9-12 ans
Les pas au-dessus de la chambre interdite
Au manoir des Ronces, les costumes du défilé attendent derrière une porte fermée. Mais quelqu’un marche dans le grenier inutilisé, et la poignée de la chambre commence à remuer toute seule…

Le corbeau arriva dans le champ de citrouilles au moment où le brouillard effaçait le chemin. Il se posa sur un piquet, secoua ses plumes et tendit une patte ornée d’un ruban violet.
« S’il s’agit encore d’une invitation à manger des graines, prévint la Citrouille, je rappelle que je trouve cela très gênant. »
Le Petit Fantôme détacha le billet. Dans la lumière douce de sa lanterne dorée, les mots de Ninon dansaient un peu :
« Au secours des costumes ! Les malles sont toujours au manoir des Ronces, dans la chambre aux volets bleus. Malo vous attend. Je termine les derniers ourlets. Le défilé commence à huit heures ! Ninon. »
La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune et resserra son écharpe verte.
« Combien de costumes ?
– Tout le vestiaire commun, répondit le Petit Fantôme. Les capes, les robes d’étoiles, les oreilles de renard…
– Alors dépêchons-nous. »
Sans ces malles, une bonne partie des enfants du village n’aurait rien à enfiler pour le défilé. Ninon leur avait promis de quoi devenir magiciens, chats de lune ou explorateurs de planètes inconnues. Elle cousait depuis trois semaines.
Les deux amis traversèrent le champ. Autour d’eux, les feuilles sèches frottaient la terre avec un bruit de papier froissé. Le corbeau sautillait devant eux, manifestement satisfait de sa mission.
Au bout de l’allée, le manoir dressait ses cheminées dans un ciel couleur de prune.
On racontait au village que, certains soirs d’automne, ses couloirs continuaient de marcher après le départ des visiteurs.
« Ce sont les visiteurs qui marchent dans les couloirs, normalement », fit remarquer la Citrouille.
Le Petit Fantôme approuva. Pourtant, il rapprocha sa lanterne de son corps de feutre blanc. Sa lumière avait une particularité : elle diminuait quand il avait peur. Une fois, devant une nappe prise pour un grand spectre, elle était devenue aussi pâle qu’un petit pois.
Le corbeau les précéda jusqu’à la grille. Là, il poussa un cri qui fit vibrer le silence.
Une fenêtre s’éclaira au rez-de-chaussée.
Puis, tout en haut du manoir, une ombre passa derrière un volet entrouvert. Quelque chose de long et de courbe la suivit avant de disparaître.
Malo ouvrit avant qu’ils aient frappé. Le jeune gardien portait un trousseau de clés presque aussi large que sa main.
« Ninon m’a envoyé chercher les malles cet après-midi. Seulement, la porte ne s’ouvre plus. La clé tourne, mais le loquet reste coincé. »
Il les conduisit dans un vestibule qui sentait la cire et les pommes oubliées. Une horloge immense occupait le fond de la pièce.
Elle sonna.
Les coups roulèrent sous le plafond : dix, onze, douze… treize.
Le Petit Fantôme s’immobilisa.
« Elle fait ça depuis mardi, dit Malo. Treize coups dès qu’elle sonne les heures. Je n’ai pas encore trouvé pourquoi. »
Cette explication n’empêcha pas le dernier coup de sembler plus grave que les autres.
Ils montèrent l’escalier. Sur le palier, une porte bleue portait une pancarte : CHAMBRE INTERDITE.
La Citrouille s’arrêta net.
« Ninon range ses costumes dans une chambre interdite ?
– C’était la chambre des essayages, expliqua Malo. Elle a accroché cette pancarte pour qu’on ne découvre pas les déguisements avant le défilé. »
Il tourna la clé, appuya sur la poignée et poussa de l’épaule. Le bois gémit, sans céder.
Au-dessus d’eux, quelque chose répondit.
Toc. Toc. Toc.
Trois pas distincts.
Malo leva les yeux.
« Il y a quelqu’un là-haut ? » demanda le Petit Fantôme.
Le gardien hésita.
« C’est le grenier. Nous n’y rangeons plus que les vieux accessoires. Je n’y suis pas monté depuis le printemps. »
De nouveaux pas traversèrent le plafond, plus rapides. Ils furent suivis d’un petit roulement, comme si l’on avait laissé tomber des billes.
Malo fronça les sourcils.
« Je vais chercher le plan des chambres et l’autre trousseau dans mon bureau. Il existe peut-être un second passage. Et je sortirai le chariot pour les malles. »
Il redescendit. Ses propres pas s’éloignèrent dans l’escalier.
Alors, au-dessus de la porte bleue, les autres recommencèrent.
Cette fois, ils semblaient suivre exactement le trajet de Malo.
La Citrouille attendit qu’ils cessent avant de murmurer :
« Celui du dessus connaît aussi le chemin du bureau. »

