9-12 ans

Le Visiteur de la girouette

Dans la tour du manoir, quelque chose frappe aux fenêtres chaque fois que le vent se lève. Pour ouvrir le grenier des déguisements, la Citrouille, le Petit Fantôme et Malo devront découvrir qui réclame ainsi qu’on le laisse entrer.

Dans le hall du manoir, la Citrouille tient une clé à rubans devant une porte, accompagnée du Petit Fantôme et de Malo.

À la tombée de la nuit, le manoir des Brumes sentait la pomme chaude, la laine et les bonbons à la réglisse. Dans la grande salle, on avait aligné les paniers pour la distribution des costumes. Il ne manquait plus que les costumes.

Ils attendaient dans le grenier de la tour.

La Citrouille examina la grosse clé qu’on lui avait confiée. Trois rubans pendaient à son anneau.

« Une clé aussi importante devrait ouvrir au moins une salle au trésor. »

« Il y a des couronnes dans les malles », répondit le Petit Fantôme.

Son corps de feutre blanc flottait à quelques doigts du parquet. Il portait une lanterne dorée dont la lumière douce dessinait des ovales sur les murs.

La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune et renoua son écharpe verte.

« Alors, allons chercher le trésor. »

Un grattement pressé se fit entendre à la porte. Malo entra dans un tourbillon de feuilles. Le petit corbeau fabricant de cerfs-volants avait une plume de travers et du fil bleu autour d’une patte.

« Vous montez ? Je viens. Avec ce vent, je préfère les escaliers aux raccourcis. »

Derrière lui, le brouillard recouvrait le champ de citrouilles. Les dernières lueurs du village paraissaient flotter dans du lait.

Au moment où les trois amis atteignirent la porte de la tour, un bruit descendit du plafond.

Toc. Toc. Toc.

Malo leva le bec.

« Quelqu’un travaille là-haut ? »

Le vent siffla sous la porte. Trois nouveaux coups résonnèrent, plus secs.

La Citrouille posa la main sur la poignée.

« Les costumes s’impatientent, peut-être. »

Personne ne rit vraiment.

Au village, on racontait que la girouette du manoir ne tournait jamais toute seule : un visiteur invisible venait parfois la pousser.

La Citrouille n’avait jamais cru cette histoire.

Mais elle aurait préféré s’en souvenir une autre nuit.

L’escalier tournait autour d’un pilier de pierre. Chaque marche possédait son propre grincement, si bien que leur montée ressemblait à une conversation de vieilles portes.

Au premier palier, le Petit Fantôme leva sa lanterne devant une fenêtre étroite. Dehors, les arbres se penchaient tous du même côté.

Une rafale arriva.

Toc. Toc. Toc.

Quelque chose de noir traversa la vitre.

La Citrouille se plaqua contre le pilier. Malo replia brusquement les ailes.

L’ombre avait disparu.

« Un oiseau ? » proposa le Petit Fantôme.

Malo passa le bec entre deux barreaux de la rampe.

« Je connais beaucoup d’oiseaux. Aucun ne frappe avant d’entrer. »

Ils attendirent. Le vent diminua, puis s’arrêta. Les coups cessèrent exactement au même instant.

Dans ce silence, on entendit les rires étouffés de la grande salle. Ils paraissaient déjà très loin.

« Ça suit le vent », murmura la Citrouille.

« Ou ça l’attend », répondit Malo, avant de regretter sa phrase.

Ils reprirent l’escalier.

À la fenêtre suivante, une silhouette surgit derrière le verre, plus haute qu’eux. Elle sembla se hisser, glissa de côté, puis disparut au-dessus du linteau.

Le Petit Fantôme s’immobilisa. Sa lanterne continua d’avancer un instant avant qu’il la ramène contre lui.

« Vous l’avez vue monter ? »

La Citrouille hocha la tête.

Dehors, un long ruban violet fouettait la pierre. Son extrémité se prit un instant dans une écharde du rebord, tandis que le reste se tendait vers le toit.

Malo approcha son bec de la vitre.

« Ce ruban… »

Une bourrasque le libéra et le fit claquer. Les trois coups éclatèrent si près que le corbeau bondit en arrière.

