de table, avec un petit toc-toc involontaire.
La Citrouille pensa au chemin, au jardin, à une tasse chaude dans ses mains. Elle était déjà à moitié debout quand quelque chose la retint.
« La ligne est arrivée en même temps que le bruit. »
Personne ne répondit.
« La première aussi, je crois. Et tout à l’heure, devant nous, il y a eu le craquement à la fin. »
Joachim regarda de nouveau la passerelle.
« Tu penses que ce n’est pas quelque chose qui nage ? — Je ne sais pas encore. »
Elle aurait aimé répondre avec davantage d’assurance.
Un froissement passa au-dessus du toit. Le corbeau se posa sur la girouette du pavillon et secoua ses plumes. Cette fois, personne ne sursauta : ils l’avaient vu arriver.
Les trois amis restèrent debout devant les vitres, les yeux fixés sur l’étang.
Désormais, ils attendaient le prochain bruit.

L’attente fut longue.
Joachim tira de sa poche un crayon de charpentier et retourna une affiche de la fête. Il dessina l’étang, la passerelle, les roseaux et l’emplacement des bateaux.
La Citrouille lui montra les lignes blanches qu’ils distinguaient depuis la terrasse. Il les ajouta au dessin.
Un claquement retentit près de la rive opposée.
« Là ! » dit le Petit Fantôme.
Une nouvelle marque pâle venait de couper le reflet de la lune.
Joachim la traça sur le papier.
Ils recommencèrent deux fois. À chaque grondement, une ligne apparaissait ou s’allongeait. Rien ne surgissait entre les marques. Rien ne remontait respirer.
Sur le montant de la porte, le thermomètre indiquait maintenant quatre degrés sous zéro. Il en indiquait deux à leur arrivée.
« Ça fait plus de bruit qu’avant », remarqua la Citrouille.
Le Petit Fantôme désigna les roseaux.
« Et la partie lisse s’est agrandie. Regardez : elle rejoint presque le pieu. »
Joachim posa son crayon.
« De la glace. Bien sûr… »
Il observa longtemps le reflet immobile avant de poursuivre.
« Au printemps, j’ai déjà entendu la vieille glace craquer. Mais c’était plus épais, et les bruits étaient différents. »
La Citrouille suivit du doigt les lignes du dessin.
« Alors ce qu’on entend, c’est la glace qui se fend ? »
Ils guettèrent encore. Un grondement bref accompagna une nouvelle fissure, bien visible dans la lumière de la lune.
Cette fois, le Petit Fantôme ne recula pas.
« Elle refroidit et elle travaille, dit Joachim. Elle se contracte, tire là où elle est retenue, puis crac. Et le son se propage dans la plaque. »
Le Petit Fantôme contempla l’étendue sombre.
« Tout ce vacarme pour une ligne aussi fine ! »
La Citrouille regarda les bateaux. Près des roseaux, deux d’entre eux ne tournaient plus du tout.
Le mystère venait de perdre ses griffes, mais pas son urgence.
« Notre étang n’a personne dans le ventre, dit-elle. En revanche, il est en train d’emballer les décors. »