La Citrouille posa les mains sur ses hanches.
« Un courant d’air ne porte pas de chaussures. »
Le Petit Fantôme n’avait jamais remarqué que le silence pouvait contenir autant de petits bruits. Le craquement d’une poutre. Le frottement du lierre contre une vitre. Et, entre deux pas, ce roulement sec, difficile à situer.
Il leva sa lanterne.
Une fente coupait le plafond près du mur. Quelque chose de brun en dépassait.
« Des écailles ? » souffla la Citrouille.
Le Petit Fantôme observa mieux.
« Des coquilles. De noisettes, je crois. »
Un fragment tomba sur le palier. L’intérieur était clair, encore lisse, sans poussière.
« Quelqu’un goûte, là-haut, conclut la Citrouille. Cela ne prouve pas qu’il soit aimable. »
Ils longèrent le mur. Sous une tapisserie représentant une cueillette de champignons, une petite bosse se déplaça brusquement.
Le Petit Fantôme recula si vite que sa lanterne tinta contre la rampe.
La bosse disparut.
Puis des griffements descendirent derrière la cloison.
Pas de vrais pas, peut-être. Mais quelque chose qui courait. Quelque chose qui allait vite.
« Malo ? » appela la Citrouille.
Seul le vestibule lui renvoya son nom, déformé par l’écho. Une porte claqua au rez-de-chaussée : le gardien était sans doute sorti chercher son chariot.
Le Petit Fantôme remarqua alors un petit escalier de service dans un renfoncement. Il menait à une porte basse, presque carrée. Une poignée de cuir pendait sur son panneau comme une langue brune.
« Voilà l’entrée du grenier. »
La Citrouille contempla la porte basse, puis la porte bleue.
« On pourrait aussi aller chercher Ninon.
– Elle est à l’autre bout du village. »
En bas, une pendule plus petite sonna sept heures et demie.
Trente minutes avant le défilé.
Au même instant, les bruits du plafond accélérèrent. Ce n’était plus une promenade. C’était une course, suivie d’une cascade de petits chocs.
La Citrouille serra le fragment de coquille dans sa main.
« J’aimerais beaucoup savoir ce qui a si faim. »

