9-12 ans
Le Trophée devenu flaque
Une coupe disparaît d’une vitrine fermée, à quelques heures des résultats du concours de citrouilles. Pour la Citrouille et le Petit Fantôme, l’enquête commence par une serrure intacte… et une étrange flaque.

Dans le grand salon du manoir des Tilleuls, les citrouilles du concours occupaient trois longues tables. Il y en avait des rondes, des bossues, des minuscules, et une si grosse qu’on lui avait réservé une brouette. Aux fenêtres, des guirlandes de feuilles découpaient leurs ombres sur le soir d’automne.
La Citrouille ajusta son chapeau-feuille jaune. Son écharpe verte traînait parmi les rubans des récompenses.
« Prix de la plus belle tige, lut-elle. Celui-là, je pourrais le gagner. Tu n’es pas inscrite, rappela le Petit Fantôme. C’est une lacune du règlement. »
Le Petit Fantôme souleva sa lanterne dorée pour éclairer les étiquettes. Son corps de feutre blanc frôlait le bord de la table chaque fois qu’il se penchait.
Maëlle, une tresse rousse dans le dos et des crayons plein les poches de sa salopette bleue, comptait les sachets de bonbons.
« Il nous reste les médailles, les diplômes et le grand trophée. L’annonce est à dix-neuf heures. Pour une fois, nous allons être prêts ! »
Elle prit dans sa poche une petite clé nouée à un ruban rouge et se dirigea vers la vitrine. Puis elle s’arrêta : sur le socle de bois, derrière la vitre fermée, la coupe avait disparu.
Il restait une tache sombre. Une goutte glissa du velours et tomba contre la paroi.
« Elle était là à quatorze heures, souffla Maëlle. Je l’ai installée moi-même. »
La Citrouille courut jusqu’au meuble. Il n’y avait ni verre brisé ni éclat sur le tapis, et la serrure ne portait pas une rayure.
Maëlle ouvrit. Le velours bleu était trempé.
Le Petit Fantôme approcha sa lanterne. Les joints qui entouraient les vitres semblaient intacts, eux aussi.
Dehors, un corbeau se posa sur l’appui de fenêtre et lâcha un croassement sonore.
« Si tu as vu quelque chose, dit la Citrouille, c’est le moment de parler plus clairement. »
Maëlle posa la clé sur sa paume.
« Elle n’a pas quitté ma poche depuis que j’ai fermé la vitrine. — Quelqu’un voulait-il voir la coupe de très près ? demanda la Citrouille. — Oscar. Il souhaitait la photographier pour le journal du village. Je lui ai demandé d’attendre : j’avais les mains prises par les décorations. »
Un déclic retentit derrière eux.
Oscar venait de photographier une citrouille coiffée d’un bonnet violet. Ses cheveux noirs bouclés dépassaient du col de sa veste orange, et ses lunettes glissaient sur son nez.
Il aperçut la vitrine ouverte.
« Vous avez enfin sorti le trophée ? »
La Citrouille le regarda sans répondre.
« Quoi ? J’ai un morceau de bonbon sur la joue ? »
Le Petit Fantôme lui expliqua la disparition. Oscar cessa aussitôt de sourire.
« Mais je l’ai photographié, finalement. À travers la vitre. Regardez. »
Sur l’écran de son appareil apparut une coupe transparente, avec deux anses recourbées et un bord dentelé. De fines gouttelettes couvraient sa surface. Le velours, sous le pied, formait déjà une auréole sombre.
L’heure de la photographie indiquait 14 h 26.
« Tu n’avais pas dit que tu avais attendu ? demanda la Citrouille. — J’ai attendu dix minutes. Ensuite, j’ai pensé qu’une photo à travers la vitre ne dérangerait personne. »
Il avait rougi. La Citrouille se demanda s’il était gêné d’avoir désobéi à Maëlle ou s’il cachait autre chose.
Le Petit Fantôme remarqua des traces humides sous ses chaussures.
« Et cette eau ? — J’ai renversé une carafe en préparant le coin des boissons. Je l’ai essuyée avec une serpillière. »
La Citrouille jeta un regard vers son grand sac à photographies.
Oscar l’ouvrit de lui-même. Deux objectifs, un carnet, des biscuits écrasés : aucune coupe.
« Je voulais son image, dit-il doucement. Pas le trophée. »
Un silence embarrassé suivit.
Maëlle se frotta le front.
« Une chose est certaine : à quatorze heures vingt-six, la coupe était encore dedans. »

