9-12 ans

Les Voix sous la place vide

Sous la place où se prépare la fête d’Halloween, les décors attendent dans une vieille réserve. Mais, ce soir, quelque chose semble attendre aussi dans les couloirs.

Au pied d’un escalier de pierre, une souris ouvre une porte près d’une citrouille et d’un petit fantôme portant une lanterne dorée.

La place des Tilleuls était presque vide. Les stands attendaient encore derrière les barrières, rangés sur leurs remorques comme des maisons repliées. Au-dessus des pavés, le brouillard d’automne effaçait peu à peu les fenêtres du vieux manoir devenu théâtre municipal.

La Citrouille resserra son écharpe verte. Une goutte tomba d’un tilleul sur son chapeau-feuille jaune.

« Même les arbres ont le trac », remarqua-t-elle.

Près d’elle, le Petit Fantôme souleva sa lanterne dorée. Sa lumière douce éclaira les marches qui descendaient sous la place.

Une petite souris surgit de l’escalier, un crayon derrière l’oreille. C’était Luciole, la régisseuse. Elle portait un gilet violet dont les poches semblaient contenir toute une quincaillerie.

« Il manque les décors du passage des Sorcières : trois lunes, six arbres et la façade du manoir. Tout est dans la réserve du fond. Nous avons vingt-cinq minutes. Après, l’équipe ferme le passage pour installer les stands, et plus aucune charrette ne pourra traverser la place. »

La Citrouille considéra la grande porte du monte-charge, près de l’escalier.

« Six arbres ? J’espère qu’ils ont perdu leurs feuilles. »

Luciole tapota son carnet.

« Ils sont en toile. Mais ils prennent leur métier d’arbres très au sérieux. Le chariot nous attend en bas ; nous remonterons le chargement par ici. »

Le Petit Fantôme sourit. Son visage brodé se plissa doucement au-dessus de sa lanterne.

Ils descendirent, laissant derrière eux l’odeur des marrons chauds et les premiers essais de musique. Au bas des marches, près du monte-charge, Luciole récupéra un chariot bas, puis ouvrit une porte épaisse. Elle grinça si longuement que la Citrouille attendit presque qu’elle reprenne son souffle.

« Anciennes caves du manoir », expliqua la souris. « Aujourd’hui, réserve des fêtes. »

Dans le couloir, des crochets vides dessinaient des doigts sur les murs. Plus loin, une guirlande oubliée remua sans qu’on sente le moindre courant d’air.

Puis une voix murmura :

« Vous… vous avez entendu ? »

Les trois amis s’arrêtèrent.

Ce n’était aucun d’eux qui avait parlé.

Luciole tourna la tête vers une porte marquée ACCESSOIRES.

« Firmin ? » appela-t-elle.

Personne ne répondit.

« Le jeune renard qui joue dans la pièce de ce soir », expliqua-t-elle. « Il devait répéter à l’étage. »

Elle poussa la porte. Derrière, des paniers débordaient de chapeaux pointus et de bonbons factices. Pas de renard.

Ils reprirent leur marche en tirant le chariot. Ses roues faisaient un bruit de cuillère dans une casserole. Le Petit Fantôme aurait préféré qu’elles grincent moins fort : chaque fois qu’elles se taisaient, il avait l’impression que le silence venait de se rapprocher.

À hauteur d’une grille rouillée, un souffle passa.

« Nous arrivons derrière vous. »

Cette fois, les mots étaient distincts.

La Citrouille pivota si vivement que son écharpe lui fouetta le nez.

Le couloir était vide.

Tout au bout, la porte de l’escalier se referma lentement. Son loquet claqua.

« Le courant d’air », dit Luciole.

Mais elle garda la patte sur le bord du chariot.

Le Petit Fantôme approcha sa lanterne du mur. La grille protégeait un carré d’obscurité traversé de poussière. Rien ne bougeait derrière.

Ils écoutèrent. Une goutte tomba quelque part. Puis une autre.

« Vous… vous avez entendu ? »

La même voix. La même hésitation entre les deux premiers mots.

« Oui », répondit la Citrouille avant de pouvoir s’en empêcher.