Quelque chose dévala derrière la cloison.
Cette fois, ils l’entendirent du haut jusqu’en bas : une cavalcade précipitée, un choc sourd, puis un froissement tout près de leurs pieds.
La poignée de la chambre interdite remua.
Une fois.
Deux fois.
Elle s’abaissa lentement, puis remonta avec un petit claquement.
La Citrouille attrapa la main du Petit Fantôme.
« Tu as vu ?
- Oui.
- J’aurais préféré que tu dises non. »
Derrière la porte, quelque chose grattait. La poignée trembla encore, plus fort.
Le Petit Fantôme sentit le feutre de ses épaules se plisser. Il avait beau être lui-même un fantôme, il n’aimait pas du tout les choses qui essayaient d’ouvrir sans se présenter.
Sa lanterne pâlit.
« Pas maintenant », murmura-t-il.
La lumière vacilla, devint petite comme une luciole, puis s’éteignit. Sa peur avait fini par avaler la dernière étincelle dorée.
Le palier sombra dans une obscurité bleutée. Seule la fenêtre du bout du couloir découpait un rectangle de lune sur le tapis.
Au-dessus d’eux, les pas s’arrêtèrent.
Ce fut pire.
La Citrouille tira doucement son ami vers l’escalier principal. Ils pourraient descendre, retrouver Malo, quitter cette porte dont la poignée bougeait toute seule.
Puis un bruit minuscule retentit : cric, crac, cric.
La Citrouille ouvrit la main. Même dans la pénombre, elle distinguait la coquille.
« Tu entends ? On dirait qu’on casse quelque chose entre les dents.
- Une noisette ?
- J’espère. Je préfère beaucoup cette idée aux autres. »
Le Petit Fantôme regarda la porte du grenier.
« Je veux partir, avoua-t-il.
- Moi aussi. Mais je voudrais savoir qui mange au-dessus de nos têtes. »
Un nouveau roulement traversa le plafond, suivi d’un petit couinement indigné.
Cette fois, le Petit Fantôme pencha la tête. Le bruit n’avait rien d’une voix terrible. Il ressemblait plutôt à une protestation pour une place occupée.
« Regardons », souffla-t-il.
Ensemble, ils se dirigèrent vers le petit escalier.

Les marches de service craquaient sous leurs pieds.
Les deux amis s’arrêtaient à chaque grincement. Dès qu’ils s’immobilisaient, quelque chose remuait de l’autre côté de la porte basse.
Le Petit Fantôme tira la poignée de cuir. Le panneau s’ouvrit vers eux.
Une noisette roula sur le seuil, puis une deuxième. Six autres suivirent à la fois.
« Si c’est un goûter, murmura la Citrouille, il est très mal rangé. »
Sous les ardoises, la lune éclairait des noisettes entassées dans un vieux chapeau. D’autres débordaient d’une bassine et remplissaient les tiroirs ouverts d’une commode. Une brouette de jardin oubliée semblait avoir été transformée en garde-manger.
Au milieu de cette réserve se tenait une petite silhouette rousse. Elle les fixait, une noisette entre les pattes.
Derrière elle, une autre tête apparut. Puis une troisième, plus petite, émergea du vieux chapeau.
« Des écureuils », souffla le Petit Fantôme.
Le plus petit bondit sur le couvercle d’un coffre, qui claqua avec un TOC énorme. Ses compagnons filèrent, renversant une poignée de noisettes qui roulèrent dans une vieille gouttière posée contre le mur.
Toc, toc, toc. Rrrrrr.
Les deux amis échangèrent un regard. C’étaient donc eux qu’ils avaient pris pour des pas et des billes : trois queues rousses, un coffre sonore et une gouttière qui portait le bruit d’un bout à l’autre du grenier.
Un écureuil grimpa derrière le volet entrouvert. Sa queue se dressa dans la lumière de la lune.
« Et voilà notre ombre de tout à l’heure », dit la Citrouille.
Ses jambes devinrent molles de soulagement.
« J’ai eu peur d’un locataire qui tient dans un chapeau. »
La lanterne du Petit Fantôme retrouva une timide lueur dorée. Il restait pourtant une question à laquelle ils n’avaient pas de réponse.
« Les écureuils ne savent quand même pas tourner une poignée ? »
Près du seuil, une file de noisettes disparaissait dans une ouverture au bas du mur. Un gland de rideau orange y était à moitié enfoncé.
Au-dessous, quelque chose grinça dans la chambre bleue.

