9-12 ans
Les Visages du verger noir
Il suffit parfois d’une feuille mouillée pour que tout un verger change de visage. Et quand le goûter de la fête d’Halloween se retrouve de l’autre côté du brouillard, il faut bien aller le chercher.

Au pressoir, les tasses attendaient sur les tables, la grande presse grinçait en écrasant les pommes et une délicieuse odeur de cannelle se glissait sous la porte. Pourtant, personne ne goûtait encore.
Les paniers étaient restés dans le verger.
« Tous les paniers ? demanda la Citrouille. — Les brioches, les biscuits et les bonbons. »
Basile enfonça son bonnet roux jusqu’aux oreilles.
« J’avais tout posé sous le grand pommier pendant qu’on installait les décorations. Après, avec les préparatifs… »
Il écarta les mains. Ses manches vert foncé portaient encore des petits bouts de ficelle.
La Citrouille rajusta son chapeau-feuille jaune et renoua son écharpe verte.
« Nous allons les chercher. Combien de temps avant la fermeture ? — Quand la cloche sonnera huit heures, la presse s’arrêtera. Ensuite, tout le monde repartira. »
Le Petit Fantôme souleva sa lanterne dorée. Sous son feutre blanc, il avait la forme douce d’un mouchoir gonflé par le vent. Une clarté couleur de miel dormait derrière les vitres.
« Alors, évitons que trente personnes rentrent avec des tasses pleines et des ventres vides. »
Ils quittèrent le pressoir par la porte de derrière. À l’intérieur, un petit chevalier en carton demandait déjà si les biscuits étaient invisibles.
Basile ouvrit la marche, ses bottes brunes enfonçant les feuilles détrempées. Il connaissait chaque arbre de ce verger dont il était le petit gardien. Mais, ce soir-là, les allées semblaient avoir changé de place.
Le brouillard montait du fossé. D’abord mince comme une écharpe effilochée, il s’épaississait entre les troncs et avalait leurs branches basses.
Au-delà du mur, la silhouette d’un vieux manoir se découpait encore sur le ciel violet.
Puis elle disparut.
« Tout droit jusqu’à la troisième allée », annonça Basile.
Quelque part devant eux, une branche craqua.
Le Petit Fantôme rapprocha sa lanterne.
« J’espère que les brioches nous ont entendus venir. »
À la première allée, ils trouvèrent un ruban orange accroché à une barrière. À la deuxième, une pomme tomba toute seule avec un bruit si lourd que la Citrouille fit un bond.
« Une pomme, précisa-t-elle aussitôt. Je l’avais reconnue. »
Basile ne répondit pas. Il regardait entre deux troncs.
Un visage venait d’apparaître.
Il était petit, jaune pâle, avec des yeux étroits et une bouche ronde. Il flottait à la hauteur de la tête de Basile, sans corps visible. Sa lumière trembla, s’éteignit, puis revint un peu plus loin.
« Vous avez vu ? » chuchota le garçon.
La Citrouille serra les extrémités de son écharpe.
Un deuxième visage s’alluma sur leur gauche.
Puis un troisième, plus haut.
Le Petit Fantôme leva sa lanterne. Dans sa clarté dorée, ils ne distinguèrent que des feuilles luisantes et l’enchevêtrement noir des branches.
« Où sont-ils passés ? » demanda-t-il.
Une bouffée de brouillard traversa l’allée. Derrière elle, deux yeux reparurent.
Basile recula d’un pas.
« Au village, on raconte que le verger compte les visiteurs après la nuit tombée. — Avec quoi ? demanda la Citrouille. — Je ne sais pas. Des visages, peut-être. »
Il essaya de rire, mais le bruit resta coincé dans sa gorge.
La Citrouille aurait préféré une légende concernant des chaussettes perdues. Ou une soupe trop salée. N’importe quoi qui ne fût pas en train de les regarder.
Ils continuèrent pourtant. Le goûter attendait sous le grand pommier, et le grand pommier ne devait plus être loin.
À travers le brouillard, une mince lueur dessina de nouveau la bouche ronde.
Cette fois, la Citrouille remarqua quelque chose : le visage était toujours juste au-dessus d’une branche fourchue. Sa lumière avait bougé, mais pas lui.
Elle allait le dire lorsqu’un froissement courut dans les feuillages.
Trois autres visages s’éveillèrent dans le noir.