« Si personne n’a ouvert la porte, déclara la Citrouille, il existe peut-être une autre entrée. Les vieux manoirs adorent ce genre de complication. »
Le Petit Fantôme contourna la vitrine. Elle reposait sur quatre pieds courts, contre un mur couvert de papier peint à fleurs.
Il se glissa derrière. Sa lanterne éclaira de la poussière, une toile abandonnée et un bouton de gilet.
« J’ai trouvé un trésor, annonça-t-il. — La coupe ? — Un bouton. Pour quelqu’un qui aurait perdu un bouton, c’est un trésor. »
Oscar s’agenouilla afin d’examiner le dessous du meuble. Maëlle éclaira les charnières avec une petite lampe de bureau. La Citrouille suivit les joints du bout du doigt.
Le panneau arrière était vissé sous une couche de vernis ancien. Aucun bord ne bougeait. Le fond ne contenait ni trappe ni tiroir. Quant aux vitres, elles étaient enchâssées dans des rainures continues.
La seule ouverture était la porte.
« À moins d’avoir fait passer la coupe par le trou de la serrure, murmura Oscar. — Même mon écharpe n’y passerait pas », répondit la Citrouille.
Ils retirèrent le socle de bois pour éponger le velours. Dessous, l’eau s’était accumulée dans le fond étanche du meuble.
Le Petit Fantôme toucha une goutte.
« Elle est fraîche. — C’est de l’eau, dit Maëlle. Enfin… ça en a l’air. »
Oscar regarda sa photographie, puis la place vide.
« Le pied de la coupe était bizarre. Très épais, et pas tout à fait droit. Je voulais justement faire un gros plan. »
Dans le couloir, la grande horloge se mit à sonner. Elle donna douze coups, hésita, puis en ajouta un treizième, comme elle le faisait parfois depuis sa dernière réparation.
La Citrouille leva les yeux.
« Même l’horloge ajoute des fausses pistes. »
Maëlle consulta sa montre : dix-huit heures dix.
Il restait cinquante minutes.

Ils rassemblèrent leurs découvertes sur une table : l’appareil affichant la photographie d’Oscar, le bouton trouvé derrière le meuble et une serviette imbibée d’eau.
La Citrouille écarta le bouton.
« Lui, je crois qu’on peut le libérer. »
Oscar resta debout, les mains dans les poches.
« Vous pensez encore que c’est moi ? »
La question tomba au milieu de la table.
La Citrouille aurait préféré trouver immédiatement une réponse brillante. À la place, elle tortillonna un bout de son écharpe.
« Je ne comprends pas comment quelqu’un aurait pris la coupe. Alors je cherche qui aurait pu vouloir la prendre. Mais ce n’est peut-être pas la bonne question. »
Maëlle s’assit sur le bord d’une chaise.
« Elle est arrivée ce matin avec plusieurs livraisons. Des bonbons, des rubans et le matériel d’une animation annulée. J’avais demandé une coupe transparente à l’atelier des fêtes. J’ai vu celle-ci sur un plateau, sous une housse isolante. J’ai cru que c’était elle. — Tu l’as touchée ? demanda le Petit Fantôme. — Avec mes gants de décoration, pour ne pas laisser de traces. Elle était très froide. Je me suis dit qu’elle avait voyagé dans le camion réfrigéré avec les boissons. »
Oscar reprit son appareil et agrandit sa photographie.
« Il y a une goutte au bord de chaque dentelure. »
La Citrouille regarda la fenêtre : le soleil avait chauffé la vitrine pendant une bonne partie de l’après-midi.
Une idée lui passa par la tête, si simple qu’elle n’osa pas encore la dire.
Maëlle se leva brusquement.
« Quelle que soit l’explication, il nous faut une récompense. J’ai peut-être un vase convenable dans la réserve. »
Ils traversèrent le couloir jusqu’à l’ancienne cuisine. Des cartons s’entassaient sous les étagères. À côté de la porte reposait une grande glacière bleue.
Le Petit Fantôme s’arrêta devant.
Sous son couvercle dépassait un coin de fiche plastifiée.