Un écureuil se glissa vers l’ouverture. Il poussa une noisette devant lui, puis tira sur les fils du gland orange.
Plus bas, la poignée claqua.
Le Petit Fantôme s’accroupit et approcha sa lanterne. Par l’ouverture, on distinguait une étroite gaine de bois qui descendait vers la chambre.
« Ce n’est pas un gland de rideau ! C’est la queue du costume de renard ! »
Les écureuils l’avaient tirée par un trou près du chambranle, à l’intérieur de la chambre. Ils avaient ensuite remonté son extrémité jusqu’à leur réserve. À présent, elle passait autour de la tige du vieux loquet : chaque traction faisait bouger la poignée.
Une noisette coincée entre la tige et le bois empêchait le mécanisme de revenir à sa place.
La Citrouille plissa les yeux.
« Ils ont transformé notre porte en machine à secouer les queues de renard. »
Sur une étagère, une longue cuillère en bois dépassait d’un pot d’anciens accessoires de théâtre. La Citrouille la prit et glissa son extrémité dans la gaine. Pendant ce temps, le Petit Fantôme ramassa les noisettes du seuil et les déposa dans le vieux chapeau.
Les trois écureuils accoururent aussitôt inspecter cette nouvelle livraison.
La coque coincée résista, tourna, puis se libéra sous la cuillère.
Un claquement net monta de la chambre.
« Voilà un bruit que j’aime beaucoup », déclara la Citrouille.
Ils redescendirent. Cette fois, la poignée de la porte bleue s’abaissa jusqu’au bout. Le Petit Fantôme poussa le battant, puis récupéra la queue orange prise dans le trou du chambranle.
Les malles étaient là.
Malo arrivait avec un plan grand ouvert qui lui cachait presque le visage.
« J’ai trouvé un passage par l’ancien débarras !
– Nous aussi, dit la Citrouille. Il est réservé aux livraisons de noisettes. »
Ils lui racontèrent leur découverte en descendant les malles une à une jusqu’au chariot.
« Et l’horloge ? demanda le Petit Fantôme.
– Une petite cheville tombée dans son mécanisme, répondit Malo. Je l’ai retirée en cherchant mes clés. Elle retenait la sonnerie jusqu’au treizième coup. »
Il consulta sa montre.
« Sept heures cinquante. »
Ils échangèrent un regard, puis saisirent ensemble la barre du chariot.

Le chariot franchit le seuil de la salle des fêtes au premier coup de huit heures.
Ninon courut à leur rencontre, une pelote sous le bras et trois épingles plantées dans son coussin de couture.
« Je commençais à croire que le manoir avait gardé mes costumes ! »
La Citrouille, essoufflée, souleva un couvercle.
« Il a essayé de louer une queue de renard à des écureuils. »
Il fallut raconter l’histoire entre deux distributions de capes. Malo imitait les pas du plafond en frappant une caisse du bout des doigts. Le Petit Fantôme reproduisait les roulements avec trois noisettes trouvées dans sa poche.
Ninon écoutait tout en attachant des rubans, en ajustant des chapeaux et en recherchant une paire d’ailes violettes.
« Trois écureuils ? Pour tout ce vacarme ?
– Ils ont une excellente acoustique, expliqua le Petit Fantôme. »
Sa lanterne avait retrouvé tout son éclat doré. La Citrouille prétendait qu’elle aussi avait eu besoin de reprendre ses esprits. Le Petit Fantôme ne la contredit pas.
Bientôt, la salle se remplit de chats de lune, de magiciens et d’explorateurs. Des guirlandes orange tremblaient sous les fenêtres entrouvertes. Dehors, le brouillard s’effilochait autour des réverbères.
Au moment de donner la queue de renard à son propriétaire, Ninon la secoua.
Une dernière noisette tomba dans sa main.
Elle la contempla, puis regarda les deux amis.
« Un supplément de costume ?
– Non, répondit la Citrouille. Le loyer. »
Le défilé s’ébranla dans un froissement de capes. Le corbeau les rejoignit au-dessus de la place, son ruban violet flottant derrière lui. Il reçut les trois noisettes du Petit Fantôme et partit les cacher avec une importance considérable.
Plus tard, lorsqu’ils passèrent devant le manoir, trois petites silhouettes rousses se découpaient derrière la vitre du grenier.
La Citrouille leva son chapeau-feuille.
Du fond de la maison monta un roulement familier, suivi d’un toc sonore. Cette fois, les deux amis imaginèrent sans peine la noisette dans la gouttière et le petit écureuil sautant sur son coffre.
« Ils déplacent encore les meubles, dit le Petit Fantôme.
– Pourvu qu’ils ne décident pas de faire un bal. »
La lanterne éclaira leur chemin d’une lumière ronde et tranquille.

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