Au-dessus d’eux, quelque chose battit lourdement.

La Citrouille serra la clé dans sa paume. Il fallait encore monter deux volées pour atteindre le grenier. En bas, les paniers vides attendaient, et les premiers invités n’allaient plus tarder.

Dans l’escalier de pierre, les trois amis reculent devant une fenêtre où passent une ombre noire et un long ruban violet.

La porte du grenier était fermée. Ce qui battait, juste à côté, était un vieux volet intérieur dont le crochet avait sauté.

Malo le rabattit. Le silence revint, mais pas le courage.

La Citrouille introduisit la clé dans la serrure. Elle tourna d’un quart de tour, puis se bloqua.

« Oh non. Pas maintenant. »

Elle essaya dans l’autre sens. La serrure produisit un petit claquement vexé.

Le Petit Fantôme approcha sa lanterne. Une marque claire entourait le verrou, là où le bois avait frotté contre le métal.

« La porte est de travers. Regarde : le verrou coince dans son logement. »

La Citrouille appuya l’épaule sur le bois. Rien ne bougea. Derrière, quelque chose racla brièvement le plancher.

Près du dernier palier, une fenêtre ronde donnait sur le toit. Ils y virent d’abord leur reflet : un chapeau jaune, une lumière dorée, un bec pointu.

Puis un quatrième reflet apparut.

Non. Ce n’était pas un reflet. La forme noire se dressait dehors.

Cette fois, elle resta visible assez longtemps pour que la Citrouille remarque deux angles parfaitement droits, comme les coins d’un livre. Une ligne blanche la traversait. Une couture ?

« Ça porte un manteau », souffla-t-elle.

Malo pencha la tête.

« Ou c’est… »

Il n’acheva pas.

Un frottement monta le long du mur. Quelque chose chercha l’ouverture du petit vasistas, au-dessus de la fenêtre ronde.

Une longue extrémité noire se glissa à l’intérieur. Elle pendit dans le vide, se courba, puis fouetta l’air.

Le Petit Fantôme poussa un cri minuscule. Sa lanterne heurta doucement son ventre de feutre.

La Citrouille recula jusqu’à la première marche. L’extrémité noire avançait encore. À son bout, une petite boule sombre oscillait.

Toc.

Elle toucha le mur.

Toc. Toc.

Malo murmura :

« Je crois que notre visiteur a trouvé une entrée. »

La clé resta plantée dans la porte. Aucun des trois ne pensa à la reprendre.

Devant la porte verrouillée du grenier, les trois amis observent avec effroi une bande de tissu noir terminée par un bouton.

La Citrouille posa un pied sur la marche du dessous.

« On pourrait redescendre. Juste un petit peu. »

« Jusqu’à la cuisine », dit Malo.

« Sous la table de la cuisine », précisa le Petit Fantôme.

L’extrémité noire se tordit dans un courant d’air. Tous trois descendirent une marche ensemble.

Puis ils s’arrêtèrent.

À travers la vitre, quelque chose grinçait. Pas un grincement de porte : un bruit aigu, tendu, qui leur faisait serrer les dents. La fenêtre vibra dans son cadre.

« On ne va pas distribuer les costumes sous la table », murmura la Citrouille.

Elle n’avait pourtant aucune envie de remonter. Ses jambes semblaient avoir décidé seules de gagner la cuisine. Elle gardait les yeux sur le ruban noir qui oscillait au-dessus du palier.

« Les coups cessent quand le vent tombe, reprit-elle. Et ce qui est dehors a des coins bien droits. »

« Les visiteurs invisibles peuvent être très soigneux », objecta Malo.

Le Petit Fantôme eut un rire bref, presque un hoquet.

« Je ne veux pas regarder par cette fenêtre. Mais, de l’autre côté du pilier, il y a un passage. »

Un couloir minuscule contournait le grenier. À son extrémité, une porte entrouverte laissait voir un ancien débarras.

Ils le gagnèrent sans se séparer. Malo marchait entre ses deux amis, ce qui l’obligeait à avancer de travers.