Le vent se leva brusquement.
Il secoua les pommiers, fit claquer un ruban contre un tronc et souleva une grande feuille brune. Toute mouillée, elle vint se plaquer sur la vitre de la lanterne.
La lumière dorée disparut.
« Oh », fit le Petit Fantôme.
Ce n’était qu’un petit mot. Dans le silence qui suivit, il sembla immense.
Autour d’eux, les visages devinrent plus nets.
Leurs yeux brillaient par secousses. Une bouche se remplit d’or, une autre s’éteignit. Les lueurs semblaient glisser d’un arbre à l’autre, et celles de gauche paraissaient maintenant bien plus proches.
« Ils avancent », souffla Basile.
La Citrouille voulut répondre non. Elle ne trouva pas assez d’air.
Quelque chose frotta derrière eux.
Elle se retourna si vite que son chapeau-feuille lui descendit sur les yeux. Le Petit Fantôme lui attrapa la main. Ses petits bras de feutre tremblaient autant que les jambes de son amie.
« Le pressoir est par où ? » demanda-t-il.
Personne ne répondit immédiatement.
Le brouillard avait refermé l’allée. Même le rectangle chaud de la porte avait disparu.
Basile montra la droite, hésita, puis baissa le bras.
Une cloche tinta au loin : le signal du dernier quart d’heure.
La Citrouille pensa aux paniers. Aux gens qui attendaient. Puis à cette bouche lumineuse, juste devant eux, qui semblait retenir un petit souffle jaune.
Un point minuscule s’en échappa.
Il descendit de quelques centimètres, remonta et rentra dans la bouche ronde.
« Vous avez vu ça ? » murmura-t-elle.
Basile hocha la tête sans quitter le visage des yeux.
Le Petit Fantôme essuya la vitre avec son bras. La feuille, collée par l’eau jusque dans les coins du cadre, résista.
« Je voudrais beaucoup avoir peur avec davantage de lumière », dit-il.
Personne ne rit tout de suite.
Puis la Citrouille laissa échapper un petit bruit qui ressemblait presque à un rire.

Ils auraient pu partir au hasard. La Citrouille en avait très envie. Elle imaginait même la chaleur du pressoir contre ses joues.
Mais les allées se ressemblaient toutes, et aucune ne laissait deviner la moindre porte éclairée.
Elle regarda encore le visage le plus proche.
Il ne bougeait pas.
Les lumières tremblaient à l’intérieur de ses yeux, mais sa bouche restait à la même hauteur, juste au-dessus de la branche fourchue.
« Celui-là n’a pas avancé, dit-elle. — Il attend peut-être », répondit Basile.
Cette idée ne les réchauffa pas beaucoup.
Le Petit Fantôme pencha la tête.
« Sous son menton… Vous voyez le petit trait ? »
Quelque chose pendait sous le visage. Ce n’était ni une barbe ni une ombre. Une fine boucle se dessinait par instants dans la lueur.
« On dirait de la ficelle, souffla la Citrouille. — Avec un nœud. »
Basile plissa les yeux.
Ils restèrent silencieux. Une goutte tomba d’une branche sur le chapeau jaune. Tous trois sursautèrent.
« Je propose, dit enfin la Citrouille, qu’on regarde ce nœud de plus près. »
Le Petit Fantôme contempla ses jambes de feutre qui frémissaient au ras des feuilles.
« Elles ne sont pas d’accord. — Les miennes non plus. »
Ils avancèrent ensemble.
Un pas. Puis un autre.
Basile suivait, les mains serrées dans les poches. Le visage grandissait devant eux. Ses yeux s’allumèrent d’un seul coup, et le Petit Fantôme s’arrêta net.
Dans la bouche ronde, quelque chose remua.
La Citrouille sentit son courage se ratatiner comme une pomme oubliée. Elle faillit tirer son ami en arrière.
Alors Basile murmura :
« Ce nœud… Je fais les mêmes. »
Il sortit de sa poche un bout de ficelle nouée en double boucle.
Au-dessus d’eux, le visage pivota lentement.
Un frottement sec résonna dans le feuillage, tout près de leurs oreilles.

Le frottement recommença.
Basile leva les yeux. Un ruban orange râpait l’écorce, poussé par le vent.
« C’est le ruban », dit-il, sans parvenir encore à desserrer les dents.
La Citrouille tendit la main vers la ficelle. Elle la toucha du bout des doigts.
Le visage tourna.
Derrière les yeux brillants apparut une coque beige, bosselée comme une vieille poire.
Basile ouvrit la bouche.
« Mes calebasses ! »
Au même instant, le Petit Fantôme réussit à soulever un coin de la feuille. Il tira, tira encore, et la feuille se détacha avec un bruit de baiser particulièrement mouillé.
La lumière dorée inonda la branche.
Le visage n’avait rien de flottant : c’était une petite calebasse creuse, suspendue par une ficelle. Une ouverture ronde lui servait de bouche, deux fentes lui donnaient des yeux.
Mais personne n’avait encore expliqué ce qui brillait dedans.
Basile avança le nez.
Un minuscule point lumineux sortit par la bouche, décrivit une boucle devant son bonnet et revint se poser à l’intérieur.
« Une luciole ! » souffla le Petit Fantôme.
Il y en avait plusieurs. Elles se déplaçaient dans la coque, éclairant tantôt un œil, tantôt l’autre. Par moments, elles se cachaient derrière une paroi et le visage s’éteignait.
Basile s’assit sur une racine.
« J’ai préparé ces décorations cet après-midi. On devait les suspendre près du pressoir. Je les avais laissées dans une brouette, près du portail. — Quelqu’un a décoré le verger à la place », dit la Citrouille.
Basile acquiesça.
« Dans le brouillard, avec ces lumières… Je n’ai pas reconnu les trous. Ni mes propres nœuds. »
Le Petit Fantôme regarda la calebasse.
« Donc, ce visage ne voulait pas nous avaler. — Sa bouche est un peu petite », observa la Citrouille.
Elle se mit à rire. Ses jambes tremblaient toujours, mais, cette fois, ce n’était plus tout à fait de peur.

