9-12 ans

Le Treizième Coup du manoir Brume

Au manoir Brume, tout est prêt pour le bal d’Halloween… jusqu’à ce que l’horloge sonne un coup de trop. Pour empêcher les invités de repartir, la Citrouille, le Petit Fantôme et Ninon devront découvrir ce qui gratte derrière le cadran.

Dans le vestibule décoré de guirlandes orange, la Citrouille, le Petit Fantôme et Ninon se tiennent près de l’horloge, sous le regard d’un corbeau.

À la tombée du soir, le manoir Brume ressemblait à un grand navire échoué au milieu des citrouilles. Le brouillard coulait entre les rangées du potager, et ses fenêtres éclairées semblaient flotter au-dessus de la terre.

Dans le vestibule, la Citrouille ajustait son chapeau-feuille jaune devant un miroir piqué de taches. Elle avait noué son écharpe verte avec tant d’application qu’une extrémité lui chatouillait le menton.

« Trop élégant ? demanda-t-elle.

– Pour distribuer des caramels, peut-être, répondit le Petit Fantôme. Pour ouvrir le bal, pas du tout. »

Tout blanc, avec ses coutures délicates et ses plis de feutre souple, il tenait une lanterne dorée. Ses parois de verre recueillaient les reflets des lampes du vestibule, qu’elles éparpillaient sur le parquet.

Au pied de la grande horloge, Ninon, la petite souris horlogère, terminait une guirlande. Un crayon dépassait de la poche de son gilet bleu. Elle avait aussi une clé minuscule derrière l’oreille, sans plus y penser.

« Les invités arrivent à huit heures, annonça-t-elle. Il reste les pommes au sucre, les coussins de la galerie et… »

Un battement d’ailes l’interrompit.

Basile, le corbeau messager, venait d’atterrir sur le rebord de la fenêtre ouverte. Il portait un ruban orange autour du cou.

« Les musiciens sont au portail. Mais certains invités hésitent. On raconte encore l’histoire de l’horloge. »

La Citrouille leva les yeux vers le cadran.

Au village, une vieille légende prétendait que, lorsque l’horloge du manoir sonnait treize coups, quelque chose se réveillait derrière les murs.

« Quelque chose qui aime les valses, j’espère », dit le Petit Fantôme.

Ninon ne rit pas. Elle observait les aiguilles, qui approchaient de huit heures.

« Cette horloge n’a jamais sonné treize coups. Je la connais. »

Du haut de sa caisse de bois sombre, le premier coup descendit dans le vestibule.

Profond. Régulier.

Tous trois se turent pour écouter.

Au huitième coup, Ninon fronça le museau.

Au neuvième, la Citrouille la regarda.

Au dixième, le Petit Fantôme cessa de faire tourner l’anse de sa lanterne.

L’horloge continua.

Onze.

Douze.

Puis un dernier son jaillit du bois : plus bref, plus aigu, comme une cuillère frappant une tasse.

Personne ne bougea.

« J’en ai compté treize », murmura la Citrouille.

Basile rentra la tête entre ses épaules.

« Moi aussi. »

Ninon se précipita vers la vitre étroite qui protégeait le mécanisme. Derrière, les roues dentées tournaient encore. Le balancier poursuivait sa promenade, mais son tic-tac semblait maintenant hésiter.

« Ce n’est pas possible. Elle aurait déjà dû s’arrêter à huit. »

Un grattement monta derrière le cadran.

Il dura à peine une seconde. Pourtant, le Petit Fantôme serra son anse à deux mains.

« Tu as une souris dans ton horloge ? demanda la Citrouille.

– J’en suis sortie il y a une heure », répondit Ninon.

Le grattement recommença, suivi d’un petit bruit sec.

Au bas du panneau de visite, sur le côté de la caisse, quelques grains clairs tombèrent sur le parquet.

La Citrouille se pencha.

« De la sciure ? »

Ninon les contempla sans répondre. Ses oreilles avaient pris une teinte rose.

Dehors, une silhouette passa dans le brouillard. Puis une autre. Les premiers invités s’étaient arrêtés sur l’allée, trop loin pour entendre les voix, assez près pour avoir entendu l’horloge.

« Ils attendent que j’aille les chercher », dit Basile.

