9-12 ans
Les Bottines qui traversaient le grenier
Les déguisements du bal ont disparu dans le grenier du manoir. À leur place, Lison, la Citrouille et le Petit Fantôme découvrent deux bottines qui semblent attendre quelqu’un pour danser…

À six heures et demie, le brouillard avait déjà avalé les allées du manoir des Aulnes. Derrière les vitres, les citrouilles du jardin ressemblaient à des lanternes posées au fond de l’eau.
Dans la grande salle, on déroulait les guirlandes du bal d’Halloween. Il manquait encore quelque chose d’important : les déguisements réservés aux enfants qui n’en possédaient pas.
« Douze costumes, compta Lison sur ses doigts. Trois capes, deux dragons, quatre animaux, un magicien, une exploratrice et un nuage d’orage. »
La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune.
« J’espère que le nuage ne pleut pas sur le buffet. »
Son écharpe verte traînait derrière elle tandis qu’elle rejoignait l’escalier. Le Petit Fantôme suivait, sa lanterne dorée serrée contre son feutre blanc. Une douce clarté couleur de miel filtrait à travers les petites étoiles de métal.
Lison avait cousu les dernières attaches des costumes l’après-midi même. Puis les paquets avaient été montés au grenier pour libérer les tables.
« Ils sont dans la malle aux rubans orange. On les descend et nous avons encore le temps de nous changer. »
La porte du grenier résista avant de s’ouvrir avec un long gémissement.
Sous les poutres s’entassaient des paravents, des chaises dépareillées et des portants couverts de draps. Au fond, une petite estrade disparaissait derrière un rideau violet. Une odeur de poussière et de lavande séchée flottait dans l’air froid.
Lison trouva aussitôt la malle. Elle souleva le couvercle.
Vide.
Enfin, presque : un bouton rouge et un ruban orange reposaient au fond.
« Ce n’est pas possible. J’ai noué les douze paquets moi-même. »
Elle glissa le bouton et le ruban dans sa poche. La Citrouille se pencha à son tour.
Derrière la malle, quelque chose frotta lentement le bois.
Frrr… tac. Frrr… tac.
Le Petit Fantôme leva sa lanterne.
« Est-ce que, par hasard, tu as cousu des pattes au nuage ? »
Ils contournèrent la malle sans parler. Le frottement s’interrompit, puis reprit, un peu plus loin.
Une bottine noire sortit de derrière un paravent et avança sur l’estrade. Une seconde la suivit. Il n’y avait personne dedans.
Les lacets pendaient mollement, les tiges étaient ouvertes et, au-dessus, on ne voyait que les plis du rideau violet. Pourtant, les deux chaussures poursuivaient leur promenade avec une régularité de danseurs bien entraînés.
La Citrouille retint le bout de son écharpe, comme si les bottines risquaient de marcher dessus.
« C’est un costume très incomplet », murmura-t-elle.
Lison ne répondit pas. Elle connaissait la vieille histoire du manoir : autrefois, un danseur si timide qu’il refusait de paraître en public aurait inventé un moyen de danser sans être vu. Au village, on assurait que ses souliers attendaient toujours un partenaire.
En bas, près du buffet, elle avait trouvé cette histoire amusante. Maintenant qu’elle était ici, elle l’amusait beaucoup moins.
Les bottines arrivèrent au bord de l’estrade et tournèrent brusquement vers eux.
Derrière leur passage, le rideau se gonfla. Une forme haute sembla se redresser dans le tissu.
Le Petit Fantôme se pressa contre Lison. La Citrouille s’accrocha à la jambe de sa salopette. Pendant un instant, tous trois eurent la certitude qu’une personne invisible venait de leur faire signe.
« Je ne sais pas danser », souffla le Petit Fantôme.
« Moi non plus », répondit la Citrouille.
« Moi, si », dit Lison, avant de regretter de l’avoir précisé.
Les bottines s’éloignèrent sans attendre sa réponse. Le rideau retomba.
Dans le silence qui suivit, un petit ronronnement traversa le dessous de l’estrade. Il semblait accompagner les chaussures.
Lison regarda la porte du grenier, ouverte derrière eux.
L’escalier n’avait jamais paru aussi accueillant.