Dans le débarras, une petite fenêtre latérale se nichait profondément dans le mur. On pouvait observer le toit de côté, sans se trouver juste devant la chose noire.

Le Petit Fantôme posa sa lanterne dans une niche pour éviter que son reflet masque la nuit.

La pièce devint presque obscure.

Une nouvelle rafale secoua la tour. Derrière eux, les trois coups retentirent. Devant, une ombre immense balaya le toit.

La Citrouille agrippa l’écharpe verte sous son menton.

« Ensemble ? »

Deux voix répondirent :

« Ensemble. »

Alors ils s’approchèrent de la petite fenêtre.

Serrés dans un réduit poussiéreux, les trois amis approchent d’une fenêtre donnant sur une grande ombre noire au-dessus des ardoises.

De cette fenêtre, on voyait la girouette de profil : un renard de cuivre perché sur une flèche, le museau tourné vers le village.

Un long ruban violet s’était enroulé autour de sa queue. Un bout flottait vers les fenêtres du dessous ; l’autre retenait le visiteur.

La Citrouille distingua une grande surface noire, deux baguettes croisées et une couture blanche qui brillait sous la lune. En dessous traînait une longue queue de tissu, garnie de trois boutons de bois.

Une rafale gonfla la surface noire. Elle se redressa comme une personne immense, pivota autour de la girouette et rabattit sa queue contre les fenêtres.

Toc. Toc. Toc.

Malo ouvrit le bec. Le referma. L’ouvrit de nouveau.

« Grand Duc ! »

La Citrouille se tourna lentement vers lui.

« Tu connais cette… chose ? »

« C’est mon cerf-volant. »

Le Petit Fantôme regarda dehors, puis le corbeau.

« Ton cerf-volant vient de me faire souhaiter devenir un mouchoir. »

Malo rentra la tête dans ses épaules.

Il avait fabriqué Grand Duc pour la fête : un magicien volant, avec une cape rectangulaire, une couture blanche et une longue traîne. L’après-midi, une rafale avait arraché son fil. Malo l’avait cherché derrière les serres, sans imaginer qu’il avait terminé sa course au sommet du manoir.

« Les trois boutons servent à équilibrer la queue, expliqua-t-il. Normalement, ils ne frappent pas aux fenêtres. »

« Voilà qui me rassure sur leurs bonnes manières », dit la Citrouille.

Ils rirent enfin, mais un grincement les interrompit.

Le ruban violet tirait sur le cerf-volant. Une baguette pliait, tandis que les boutons recommençaient à battre le verre.

« Il faut le décrocher », dit Malo.

Depuis leur poste d’observation, ils pouvaient voir la boucle autour du renard. Mais la girouette était bien trop haute, et le vent secouait tout le toit.

Le Petit Fantôme tourna les yeux vers le plafond du débarras.

Une mince tige de métal y descendait, reliée à une roue poussiéreuse. Sous la roue, une petite plaque représentait le même renard, entouré de deux flèches courbes.

« Est-ce que ça tourne aussi d’ici ? »

Depuis la fenêtre, les trois amis découvrent un cerf-volant noir accroché par un ruban violet à une girouette en forme de renard.

La roue résistait sous une épaisse couche de poussière. Le Petit Fantôme essuya la plaque avec un coin de son feutre. Sous le dessin du renard, quelques mots apparurent : « Pour démêler les guirlandes, tourner ici. »

« Ils accrochaient donc des guirlandes jusque sur la girouette ! » s’étonna la Citrouille.

Malo observa la tige, puis le renard dehors.

« Si on lui fait faire un demi-tour, la boucle devrait glisser de sa queue. Mais Grand Duc repartira dans le champ. »

« Pas si on tient déjà sa traîne », répondit la Citrouille.

La traîne pendait toujours par le vasistas, sur le palier.

Ils retournèrent la chercher. Cette fois, la Citrouille ne voyait plus un doigt noir tâtonnant dans l’obscurité, mais du tissu cousu un peu de travers. C’était étonnant comme une couture pouvait changer les choses.

Elle saisit l’extrémité entre deux boutons de bois.