Mais lorsqu’il déploya ses ailes, un nouveau grattement courut dans la caisse. Le corbeau se ravisa.

La grande porte, mal fermée, gémit sous une poussée de vent.

Le Petit Fantôme tourna sa lanterne vers l’horloge. Un reflet glissa sur le verre du mécanisme, révélant une corde qui pendait mollement là où les autres restaient tendues.

« Ninon… celle-là doit faire ça ? »

La souris approcha son museau de la vitre.

« Non », souffla-t-elle.

La Citrouille, le Petit Fantôme et Ninon scrutent l’horloge, où une corde pend, tandis que des miettes jonchent le sol.

Ninon courut chercher sa trousse dans le petit atelier voisin. La Citrouille et le Petit Fantôme restèrent devant l’horloge, comme deux gardiens qui auraient préféré garder autre chose.

« Une corde détendue, dit la Citrouille. Voilà une explication.

- Pour les grattements ?

- Non. Mais c’est un début d’explication. »

Le Petit Fantôme hocha la tête. Il aurait volontiers accepté même un tout petit début.

Basile finit par s’envoler vers le portail. On entendit ses appels au-dessus du champ de citrouilles, puis plus rien que le tic-tac boiteux.

Sur le mur, l’ombre du porte-manteau bougea.

La Citrouille se retourna si vite que son chapeau-feuille bascula sur un œil. Un courant d’air agitait simplement une cape de déguisement suspendue à un crochet.

Elle remit son chapeau sans commentaire.

Ninon revint avec une trousse roulée et un escabeau bas. Elle s’arrêta devant les grains tombés du panneau, en ramassa un et le cacha dans sa poche.

« Qu’est-ce que c’est ? demanda le Petit Fantôme.

- Je… je voudrais d’abord voir le mécanisme. »

Elle parlait trop vite.

Basile reparut au moment où elle déroulait ses outils.

« Ils ont entendu dire que treize coups annoncent un bal où les invités dansent sans jamais pouvoir retrouver la sortie. »

La Citrouille regarda la grande porte, parfaitement visible.

« Ils pourraient au moins venir vérifier.

- Les musiciens proposent d’attendre dix minutes. Après, ils repartent jouer sur la place du village. Les autres les suivront. »

Dix minutes.

Sur la table de fête, cent petits sachets de bonbons attendaient sous leurs rubans. Dans la salle de bal, les chaises bordaient une piste encore vide.

Puis le balancier ralentit.

Son aller fut plus court. Son retour aussi.

Ninon leva brusquement les yeux.

« Ce n’est pas la bonne roue qui… »

Le balancier s’immobilisa au milieu de sa course.

Le silence envahit le vestibule.

Alors, derrière le cadran, quelque chose gratta de nouveau.

Ninon déploie ses outils près de l’escabeau, tandis que ses compagnons surveillent l’horloge immobile et qu’un corbeau apparaît à la fenêtre.

Sans le tic-tac, le manoir paraissait beaucoup plus grand.

On entendait le froissement des feuilles contre les marches, un volet qui battait à l’étage, le souffle du vent dans la cheminée de la salle de bal.

Ninon posa la main sur le bois.

Le grattement cessa.

Elle retira la main.

Un coup aigu retentit à l’intérieur.

La Citrouille recula contre le porte-manteau. La cape lui tomba sur l’épaule et elle poussa un cri qui fit bondir le Petit Fantôme. Sa lanterne heurta doucement son ventre de feutre.

Pendant quelques secondes, aucun des trois ne trouva quoi dire.

« Le balancier est arrêté », articula enfin le Petit Fantôme.

Ninon acquiesça.

« Alors qu’est-ce qui vient de sonner ? »

La souris ouvrit la bouche, puis la referma. Elle regardait le panneau de visite avec une expression que ses amis ne lui connaissaient pas.

La Citrouille écarta la cape. Le couloir menant aux cuisines lui sembla soudain extrêmement accueillant. On pourrait y attendre. Avec une porte fermée. Peut-être même deux.

Mais dehors, Basile appelait déjà les invités pour leur demander encore un peu de patience.

« Si on part maintenant, dit-elle, on ne saura pas. »

Le Petit Fantôme avait les plis de feutre tout serrés.

« Je sais. Mais je préférerais avoir envie de rester. »

Ninon passa ses deux mains sur son museau.