Une fois éclairées par la lanterne, les autres calebasses apparurent à leur tour. Chacune était attachée à sa branche. Aucune n’avait avancé d’un pouce.
Leurs lumières seules voyageaient, et le brouillard avait fait le reste.
« J’aurais quand même préféré les reconnaître avant », dit Basile en se relevant.
Au loin, la cloche du pressoir lança trois notes rapides.
« Cinq minutes ! » s’écria-t-il.
La Citrouille cessa de rire.
« Le grand pommier ! »
Basile tourna sur lui-même, cherchant les repères qu’il connaissait. Dans la lumière retrouvée, il aperçut un tronc fendu, une barrière basse, puis une pierre blanche à moitié cachée sous les feuilles.
« Par là. Nous étions presque arrivés ! »
Ils se mirent à courir. Le Petit Fantôme tenait la lanterne devant lui ; les ombres des branches galopaient à leurs côtés.
Au bout de l’allée, le grand pommier étalait sa ramure au-dessus d’un banc. Trois paniers ventrus attendaient dessous, protégés par des torchons à carreaux.
Basile souleva un coin de tissu.
Les brioches étaient là. Les biscuits aussi. Et les bonbons, dans leurs sachets, n’avaient pas bougé.
« Eux, au moins, n’ont pas eu l’idée de se déguiser », dit la Citrouille.
Elle prit un panier à deux mains. Basile passa le deuxième à son bras. Pour le troisième, le Petit Fantôme saisit une anse et Basile l’autre.
Ils repartirent d’un pas pressé, ralentis par leur chargement. À chaque bosse du chemin, les papiers des bonbons bruissaient comme de petites ailes.
Soudain, un visage s’alluma tout près de l’épaule de la Citrouille.
Elle poussa un cri bref.
« Je savais ce que c’était ! protesta-t-elle aussitôt. — Bien sûr », répondit le Petit Fantôme, qui avait poussé exactement le même cri.
La calebasse tourna au bout de sa ficelle. Une luciole en sortit, comme pour leur souhaiter bon appétit.
Entre les troncs, enfin, une fenêtre orange apparut.
Puis la cloche commença à sonner huit heures.

Au quatrième coup, Basile atteignit la porte.
Au cinquième, la Citrouille posa son panier sur le seuil.
Au sixième, le Petit Fantôme s’empêtra dans un torchon à carreaux.
« Ne fermez pas ! cria-t-il. Nous rapportons les biscuits ! »
La porte s’ouvrit si vite qu’il faillit entrer avec elle.
À l’intérieur, les conversations s’arrêtèrent. Une trentaine de personnages déguisés se tournèrent vers eux : des sorcières à lunettes, des chats à moustaches inégales, un épouvantail dont le chapeau touchait presque une poutre.
Le petit chevalier en carton regarda les paniers.
« Ils étaient donc invisibles dehors seulement ? »
Basile posa son chargement sur la table, juste au dernier coup de cloche.
L’horloge vibra encore un instant. Puis le pressoir retrouva son joyeux brouhaha.
Pendant qu’on distribuait les brioches, une fillette coiffée d’un chapeau violet s’approcha de Basile.
« Tu as vu ? On a suspendu tes calebasses dans le verger. Il n’y avait plus de place sur les poutres. Et les lucioles se sont installées dedans toutes seules ! »
Basile échangea un regard avec ses deux compagnons.
« Oui. Nous les avons regardées de très près. »
Assis sur un banc, ils racontèrent les yeux qui s’allumaient, les bouches lumineuses et le terrible bruit de la feuille décollée. Le Petit Fantôme le reproduisit si bien que la Citrouille faillit laisser tomber son biscuit.
« Et le verger qui compte les visiteurs ? demanda-t-elle à Basile. — Ah ! »
Le garçon se frotta le front.
« Maintenant, je me rappelle. Dans l’histoire, c’est le jardinier du manoir qui compte les visiteurs. Il offre une pomme au centième. J’ai mélangé ça avec les arbres qui chuchotent dans une autre histoire. — Les arbres chuchotent aussi ? demanda le Petit Fantôme, son bonbon arrêté à mi-chemin. — Seulement quand le vent remue leurs feuilles. C’est une chanson de la fête des récoltes. »
La Citrouille contempla Basile.
« La prochaine fois, commence par la pomme offerte. »
Par la fenêtre, on apercevait maintenant quelques lueurs entre les arbres. Le brouillard s’était aminci. Un visage brillait, puis un autre, sans jamais quitter sa branche. Plus loin, le toit du manoir avait reparu sous la lune.
Le Petit Fantôme posa sa lanterne sur la table. À côté, la grande feuille mouillée reposait sur une soucoupe.
« Pourquoi l’as-tu gardée ? demanda Basile. »
Le Petit Fantôme prit enfin son bonbon.
« Elle aussi a droit au goûter. C’est elle qui a fait le plus beau déguisement de la soirée. »

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