9-12 ans
Les Mains de la porte verte
Le public s’installe déjà pour le cinéma d’Halloween, mais l’unique bobine du film attend encore dans la réserve du jardin. Et sur la porte verte de cette réserve, des mains commencent à apparaître.

Sur la pelouse du vieux manoir, les premières couvertures se dépliaient devant l’écran. Des bonbons froissaient leurs papiers dans les poches des spectateurs. Au-dessus des bancs, des guirlandes de citrouilles oscillaient entre les branches nues.
La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune et resserra son écharpe verte.
« Nous avons les coussins, les gobelets et trois paniers de caramels. Qu’est-ce qui manque ? »
Numa, le petit hérisson décorateur, regarda le projecteur. Puis la table vide à côté du projecteur. Puis de nouveau le projecteur.
« Le film. »
Un silence suivit.
Le Petit Fantôme, tout en feutre blanc, serra l’anse de sa lanterne dorée.
« C’est tout de même un détail important pour un cinéma. »
Numa porta ses pattes à ses joues.
« La bobine est dans la réserve du jardin ! Je l’y ai mise cet après-midi, à l’abri des éclaboussures, pendant que je peignais les décors. La grande boîte ronde, sur l’étagère du fond. »
Iris sortit de derrière l’écran avec une brassée de capes. La petite chatte costumière portait son gilet violet aux poches gonflées de rubans et de craies.
« J’y vais. Vous venez ? »
La Citrouille et le Petit Fantôme la suivirent aussitôt. Numa devait encore fixer un coin de l’écran qui claquait au vent.
« Revenez vite ! Dans un quart d’heure, il faudra lancer la séance ! » leur cria-t-il.
Le chemin longeait un champ de citrouilles noyé dans une brume légère. La réserve se dressait derrière les serres : une maisonnette de briques, coiffée d’un toit moussu, dont une seule fenêtre laissait passer un rectangle de lumière.
Un corbeau quitta le faîte dans un froissement d’ailes.
Iris poussa la porte verte. Les gonds protestèrent longuement.
« Elle a toujours eu une voix de vieille armoire », dit-elle.
Mais, avant d’entrer, elle remarqua une marque pâle sur la face intérieure, près de la poignée.
On aurait dit le bout de cinq doigts.
À l’intérieur, l’air sentait la ficelle, le terreau sec et la peinture fraîche. Des pots s’entassaient sous un établi. Au plafond pendaient des ailes de chauve-souris en tissu, des lunes de carton et une énorme moustache destinée à quelque déguisement oublié.
La porte se referma derrière eux avec un claquement sourd.
Le Petit Fantôme sursauta. Sa lanterne tinta contre un arrosoir.
« C’était moi, précisa-t-il. Enfin, le tintement. Pas la porte. »
Iris se faufila entre deux caisses. Sur l’étagère du fond, une boîte métallique ronde dépassait d’une pile de nappes noires.
« La voilà ! »
Elle tira doucement la boîte, mais une nappe resta coincée dessous. Pendant qu’elle la dégageait, la Citrouille examina la porte.
La trace près de la poignée ressemblait maintenant à une main entière, d’un vert un peu plus clair que le bois. Plus haut, une autre forme se dessinait. Ou peut-être n’était-ce qu’une ancienne tache.
« Iris… Numa avait prévu des décorations ici ? »
« Numa prévoit des décorations partout. Hier, il a essayé de mettre un nœud papillon à une brouette. »
La Citrouille approcha le visage du panneau.
« Celles-ci sont étranges. On les voit à peine sous la lampe. »
Le Petit Fantôme vint regarder. Dans le verre de sa lanterne dorée, le plafonnier faisait une petite étoile.
« Peut-être qu’elles brillent dans le noir. Comme les lunes du spectacle de l’an dernier. »
Iris posa la bobine sur une caisse. À côté de la porte pendait le cordon de l’éclairage.
« Essayons. Une seconde seulement. »
Elle tira.
La lumière s’éteignit.
La première main devint verte et lumineuse.
Puis une deuxième apparut au-dessus de la poignée.
Puis une troisième, plus basse.
Le Petit Fantôme oublia de respirer, ce qui lui arrivait rarement, même pour un fantôme.
Dans l’obscurité, une quatrième main se révéla lentement, les doigts tournés vers le loquet.