Un froissement courut dans le mur.

Luciole sortit sa montre.

« La réserve est juste après le tournant. Prenons les décors. Nous chercherons qui s’amuse ensuite. »

Elle avait parlé d’un ton décidé, mais ses moustaches frémissaient.

Ils dépassèrent une porte entrouverte. Le murmure y devenait presque inaudible. Pourtant, quelques pas plus loin, devant une seconde grille, il revint, plus proche.

« Nous arrivons derrière vous. »

Le Petit Fantôme regarda le plafond, puis le sol.

« Pourquoi disent-ils toujours derrière, murmura-t-il, alors que je ne sais même plus où ils sont ? »

Dans le passage souterrain, la citrouille regarde derrière elle tandis que le fantôme éclaire une grille, près de la souris et du chariot.

La réserve sentait la toile peinte, le bois sec et les vieux cartons. Des lunes argentées étaient suspendues au plafond. Contre le mur, les six arbres formaient une forêt plate, percée de trous pour les mains des machinistes.

« Voilà nos voyageurs », dit Luciole.

Elle défit les attaches tandis que la Citrouille et le Petit Fantôme chargeaient les premières silhouettes sur le chariot. Travailler leur fit du bien. Un arbre, au moins, ne chuchotait pas. Il se contentait de leur tomber doucement sur le chapeau quand ils le penchaient trop.

La Citrouille le repoussa.

« Celui-ci manque de savoir-vivre. »

Un rire étouffé répondit derrière le mur.

Elle resta les bras levés.

« Ce n’était pas si drôle. »

Luciole avait trouvé la façade du manoir, roulée autour d’un long tube.

« Il nous faut une deuxième sangle. Je l’ai vue dans le placard, au tournant. »

Elle repartit de quelques pas, laissant la porte grande ouverte.

Alors, au fond du couloir, les murmures changèrent.

Ce fut d’abord un bourdonnement, comme le vent dans le goulot d’une bouteille. Puis le son enfla, roula sous les voûtes et se mêla à plusieurs voix. La lanterne du Petit Fantôme éclairait toujours aussi doucement, mais elle paraissait soudain minuscule.

« Nous arrivons… »

La fin de la phrase devint un grondement si profond que les lunes suspendues semblèrent frissonner.

La Citrouille recula contre le chariot. Le Petit Fantôme serra l’anse de sa lanterne à deux mains.

Quelque chose remua sur le mur : une grande ombre penchée, avec un bras démesuré.

« Luciole ? » souffla le Petit Fantôme.

Aucune réponse immédiate.

Puis un rire bref, presque étranglé, suivit le grondement.

La Citrouille voulait courir. Elle imaginait les marches, la place, les lumières des marchands. Son pied avait déjà pris la direction de la sortie.

À cet instant, la voix recommença :

« Vous… vous avez entendu ? »

Dans la réserve, la citrouille et le fantôme restent immobiles près du chariot chargé d’arbres peints, dont l’un projette une ombre déformée.

La Citrouille avança de deux pas vers le tournant. Le Petit Fantôme la suivit aussitôt.

« Je crois que je préfère les citrouilles qui restent dans les champs », murmura-t-elle.

Luciole revint avec la sangle traînant derrière elle.

« Qu’est-ce qui s’est passé ? Vous êtes tout pâles. Enfin… surtout toi », ajouta-t-elle en regardant la Citrouille.

Le Petit Fantôme désigna le couloir.

« Ça a grondé. Et quelqu’un a ri. »

Luciole ouvrit la bouche, mais la voix les devança :

« Nous arrivons derrière vous. »

La souris lâcha un bout de sa sangle.

Cette fois, tous trois entendirent ensuite le même souffle râpeux, puis deux petits éclats de rire avalés par la pierre.

La sortie était à gauche. Une lueur venue du bas de l’escalier dessinait un rectangle rassurant sur le sol.

À droite, la grille restait dans l’ombre.

La Citrouille regarda longtemps la lumière.

« Ils recommencent exactement pareil », dit-elle enfin.