« Je te tiens, monsieur le magicien. Inutile de frapper. »

Malo revint dans le débarras guider le Petit Fantôme, qui poussait la roue des deux mains.

Le métal gémit.

La girouette bougea d’un quart de tour.

« Encore un peu ! » appela Malo.

Sur le palier, la Citrouille sentit la traîne se tendre. Une bourrasque plaqua Grand Duc contre la fenêtre ronde. La lumière du dehors disparut derrière sa cape noire.

La roue s’arrêta net.

Pendant quelques secondes, rien ne céda. Le Petit Fantôme tira d’un côté, poussa de l’autre. Malo fixait le ruban violet, le bec entrouvert.

Puis le vent tomba.

« Maintenant ! »

La roue tourna. La boucle glissa du renard.

La Citrouille recula d’un pas en ramenant la traîne. Grand Duc descendit contre le mur, retenu par son tissu. Malo la rejoignit et ouvrit la fenêtre ronde.

Le Petit Fantôme arriva avec sa lanterne. À eux trois, ils firent pivoter le cadre, présentèrent un angle dans l’ouverture et ramenèrent le cerf-volant à l’intérieur.

Il s’affaissa sur le palier avec un froissement majestueux. Le long ruban violet atterrit sur le chapeau de la Citrouille.

Le Petit Fantôme contempla les boutons de bois.

« Je lui préfère nettement cette voix-là. »

Les trois amis inclinent le grand cerf-volant noir pour le faire passer par la fenêtre ronde ouverte, sous la lumière dorée.

Le grenier restait à ouvrir.

La Citrouille retrouva la clé dans la serrure. Malo examina la marque près du verrou, puis glissa le bec sous la poignée pour la soulever légèrement. La Citrouille tourna la clé.

Cette fois, le verrou glissa.

La porte ne s’ouvrit que de quelques centimètres : une malle posée de travers la bloquait. C’était elle qui avait raclé le plancher. Le Petit Fantôme passa dans l’entrebâillement et poussa de toutes ses forces. Avec un long soupir de bois, la malle recula.

La lumière dorée éclaira des chapeaux pointus, des capes à étoiles, des oreilles de velours et une couronne si grande qu’elle aurait pu servir de panier.

La Citrouille regarda Malo.

« La salle au trésor. Je le savais. »

Ils chargèrent les costumes dans deux grandes corbeilles. Grand Duc, replié autour de ses baguettes, voyagea sur le dessus. Malo avait enveloppé ses trois boutons dans une chaussette rayée trouvée au fond d’une malle.

« Pour qu’il ne réveille personne », expliqua-t-il.

En bas, les invités arrivaient pour la distribution. Ils se pressèrent autour des corbeilles. On déplia les capes, on essaya les couronnes, on échangea des chapeaux contre des poignées de bonbons.

Malo suspendit Grand Duc à deux crochets du mur de la grande salle. Sans le vent pour gonfler sa cape, le terrible visiteur ressemblait à une serviette de table particulièrement ambitieuse.

Le Petit Fantôme lui prêta un chapeau étoilé.

La Citrouille fixa à sa couture blanche un petit papier sur lequel Malo écrivit : « GRAND DUC, MAGICIEN ET FRAPPEUR DE CARREAUX ».

Plus tard, tandis qu’ils partageaient des bonbons à la pomme, une rafale enveloppa le manoir.

Tous trois levèrent aussitôt la tête.

Aucun coup ne retentit dans la tour.

Le Petit Fantôme se détendit. La Citrouille reprit un bonbon. Au-dessus d’eux, Grand Duc ne remua même pas un coin de cape.

Toc. Toc. Toc.

Ils baissèrent les yeux ensemble.

La chaussette venait de glisser de la traîne : les trois boutons avaient rebondi sur le parquet. Malo se précipita pour les ramasser sous le regard sévère de ses deux amis. Avec son chapeau penché, le magicien paraissait les désapprouver lui aussi.

« D’accord, dit le corbeau. Je vais chercher une chaussette plus épaisse. »

Sous le cerf-volant coiffé d’un chapeau étoilé, Malo ramasse des boutons près d’une chaussette, devant ses amis aux regards sévères et amusés.

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