Le Petit Fantôme souleva le couvercle.
La glacière ne contenait ni boissons ni gâteau. Au milieu de petits pains réfrigérants reposaient deux grandes pièces souples et translucides, retenues ensemble par des attaches.
La Citrouille se pencha.
« On dirait… une coupe à l’envers. »
Oscar libéra une attache et écarta les deux parties. Chacune portait en creux la moitié d’un trophée : une anse recourbée, un pied épais, un bord dentelé identique à celui de la photographie.
Maëlle tira la fiche plastifiée. Elle lut à voix haute :
« Démonstration de sculpture sur glace. Modèle d’exposition : coupe à deux anses. Conserver au froid jusqu’à la présentation. »
Personne ne parla pendant quelques secondes.
De l’autre côté du mur, des visiteurs riaient devant les citrouilles du concours. Ce bruit ordinaire rendait la découverte presque irréelle.
« De la glace », dit enfin le Petit Fantôme.
Maëlle s’appuya contre une étagère.
« J’ai enfermé une coupe en glace dans une vitrine au soleil. »
La Citrouille regarda le moule, puis l’appareil d’Oscar.
« Nous devons reprendre depuis le début, sans voleur ni passage secret, en nous en tenant à ce qui était vraiment là. »
Oscar rapprocha son écran du moule. Les deux anses avaient exactement la même courbure. Sur le pied, une petite bosse correspondait même à une marque visible dans le creux.
Mais il fronça les sourcils.
« Attendez. Sur ma photo, elle ressemble vraiment à du verre. Comment être sûrs qu’il ne s’agit pas d’un moule pour fabriquer une copie ? »
La Citrouille sentit son espoir vaciller. Ils avaient déjà assez accusé sur des apparences.
Maëlle retourna la fiche. Au dos figurait une précision : « Modèle démoulé à l’atelier, livré sur plateau sous housse isolante. Présentation prévue à midi. Moule joint pour la démonstration. »
L’animation avait été annulée. Le modèle, lui, avait bien été livré.
« Et la vraie coupe ? » demanda le Petit Fantôme.
Maëlle fouilla dans la pochette des commandes accrochée près de la porte. Elle retrouva le bon de l’atelier des fêtes et ouvrit de grands yeux.
« Livraison demain matin. J’ai indiqué la mauvaise date… »
Elle posa les deux documents côte à côte.
« Voilà pourquoi personne ne m’a apporté d’autre trophée. »
Il leur restait à expliquer la flaque.