« Il y a forcément quelque chose derrière ce panneau. Quelque chose qui peut encore bouger sans le balancier. »

« Tu peux l’ouvrir ? » demanda la Citrouille.

La souris sortit sa petite clé.

« Oui. »

Un raclement descendit lentement dans la caisse.

Ils reculèrent tous d’un pas.

Puis la Citrouille revint, saisit le bouton du panneau et tendit son autre main au Petit Fantôme. Celui-ci approcha sa lanterne. Ninon grimpa sur la première marche de l’escabeau.

« Ensemble », dit-elle.

La clé tourna.

Derrière le bois, quelque chose glissa vers eux.

Ninon tourne une clé dans le panneau de l’horloge, tandis que la Citrouille tient la main du Petit Fantôme levant sa lanterne.

Le panneau s’entrouvrit avec un soupir de charnière.

Une poignée de miettes dégringola sur l’escabeau.

La Citrouille retint la porte tandis que le Petit Fantôme dirigeait les reflets de sa lanterne dans l’ouverture.

Ils découvrirent d’abord une masse de métal sombre, suspendue de travers. Puis une courroie tendue. Puis, coincée sur une étroite tablette, une boîte ronde décorée de noisettes.

La masse glissa d’un doigt le long de la courroie.

Grrrric.

Elle frôla le rebord de la boîte.

Ting !

Le Petit Fantôme sursauta encore, mais cette fois il vit exactement ce qui avait produit le son.

« Notre treizième coup », murmura-t-il.

Ninon se couvrit les yeux.

« Mes biscuits. »

La Citrouille tourna lentement la tête.

« Pardon ?

– C’est ma boîte à biscuits. Je l’ai cachée ici cet après-midi. »

Un silence suivit cette révélation.

« Dans l’horloge ? demanda le Petit Fantôme.

– L’atelier sentait tellement la noisette que je les mangeais chaque fois que je passais devant. Ici, je pensais les oublier jusqu’au bal. »

La Citrouille regarda la boîte, puis Ninon.

« Une cachette redoutablement efficace. Personne n’ose plus s’en approcher. »

Ninon eut un petit rire embarrassé, puis examina le mécanisme.

Le crochet du contrepoids de la sonnerie s’était ouvert. Une vieille courroie de retenue avait rattrapé la masse, qui descendait depuis par petits glissements. Elle raclait le bois et heurtait la boîte. Chaque secousse faisait sauter des miettes par le couvercle mal fermé.

« Mais les douze premiers coups ? demanda la Citrouille. Il n’est que huit heures ! »

Ninon désigna une petite tige tordue derrière la boîte.

« En la cachant, j’ai poussé la tige qui commande l’arrêt de la sonnerie. L’horloge a sonné jusqu’à douze au lieu de s’arrêter à huit. Ensuite, le crochet usé a lâché, et le contrepoids est venu cogner le couvercle.

– Douze coups d’horloge et un coup de biscuit », résuma le Petit Fantôme.

Ninon acquiesça.

« La corde détendue appartient au contrepoids décroché. Et cette tige, restée de travers, a fini par bloquer le mouvement du balancier. »

La Citrouille souffla longuement. Son écharpe frémit.

« Donc rien ne s’est réveillé derrière les murs.

– À part mon goûter », avoua Ninon.

Dehors, Basile lança un appel pressant.

L’horloge, elle, ne marchait toujours pas.

Dans l’horloge ouverte, la lanterne éclaire un contrepoids retenu par une courroie contre une boîte à biscuits, devant Ninon embarrassée.

« Quatre minutes ! cria Basile depuis la fenêtre. Le violoniste a refermé son étui ! »

Ninon ôta ses mains de son museau.

« Il me faut de la place, de la lumière et ma pince à bec rond. »

Le Petit Fantôme s’avança aussitôt. La Citrouille déplaça l’escabeau pour que Ninon puisse atteindre le support du contrepoids.

Maintenant que le panneau était ouvert, on distinguait tout le mécanisme latéral. La souris se glissa sur la petite tablette d’entretien, examina le crochet et tira sur sa moustache gauche.

« Il s’est ouvert. Je ne vais pas le remettre comme ça. »

Dans sa trousse, elle choisit un crochet neuf. La Citrouille soutint la masse de métal entre ses deux mains pendant que Ninon la rattachait à la corde.