« Quoi ? »

« Le “vous… vous”. L’arrêt au milieu. Même le rire. »

Le Petit Fantôme froissa entre ses doigts un coin de son feutre blanc.

« Tu veux retourner là-bas ? »

Elle hocha la tête, sans enthousiasme.

« Je veux savoir ce qu’on entend. Mais j’aimerais beaucoup vouloir autre chose. »

Le Petit Fantôme contempla sa lanterne. Puis il se plaça à côté d’elle.

Ils revinrent vers la grille. Lentement. À chaque pas, la Citrouille s’attendait à sentir un souffle dans son dos. Elle résistait à l’envie de se retourner sans cesse.

Luciole posa sa sangle sur le chariot et les rejoignit.

Devant la grille, les voix semblaient tout près. Le Petit Fantôme passa ensuite devant la porte voisine : elles s’affaiblirent.

Il revint, recommença le trajet.

« C’est plus fort ici. Pas là. »

Luciole leva les yeux vers la maçonnerie.

Un grondement monta de nouveau.

Cette fois, aucun des trois ne bougea.

La citrouille, le fantôme et la souris se tiennent devant une grille d’aération, loin de la lumière rassurante de l’escalier.

Le grondement s’éteignit dans un rire étouffé.

Luciole approcha son oreille de la grille, puis recula.

« On dirait qu’ils parlent dans une cruche. »

« Une très grosse cruche », précisa la Citrouille.

Le Petit Fantôme souleva sa lanterne. Derrière les barreaux, on distinguait une paroi de métal courbée, couverte de poussière. Le passage montait avant de disparaître dans le mur.

Luciole fronça les moustaches.

« Un ancien conduit d’aération. Il y en avait partout dans le manoir. Mais je ne sais pas où celui-ci débouche. »

La Citrouille se pencha.

« Qui est là ? »

Sa question s’enfonça dans le noir. Un mince écho lui rendit seulement : « Là… là… »

Ils attendirent.

« Nous arrivons derrière vous. »

Le Petit Fantôme recula malgré lui.

« Ça ne répond pas à la question. »

« Ni à la situation », dit la Citrouille, qui regrettait d’avoir posé la première.

Luciole consulta sa montre. Il restait onze minutes.

Elle revint à la grille et tapa trois petits coups sur son cadre avec son crayon.

Rien.

Elle recommença, plus fort.

Un frottement retentit dans le conduit. Puis une voix différente, plus légère, lança :

« Attendez ! Il y a un bruit. »

Le Petit Fantôme et la Citrouille se regardèrent.

Ce n’était pas la phrase habituelle.

Un grand raclement suivit, si proche que Luciole sursauta. La Citrouille agrippa son écharpe. Pendant une seconde, elle fut certaine que quelque chose allait apparaître derrière les barreaux.

« Allô ? » cria une voix.

Le mot gonfla, se brisa en plusieurs morceaux et termina sa course dans un grondement.

Puis quelqu’un toussa.

Luciole leva brusquement son crayon.

« Firmin ? Si c’est toi, dis : tarte aux navets ! »

Le silence dura assez longtemps pour que le doute revienne.

Enfin, le mur déclara d’une voix caverneuse :

« Pourquoi veux-tu que je dise tarte aux navets ? »

Le fantôme lève sa lanterne vers le conduit poussiéreux tandis que la souris tient son crayon et que la citrouille serre son écharpe.

Luciole éclata de rire. Un petit rire nerveux, qui lui échappa d’un seul coup.

« C’est lui ! »

Elle suivit sa voix jusqu’à une porte basse, au bout d’un passage latéral. Derrière se trouvait une petite salle de répétition éclairée par des lampes à abat-jour.

Firmin se tenait sur une estrade. Le jeune renard portait une veste bleue, une cape violette trop longue et une expression profondément embarrassée. Autour de lui, trois comédiens tenaient leurs livrets ouverts. L’un d’eux achevait de repousser une chaise sous une grille.

« C’est elle qui a raclé », souffla le Petit Fantôme.

« Vous répétiez ici ? » demanda Luciole.

« La grande salle était prise par les musiciens. Et je rate toujours mon entrée », expliqua Firmin.