Ils retournèrent à la vitrine avec le moule et la fiche.
Cette fois, personne ne chercha une cachette.
La Citrouille montra la fenêtre.
« Maëlle pose le modèle ici à quatorze heures. Il vient de passer plusieurs heures sous sa housse isolante. Il est encore très froid, et ses gants l’empêchent de remarquer sa matière. Elle ferme la porte. — À quatorze heures vingt-six, continua Oscar, je prends cette photo. »
Il agrandit encore l’image. Sous une anse, un petit filet brillant rejoignait le pied.
Le Petit Fantôme posa un doigt sur l’écran.
« Les gouttelettes ne sont pas seulement sur la vitre. Elles sont sur la coupe. Et l’auréole a déjà commencé. — De l’eau peut aussi se déposer sur du verre froid, objecta Oscar. — Oui, admit la Citrouille. Mais du verre froid ne disparaît pas ensuite en laissant toute cette eau. »
Maëlle déplia la serviette trempée au-dessus d’une bassine.
« Nous avons aussi épongé le fond et le velours. Cela représente bien plus que quelques gouttelettes. »
Le soleil, puis la chaleur du salon, avaient peu à peu rongé les anses, aminci le bord et fait s’affaisser la coupe. Le fond étanche de la vitrine avait retenu l’eau. Ni la serrure ni les joints n’avaient eu besoin de bouger.
« Le trophée n’a pas quitté le meuble, conclut le Petit Fantôme. Il a changé de forme. »
Oscar contempla la flaque encore nichée dans un angle.
La Citrouille se tourna vers lui.
« Je t’ai soupçonné parce que tu voulais une photographie. C’était injuste. — Alors gardez celle-ci, répondit-il après un instant. Elle nous a quand même été utile. »
Maëlle regarda sa montre. Dix-huit heures trente-neuf.
« Mystère résolu. Récompense toujours absente. Même si la coupe arrive demain, je ne peux pas annoncer le grand prix avec une serviette mouillée. »
Sur la table voisine attendait une petite citrouille dorée, ronde et lisse, qui n’avait pas été inscrite au concours. Maëlle l’avait apportée pour compléter la décoration.
La Citrouille la désigna.
« Absente ? Pas forcément. »

Pendant les vingt minutes suivantes, la table des récompenses devint un atelier.
Maëlle sécha le socle de bois. Le Petit Fantôme choisit un ruban couleur de cuivre et le déroula sur toute sa longueur, jusqu’à se retrouver enveloppé dedans.
« Je propose aussi le prix du plus beau paquet, déclara-t-il. — Il faut pouvoir sortir le gagnant de son emballage », répondit Oscar en le délivrant.
La petite citrouille avait une peau d’un orange presque doré et une tige élégamment recourbée. Posée sur un anneau de tissu, elle tenait parfaitement au centre du socle. La Citrouille noua le ruban autour de sa base avec un sérieux d’orfèvre.
Maëlle écrivit sur une plaque de carton crème : « Grand Prix des Tilleuls ». Oscar fixa la plaque au socle, puis recula pour examiner l’ensemble.
« Il lui manque quelque chose. »
La Citrouille porta aussitôt les mains à son chapeau.
« Pas ma feuille. Il y a des limites au dévouement. »
Oscar sourit et redressa simplement le ruban.
À dix-neuf heures, les visiteurs se rassemblèrent dans le grand salon. Derrière les fenêtres, la nuit avait gagné les pelouses et le champ de citrouilles. Le corbeau s’était perché sur la grille, noir sur un ciel violet.
Maëlle annonça les prix, puis souleva le nouveau trophée. Sous les lampes, sa peau lisse brillait doucement.
Le trophée improvisé avait fière allure.
La gagnante le reçut avec un grand sourire. Sa citrouille bossue, décorée d’un minuscule manoir en carton, avait remporté tous les suffrages du jury.
« Une citrouille pour récompenser une citrouille ! dit-elle. Je vais leur faire une place ensemble. »
Oscar prit une photographie au moment où Maëlle lui remettait le socle. Cette fois, il n’y avait ni vitre ni gouttelettes devant son objectif.
Un peu plus tard, le Petit Fantôme retrouva la Citrouille près de la vitrine vide. On avait retiré le velours pour le faire sécher.
« Tu crois qu’il reste un mystère ? demanda-t-il. — Oui. »
Elle désigna le sachet de biscuits écrasés qu’Oscar avait posé sur la table.
« Comment peut-on transporter trois objectifs sans une rayure et réduire son goûter en poussière ? »
Dans le salon, un nouveau déclic leur répondit.

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