« Nous pouvons chercher des draps en bas, proposa la Citrouille. Douze enfants déguisés en fantômes, c’est très élégant. »
Le Petit Fantôme la regarda.
« Je ne dis pas ça contre toi. »
Lison imaginait déjà les enfants devant la table vide. Certains avaient demandé leur costume plusieurs jours auparavant. Une petite fille avait même choisi le nom de son dragon : Biscotte.
« Les paquets ne sont pas partis tout seuls. Et nous n’avons pas encore regardé partout. »
Sa voix manquait un peu d’assurance. Elle posa néanmoins son carnet de couture sur la malle, comme pour annoncer qu’elle n’avait pas l’intention de partir.
Ils observèrent les bottines.
Elles longeaient le fond de l’estrade, revenaient par la droite, puis repassaient devant le rideau. À chaque tour, la chaussure gauche hésitait au même endroit. À chaque tour aussi, le tissu se soulevait.
« Le danseur connaît une seule figure », remarqua la Citrouille.
Lison s’accroupit devant le bord de l’estrade. Dans la lumière rasante, une rainure apparut entre les poussières : une longue boucle ovale, aussi fine qu’un trait de crayon.
Les bottines la suivaient exactement.
Le Petit Fantôme avança sa lanterne. Le ronronnement glissa sous leurs pieds, s’éloigna, puis revint par l’autre côté.
« Ce bruit ne vient pas des chaussures, dit-il. Il vient d’en dessous. »
Un choc sourd résonna derrière le rideau.
Lison se redressa si vite qu’elle heurta l’épaule de la Citrouille.
Cette fois, le tissu resta gonflé.
Une bosse progressa lentement vers eux, à hauteur de visage.
« Il a peut-être entendu que je critiquais sa danse », chuchota la Citrouille.
Au rez-de-chaussée, une cloche tinta : le premier appel du bal.
Il leur restait vingt minutes.
Lison ramassa sa craie de couturière.
« Encore un tour. Nous regardons encore un tour. »

Avec sa craie, Lison fit un repère sur le bord de l’estrade. Les bottines passèrent devant, disparurent derrière une caisse, puis revinrent exactement sur leur trajet.
La Citrouille comptait tout bas.
« Vingt-sept, vingt-huit, vingt-neuf… »
Au trentième nombre, le rideau se gonfla.
« Toujours pareil », dit-elle.
Un courant d’air traversa soudain le grenier. La porte claqua contre son montant. Au même instant, la lumière de la lanterne disparut.
Le Petit Fantôme poussa un petit cri.
Dans l’obscurité, les bottines continuèrent.
Frrr… tac. Frrr… tac.
Puis quelque chose toucha le poignet de Lison.
Elle recula, le cœur battant si fort qu’elle entendait à peine ses amis. Un long morceau pâle pendait devant elle. Une main ? Une manche vide ?
« On s’en va ? » demanda le Petit Fantôme.
Personne ne répondit immédiatement.
Lison voulait dire oui. Elle voulait retrouver les guirlandes, les voix, les bols de bonbons. Mais le ronronnement passa de nouveau sous le plancher mince, avec un petit cliquetis très net.
« Attendez… la lanterne. »
Elle tâtonna. Un foulard tombé du portant s’était plaqué sur les étoiles de métal. Quand elle le retira, la lumière reparut.
La chose qui lui avait touché le poignet était l’un de ses coins.
Ils expirèrent ensemble.
Dans la clarté retrouvée, Lison aperçut l’imposte entrouverte au-dessus de la porte : c’était par là que la bourrasque s’était engouffrée. Le foulard avait quitté le portant juste à côté.
Pourtant, les chaussures avançaient toujours sans personne.
La Citrouille regarda la porte, puis le bord de l’estrade.
« Je préfère avoir peur en comprenant quelque chose. »
Lison hocha la tête. Ses doigts tremblaient encore lorsqu’elle suivit une jointure du bois. Sur le côté, une petite poignée se cachait sous une frange de tissu violet.
Le Petit Fantôme éclaira la poignée.
« Si nous regardons dessous, dit-il, nous regardons tous les trois. »
Lison tira.
Le panneau s’ouvrit avec un déclic.
Derrière, quelque chose roulait droit vers eux.