« Rallume », souffla la Citrouille.
Iris chercha le cordon. Ses doigts rencontrèrent d’abord une ficelle, puis le bord d’une aile en tissu.
Quelque chose frôla son oreille.
« Ah ! »
Elle recula contre la caisse. La boîte du film glissa de quelques centimètres avec un crissement métallique.
Le Petit Fantôme la retint des deux mains. Sa lanterne, suspendue à son poignet, se balança sans rien éclairer.
Sur la porte, d’autres empreintes sortaient du noir. Il y en avait à présent six, peut-être sept. L’une paraissait posée juste au-dessus de la poignée, comme pour empêcher qu’on la touche.
Iris finit par retrouver le cordon, mais ne tira pas tout de suite.
Un frottement venait de traverser la pièce.
Frrr… toc.
Puis encore : frrr… toc.
La Citrouille trouva soudain son écharpe beaucoup trop serrée.
« Nous avons la bobine. Nous pouvons repartir. »
Iris saisit la poignée, l’abaissa et tira.
La porte résista.
Elle recommença, plus fort. Le bois gémit, sans s’ouvrir.
« Elle ne veut pas », murmura-t-elle.
« Qui, elle ? » demanda le Petit Fantôme.
Iris regardait les doigts lumineux autour de sa patte.
« La porte. Ou… ce qui a mis ces mains là. »
Cette fois, personne ne trouva de plaisanterie.
Du dehors leur parvint un éclat de rire, lointain, presque irréel. Le public devait choisir ses places. Ici, la réserve semblait s’être éloignée du jardin tout entier.
La Citrouille aurait voulu que quelqu’un d’autre décide à sa place. Courir n’était pas possible. Frapper à la fenêtre ne ferait peut-être qu’ajouter du bruit à leur peur.
Il fixa les empreintes.
« Attendez. Elles n’ont pas bougé. »
Iris tourna la tête vers lui.
« Il y en a davantage ! »
« On en voit davantage. Ce n’est peut-être pas pareil. »
Le Petit Fantôme posa la bobine bien à plat.
« Alors… on regarde vraiment ? »
La Citrouille hocha la tête, malgré le tremblement de son chapeau.

Iris ralluma.
La pièce redevint une réserve encombrée, avec un balai penché de travers et une moustache de carton parfaitement ridicule. Pourtant, aucun des trois ne se sentit tout à fait rassuré.
Les mains étaient toujours là. Elles avaient seulement pâli.
La Citrouille choisit une empreinte à hauteur de son nez.
« Regardez celle-ci. Au doigt qui est à côté du petit doigt. Il manque un rond. »
Iris s’approcha. Une minuscule pastille de bois vert interrompait effectivement la trace lumineuse.
« L’annulaire », précisa-t-elle.
Le Petit Fantôme examina l’empreinte du bas.
« Ici aussi. »
Ils vérifièrent les autres. Certaines étaient tournées de côté, une autre presque à l’envers, mais toutes présentaient cette petite interruption ronde au même doigt.
Iris frotta machinalement une craie entre ses pattes.
« Sept mains avec exactement le même défaut… »
Le bruit recommença derrière eux.
Frrr… toc.
Tous trois se retournèrent ensemble.
Près de la fenêtre entrouverte, une bande de toile noire se gonflait dans le courant d’air. Son extrémité traînait sur l’établi, puis frappait doucement un pot.
La Citrouille la suivit des yeux jusqu’au plateau de bois.
Un gant y reposait, paume en l’air, raide de taches blanchâtres. À côté, un pot ouvert portait une étiquette : « PEINTURE PHOSPHORESCENTE ».
« Je connais ce mot, dit Iris. Cette peinture garde la lumière et la rend quand il fait sombre. »
Le Petit Fantôme contempla la porte, puis le gant.
« Ça expliquerait pourquoi les mains brillent. Pas pourquoi elles sont aussi nombreuses. »
« Ni pourquoi nous sommes enfermés », ajouta Iris.
Elle souleva le gant par le poignet. À l’annulaire, le tissu portait un petit trou bien rond.
Ils se rapprochèrent tous les trois.
La découverte aurait dû suffire à les faire rire. Pourtant, la Citrouille continuait d’écouter la porte.
« Il faut comparer. Pas seulement supposer. »

Iris trouva une chute de carton sous l’établi. Elle posa le gant dessus, paume contre la surface, et appuya avec un rouleau de ruban.
Quand elle le souleva, une empreinte incomplète resta sur le carton. La peinture du gant n’était pas encore tout à fait sèche.
Cinq doigts. Une paume un peu large. Et, sur l’annulaire, un petit rond sans peinture.
« La même main », dit le Petit Fantôme.
« Attendons de la voir briller », répondit Iris.
Elle tint le carton sous le plafonnier pendant quelques instants. La Citrouille, lui, disposa trois bobines de ficelle contre le bas de la porte, chacune sous une empreinte différente.
« Comme ça, nous saurons si elles changent de place. »
Au loin, une clochette tinta deux fois. C’était le signal de Numa : la séance allait bientôt commencer.
Iris regarda la boîte du film.
« Encore un essai. »
Elle tira le cordon.
Le noir revint, et avec lui cette sensation désagréable que la pièce était devenue plus grande.
Les mains s’allumèrent sur la porte. Celle du carton brilla aussi, d’abord faiblement, puis plus nettement à mesure que leurs yeux s’habituaient.
Le Petit Fantôme rapprocha l’échantillon d’une empreinte, sans toucher le bois.
Les doigts avaient la même longueur. Le bout du pouce présentait la même petite bosse. Le rond manquant tombait exactement au même endroit.
Ils restèrent silencieux un moment.
Au bas de la porte, les trois bobines de ficelle n’avaient pas bougé. Les empreintes au-dessus non plus.
« Elles n’apparaissent pas vraiment, murmura Iris. Elles étaient là depuis le début. On les distingue mieux dans le noir. »
La Citrouille sentit son écharpe redevenir une simple écharpe.
Puis la poignée produisit un petit clic.
Tous trois se figèrent.
Cette fois, le bruit venait bien de la porte.
Le Petit Fantôme serra le carton contre lui.
« D’accord pour les mains, chuchota-t-il. Mais la poignée ? »