Joachim contempla les bateaux, puis le râteau resté près de la porte.
« Le manche est trop court, répéta-t-il. Mais… l’épuisette ! »
Il ouvrit un coffre au fond du pavillon et en sortit un filet rond, puis plusieurs morceaux de manche qu’il assembla les uns aux autres.
La Citrouille regarda l’objet s’allonger.
« Tu pouvais nous montrer ça avant mon entretien avec le monstre de l’étang. — J’avais oublié les rallonges, répondit Joachim. Elles étaient sous les guirlandes depuis le nettoyage du printemps. »
La terrasse se terminait par une partie ouverte sur l’anse. De là, l’épuisette atteignait les bateaux que le vent avait rassemblés près des roseaux.
Joachim guida le filet tandis que la Citrouille soutenait le long manche. Le Petit Fantôme éclairait l’eau par-dessus la rambarde.
Le premier bateau glissa dans la poche de tissu avec une facilité merveilleuse.
« Un chat sauvé de la banquise », annonça la Citrouille.
Le deuxième portait une lune. Le troisième, un chapeau violet. Ils les déposèrent dans le panier, sur un vieux torchon.
Au quatrième, l’étang gronda.
Le manche tressauta dans leurs mains.
Tous trois se figèrent.
Une ligne blanche courut à gauche du filet.
« Une fissure », dit le Petit Fantôme, un peu trop fort.
« Oui », répondit Joachim, un peu trop vite.
Ils échangèrent un sourire hésitant, puis reprirent leur pêche.
Bientôt, onze bateaux reposèrent dans le panier.
Le dernier était retenu près des roseaux, sa coque prise dans une mince bordure transparente. Joachim fit passer le filet dans l’ouverture encore sombre, juste à côté. Il le souleva doucement sous le bateau.
La pellicule céda avec un tintement délicat.
L’embarcation bascula, sa voile accrocha une maille.
« Pas le chapeau ! » souffla la Citrouille.
Elle abaissa légèrement le manche. Joachim tourna le filet. La voile se libéra.
Quelques secondes plus tard, le dernier bateau se posa sur le torchon.
Le Petit Fantôme leva sa lanterne au-dessus du panier.
« Douze ! — Et pas un chapeau de travers », ajouta Joachim.
La Citrouille aurait voulu applaudir, mais ses bras lui semblaient aussi longs que le manche de l’épuisette.

Dans le pavillon, les douze bateaux séchaient sur la table, entre les bonbons et les pinceaux.
Joachim les compta deux fois.
La Citrouille se pencha sur le dernier. Une petite lamelle de glace brillait encore contre sa coque. Elle ressemblait à une fenêtre miniature.
« On pourrait la garder comme souvenir », proposa le Petit Fantôme.
Une goutte tomba sur le torchon.
« Ce souvenir ne paraît pas très décidé à rester », observa Joachim.
Ils éclatèrent de rire, d’un rire trop fort qui vida d’un coup tout ce qu’ils avaient retenu dans leur poitrine.
Dehors, l’étang gémit encore.
Le rire s’arrêta une seconde.
Puis la Citrouille leva les yeux vers la vitre. Une ligne neuve traversait le reflet du saule.
« Il signe son œuvre », dit-elle.
Le Petit Fantôme s’approcha de la fenêtre. Maintenant qu’il savait quoi regarder, il distinguait les endroits gelés, l’eau encore libre sous la passerelle, les longues fissures laiteuses. L’étang n’était pas devenu silencieux ni tout à fait ordinaire. Mais ses bruits avaient trouvé leur place dans la nuit.
« Et demain ? demanda-t-il. Nos bateaux ne vont pas naviguer sur cette vitre. »
Joachim désigna les deux grands bassins bleus empilés au fond du pavillon. En été, ils y faisaient flotter des fleurs pour les concerts.
« Ils navigueront ici. On remplira les bassins pour la fête, et les guirlandes se refléteront dedans. — Une mer dans un pavillon ! approuva la Citrouille. Voilà qui devrait leur plaire. »
Joachim retourna son dessin et compléta l’affiche :
« Demain : grande flottille d’Halloween dans les bassins du pavillon. Ce soir : concert exceptionnel de l’étang. »
« Réservé aux amateurs de musique très grave », ajouta la Citrouille.
Ils partagèrent trois caramels. La Citrouille en décolla patiemment un de son écharpe verte.
Au moment de partir, le Petit Fantôme pointa sa lanterne vers le dernier bateau.
« Attendez. Il y a quelqu’un dedans. »
La Citrouille et Joachim se penchèrent d’un même mouvement.
Au fond de la coque, une minuscule feuille brune se dressait sur sa tige, comme un passager assis bien droit.
Joachim lui fabriqua un siège avec un bout de papier.
« Celui-là peut venir à la fête. Il n’a pas frappé une seule fois. »
Derrière eux, sous la lune, la glace de l’étang craqua :
Boum.
La Citrouille tira la porte.
« Les réclamations, demain. »

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