Deux points brillants surgirent dans la lumière.
Lison se rejeta en arrière. La Citrouille lâcha un « Oh ! » étranglé.
Mais les deux points n’étaient pas des yeux.
C’étaient les têtes de deux vis.
Un petit chariot passa devant l’ouverture, sur quatre roues de bois. Il portait une barre de métal sombre et suivait un rail ovale fixé juste sous le plancher. Une chaîne l’entraînait vers une grosse boîte de rouages.
Ils restèrent silencieux, le temps de le regarder disparaître.
Au-dessus, les bottines s’éloignèrent en même temps.
« Il y a quelqu’un, murmura le Petit Fantôme. Mais il est beaucoup plus plat que prévu. »
Un levier dépassait du panneau ; une étiquette jaunie portait le mot ARRÊT. Lison l’abaissa.
Le ronronnement cessa. Les bottines s’immobilisèrent.
Cette immobilité soudaine leur parut presque aussi étrange que leur promenade.
Lison monta sur l’estrade et souleva une chaussure. Elle résista légèrement, puis se détacha avec un petit claquement.
Sous la semelle, une rondelle de fer était solidement fixée. La seconde bottine possédait la même.
« Des aimants ! » s’exclama-t-elle.
La barre du chariot attirait les rondelles à travers le bois mince. Sous chaque semelle, un petit guide suivait la rainure dans les courbes. À l’endroit où la bottine gauche hésitait, un raccord du bois formait une légère bosse.
La Citrouille contempla la bottine qu’elle tenait maintenant entre ses mains.
« Nous avons donc refusé de danser avec une rondelle. »
Le Petit Fantôme se mit à rire. D’abord un tout petit rire, puis un rire qui faisait frissonner son feutre blanc.
Lison sourit, mais leva les yeux vers le rideau.
« D’accord pour les chaussures. Alors, qui faisait ça ? »
Elle désigna la grande bosse violette, toujours suspendue derrière eux.
Le rire s’arrêta.
Dans le grenier redevenu silencieux, un souffle s’échappa lentement du tissu.

La Citrouille approcha du rideau à tout petits pas.
« Monsieur le danseur, nous avons vos chaussures. »
Elle écarta le velours du bout de la bottine.
Derrière se dressait une poche de toile beige, aussi haute que Lison. Elle se dégonflait avec un bruit de coussin fatigué. Un tuyau descendait jusqu’à un soufflet, relié au mécanisme par une tige.
À chaque tour du chariot, une roue pressait le soufflet. L’air gonflait la poche, qui poussait le rideau. La tige retombait ensuite avec un choc sourd sur sa butée de bois.
Le Petit Fantôme regarda le dispositif, puis ses amis.
« Même le courant d’air était déguisé. »
Cette fois, ils rirent sans s’interrompre.
Une plaque de cuivre vissée à l’intérieur du panneau donnait un nom à l’installation : LE DANSEUR INVISIBLE. Plus bas, de petites lettres précisaient : Attraction du bal des Aulnes, 1928.
« Voilà donc d’où vient la légende », dit Lison.
Quelqu’un avait récemment remonté la grosse clé du mécanisme. Près des rouages, une carte toute neuve annonçait : « Essai effectué. Prêt pour la surprise de ce soir. »
« Surprise réussie », estima la Citrouille.
Lison s’apprêtait à refermer le panneau quand une couleur vive attira son regard au-delà du rail : un ruban orange.
Elle s’agenouilla.
Sous l’estrade, derrière le mécanisme, s’alignaient plusieurs paniers plats. Sur le premier, elle reconnut son écriture : DRAGON BISCOTTE, ATTACHES AUX ÉPAULES.
« Les costumes ! »
Ils contournèrent l’estrade. À l’arrière, un large tiroir occupait toute sa longueur, mais un paravent rabattu en cachait la façade. Une étiquette dépassait : « Réserve des déguisements. Malle nécessaire pour les accessoires du buffet. »
« Un renseignement qui aurait été encore meilleur SUR la malle », observa Lison.
Ils dégagèrent le paravent et tirèrent ensemble.
Des ailes vertes, des oreilles rousses et un gros coussin gris apparurent. Tous les paniers étaient là, rangés derrière la séparation qui les isolait du mécanisme.
La Citrouille serra le nuage d’orage contre elle.
« Nous l’avons retrouvé avant l’averse ! »