Il baissa les yeux sur son texte.

« Je dois dire : “Vous… vous avez entendu ?” C’est une hésitation écrite. Après, les autres répondent : “Nous arrivons derrière vous.” Ils jouent des voisins qui viennent aider à préparer une soupe de potiron. »

La Citrouille cligna des yeux.

« Nous avons failli être terrifiés par une soupe ? »

« Il y a aussi des poireaux », précisa un comédien.

Firmin reprit sa réplique. Les autres répondirent en chœur. Luciole alla écouter quelques secondes dans le couloir, puis revint.

« De l’autre côté, on dirait une montagne qui parle. »

Le conduit recueillait les voix, les faisait résonner dans son coude de métal et les envoyait sous les voûtes. Quand les comédiens parlaient ensemble, les mots se mélangeaient en grondement.

« Et le rire ? » demanda le Petit Fantôme.

Firmin souleva sa cape. Une pantoufle à pompon dépassait dessous.

« À chaque entrée, je marche sur ma cape. Ils trouvent ça très drôle. »

Un souffle frais traversa la salle : près du plafond, une petite fenêtre était entrouverte. Luciole tendit la patte vers la grille.

« L’air passe aussi par là. Voilà ce qui agitait notre guirlande et poussait la porte. »

La Citrouille s’assit. Ses jambes tremblaient encore un peu.

« Je vais avoir besoin d’une minute avant de trouver les poireaux amusants. »

Dans la salle de répétition, un jeune renard en cape violette tient son livret devant trois comédiens, face aux visiteurs soulagés.

Luciole regarda sa montre.

« Sept minutes ! Les décors ! »

Firmin referma son livret.

« Nous arrivons derrière vous. »

Trois regards se tournèrent vers lui.

« Cette fois, précisa le renard, c’est pour porter. »

Les comédiens laissèrent leurs capes sur les chaises et suivirent Luciole. Dans la réserve, tout alla soudain très vite. En redressant un arbre sur le chariot, la Citrouille vit son ombre étirer une immense branche sur le mur.

« Et voilà notre grand bras ! »

Le Petit Fantôme déplaça sa lanterne. L’ombre se tassa aussitôt.

« Je le préfère de cette taille. »

Les six arbres furent empilés, les trois lunes glissées entre deux couvertures, la façade roulée solidement attachée. La Citrouille guida le chargement tandis que le Petit Fantôme éclairait les boucles des sangles.

En passant devant la grille, ils entendirent un dernier grondement.

Tous s’immobilisèrent.

Puis une voix lointaine appela :

« Firmin ! Tu as oublié ta pantoufle ! »

Un comédien était retourné chercher les livrets dans la salle de répétition. Le renard baissa les yeux : il ne portait plus qu’une pantoufle.

Cette fois, la Citrouille rit avec les autres.

Ils poussèrent le chariot dans le monte-charge. Luciole referma la porte et actionna la commande. Le chargement monta en ronronnant tandis que les amis reprenaient l’escalier.

En haut, ils retrouvèrent le chariot derrière la grande porte. Sur la place, l’équipe de montage déplaçait déjà la première barrière.

« Dernier voyage ! » cria Luciole.

Le chariot traversa les pavés juste avant qu’une remorque chargée de comptoirs ne vienne occuper le passage.

Bientôt, les lunes brillèrent au-dessus du passage des Sorcières. Le manoir de toile dressa ses fenêtres mauves entre les arbres peints. Une odeur de caramel flottait dans le brouillard.

« Maintenant, quand j’entendrai ces voix, dit le Petit Fantôme, je verrai des pantoufles. »

Derrière eux, quelqu’un prit une grande inspiration.

Ils se retournèrent aussitôt.

Firmin leur tendait un sachet, ses deux pantoufles retrouvées aux pieds.

« Bonbon au potiron ? »

La Citrouille en prit deux.

« D’accord. Mais pas de soupe. »

Sur la place brumeuse, le renard offre des bonbons à la citrouille et au fantôme, devant les arbres peints et les lunes suspendues.

D’autres histoires à lire