Iris ralluma si vite que le cordon dansa après sa patte.
La poignée était légèrement descendue. Lentement, sous leurs yeux, elle remonta de quelques millimètres avec un second clic.
Aucune main ne la tenait.
La petite chatte s’accroupit pour regarder le mécanisme de côté.
« Quand j’ai essayé d’ouvrir, elle est restée un peu coincée. Elle vient seulement de remonter. »
La Citrouille s’approcha à son tour. Le vieux loquet était fixé sur la face intérieure de la porte. Sa languette frottait contre le bord de la pièce métallique vissée au cadre.
Iris abaissa la poignée. La languette remua, sans se dégager complètement.
« Le battant frotte aussi en bas, dit-elle. Avec l’humidité, le bois a dû gonfler. Ça arrive à la porte de mon armoire à costumes quand l’automne est humide. »
Elle tira encore une fois. Rien.
Le doute revint lui pincer le ventre. Et si l’explication était bonne, mais ne changeait rien ? La clochette pouvait sonner de nouveau d’un instant à l’autre. Dehors, on attendait leur film.
La Citrouille observa la languette de biais.
« Si on soulève un peu le battant, elle devrait passer au-dessus du bord. »
Iris empoigna la poignée à deux pattes et souleva légèrement la porte. La languette se décala. Tout en maintenant le battant, elle abaissa la poignée et tira.
Un déclic net répondit.
La porte s’ouvrit sur la nuit d’automne.
De l’air frais entra dans la réserve. Avec lui arrivèrent l’odeur des marrons grillés, le brouhaha du public et la voix de Numa qui annonçait :
« Notre film est en route ! Il prend simplement le chemin le plus mystérieux ! »
Le Petit Fantôme éclata de rire. Un rire un peu tremblant d’abord, puis impossible à retenir.
La Citrouille s’assit sur une caisse.
« J’ai eu peur d’une porte humide et d’un vêtement pour la main. »
« Un vêtement très convaincant », répliqua Iris.
Elle récupéra la bobine. Le Petit Fantôme prit le gant taché entre deux doigts.
« Lui aussi vient à la séance. J’ai quelques questions à poser à son décorateur. »

Ils traversèrent le jardin d’un pas pressé. La bobine pesait contre les bras d’Iris, le chapeau-feuille de la Citrouille sautillait, et le gant se balançait au bout des doigts du Petit Fantôme comme s’il saluait un public invisible.
Numa les accueillit derrière l’écran.
« Vous l’avez ! Je commençais à inventer un discours sur l’histoire des coussins de cinéma. »
Iris posa la boîte près du projecteur.
Le Petit Fantôme leva le gant.
« Tu ne nous avais pas parlé de l’acteur qui gardait la réserve. »
Numa cligna des yeux. Puis ses piquants frémirent.
« Les empreintes ! Je les avais oubliées ! »
Il expliqua tout en ouvrant la boîte du film. L’après-midi, il avait essayé sa peinture phosphorescente pour décorer l’entrée de la serre. Son gant était trop grand et plein de peinture. Pour tester les effets, il l’avait retiré, puis appliqué plusieurs fois sur l’intérieur de la porte verte, en le tournant dans tous les sens.
« Ensuite, les guirlandes se sont décrochées, on m’a appelé, et… »
« Et sept mains sont restées attendre dans le noir », termina la Citrouille.
Numa regarda leurs visages.
« Vous avez vraiment eu peur ? »
« Moi, j’ai envisagé de devenir un fantôme transparent pour passer à travers le mur, répondit le Petit Fantôme. Mais je n’ai aucune qualification. »
Iris rit si fort qu’elle dut s’appuyer contre la table.
Quelques minutes plus tard, le projecteur se mit à ronronner. Sur l’écran apparut le titre du film : Le Bal des potirons masqués.
Les trois amis se glissèrent sous une couverture, au premier rang. Numa les rejoignit avec un petit carton accroché au gant : « Plus petit comédien inquiétant du village ».
Ils l’installèrent sur un piquet, près des bonbons.
Quand les guirlandes s’éteignirent pour la séance, les taches du gant se mirent à luire.
Une petite spectatrice le montra du doigt.
« Oh ! Il nous fait signe ! »
La Citrouille adressa au gant un regard faussement méfiant, puis rapprocha le panier de caramels.
« Qu’il ne prenne pas toute la place. Il a déjà eu son grand rôle. »

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