Ils comptèrent les paquets deux fois. Douze costumes, douze rubans, pas une oreille manquante.
Seule la veste du magicien avait perdu un bouton. Lison sortit de sa poche celui qu’elle avait trouvé dans la malle : même rouge brillant, même taille que les deux autres.
« Toi, je sais où tu vas. »
Elle le rangea dans son carnet de couture pour le recoudre en bas.
Lison prit les deux plus grands paniers. Le Petit Fantôme porta les capes, qui formaient derrière lui une traîne multicolore. La Citrouille transporta le nuage, le costume du magicien et une queue de dragon qu’elle dut constamment empêcher de glisser.
Au moment de quitter le grenier, Lison s’arrêta.
Les deux bottines reposaient côte à côte sur l’estrade. Sans leur promenade impossible, elles avaient l’air un peu timides.
Elle les remit dans la rainure, puis accrocha au panneau un morceau de carton trouvé dans son carnet. Elle y écrivit : « Le danseur invisible répète. Visites après le bal. »
« Tu ne remets pas la machine en marche ? » demanda le Petit Fantôme.
« Pas avant d’avoir livré Biscotte. »
Ils descendirent au moment où la seconde cloche annonçait l’ouverture.
Dans la grande salle, Agathe, l’organisatrice du bal, arrivait avec des accessoires pour le buffet.
« Ah, vous avez trouvé les paniers ! J’ai déplacé les costumes pour récupérer la malle. Vous avez vu mon étiquette ? »
« Après le paravent, les chaussures et le rideau qui respire », répondit Lison.
Agathe ouvrit de grands yeux, puis regarda la clé ancienne qui dépassait de sa poche.
« Mon essai ! J’ai laissé tourner le danseur ! Je voulais le montrer à tout le monde après le bal. J’ai retrouvé son mode d’emploi dans les archives du manoir. »
« Nous avons eu la répétition », dit le Petit Fantôme.
La Citrouille posa son chargement sur une chaise.
« Au premier rang. Très, très près du premier rang. »
Bientôt, un renard traversa le parquet, une exploratrice chercha une jungle entre les fauteuils et le nuage d’orage s’installa près du buffet.
« Je surveille la météo », expliqua l’enfant caché dessous.
Lison recousit le bouton du magicien, puis noua les attaches du dragon Biscotte. Ses mains avaient retrouvé leur précision habituelle.
« Vous avez mis longtemps », remarqua la petite fille en déployant ses ailes.
La Citrouille échangea un regard avec le Petit Fantôme.
« Il y avait quelqu’un qui occupait la piste. »
Plus tard, quand la musique emplit le manoir, ils remontèrent tous trois un instant. Lison releva le levier. Le chariot se remit à ronronner et les bottines partirent sur leur boucle ovale.
Le rideau se gonfla.
Cette fois, ils ne reculèrent pas.
La Citrouille salua très bas, son chapeau-feuille à la main.
« Désolée, monsieur. Pour la prochaine danse, nous sommes déjà pris. »
Lison remit le levier sur ARRÊT. Les souliers se rangèrent l’un derrière l’autre, et le rideau retomba avec un dernier soupir de coussin.
Puis ils redescendirent en riant. En bas, douze costumes tournoyaient déjà sous les guirlandes, et Biscotte réclamait un partenaire.

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