« C’est lourd, un bruit pareil », souffla la Citrouille.

Le Petit Fantôme eut un rire encore un peu tremblant.

La réparation demanda deux tentatives. Au premier essai, la corde resta prise derrière une petite roue. Ninon dut la libérer et retrouver son passage. Enfin, le contrepoids retrouva sa place et la courroie cessa de grincer.

Au portail, une voix appela :

« Alors ? On entre ou pas ? »

« Une minute ! répondit la Citrouille, sans savoir s’ils l’avaient réellement. »

Ninon retira la boîte à biscuits. Avec sa pince, elle redressa la petite tige, puis remit la commande de sonnerie à sa place. Un déclic discret répondit.

Le balancier demeura immobile.

Le Petit Fantôme sentit revenir un petit froid dans ses plis.

« Il manque quelque chose ? »

Ninon descendit de la tablette, posa les deux mains sur le bord du balancier et lui donna une légère impulsion.

Tic.

Ils attendirent.

Tac.

La Citrouille n’osa pas encore lâcher son souffle.

Tic. Tac. Tic. Tac.

Le rythme s’installa, égal et tranquille.

Basile poussa un croassement joyeux, puis fila vers le portail.

Sur la tablette libérée, Ninon aperçut une noisette entière, roulée jusque dans une rainure. Elle la récupéra du bout des doigts.

« Celle-là aussi devait être oubliée jusqu’au bal ? » demanda le Petit Fantôme.

Cette fois, Ninon rit pour de bon.

La Citrouille soutient le contrepoids pendant que Ninon fixe un nouveau crochet avec sa pince, éclairée par la lanterne du Petit Fantôme.

Les premiers invités franchirent le seuil avec des précautions exagérées. Une dame déguisée en chouette demanda si le vestibule avait toujours eu cette forme-là. Un garçon coiffé d’un nuage scruta les angles du plafond.

La Citrouille les accueillit près de l’horloge.

« Le manoir a retrouvé ses habitudes. Les caramels sont à gauche, la piste de danse à droite. »

« Et le treizième coup ? » demanda le violoniste, qui tenait encore son étui fermé.

Ninon monta sur un tabouret. Ses oreilles étaient roses, mais sa voix fut parfaitement nette.

« Une boîte mal placée a dérangé la sonnerie. Puis un contrepoids décroché a tapé contre son couvercle. C’est lui qui grattait aussi. »

Elle souleva son trésor à noisettes.

Plusieurs invités échangèrent des regards. La dame-chouette voulut entendre. Ninon frappa doucement le couvercle avec le manche d’une petite cuillère.

Ting !

« C’est bien lui », reconnut le violoniste.

Il ouvrit son étui.

Bientôt, les premières notes coururent sous les poutres. Les souliers glissèrent sur le parquet, les capes tournoyèrent et les rubans orange des sachets de bonbons s’accrochèrent aux manches.

Le garçon au chapeau de nuage traversa trois fois le vestibule pour faire admirer son déguisement. À son quatrième passage, il annonça aux invités que la sortie n’avait pas bougé d’un pouce. La dame-chouette en rit si fort qu’une de ses plumes lui chatouilla le nez.

Le Petit Fantôme posa sa lanterne dorée sur la table centrale. Dans les vitres, les lumières du bal se multiplièrent jusqu’à lui donner l’air d’une petite maison pleine de fenêtres.

À neuf heures, la musique s’arrêta spontanément.

Tout le monde regarda l’horloge.

Ninon se redressa. La Citrouille cessa de mâcher son caramel. Même Basile, perché sur le dossier d’une chaise, ferma le bec.

L’horloge sonna neuf coups, ronds et profonds.

Puis le tic-tac continua tout seul.

Un soupir parcourut la salle, suivi de quelques rires.

« J’ai composé une valse en attendant au portail, annonça le violoniste. Je l’appelle Le Treizième Coup. »

La Citrouille invita le Petit Fantôme à danser. Ninon suivit, serrant sa boîte contre elle.

« Tu ne la caches plus ? lui demanda-t-il.

– Certainement pas. »

Elle souleva le couvercle et leur offrit les derniers biscuits.

Dehors, le brouillard effaçait peu à peu le champ de citrouilles. Mais derrière les fenêtres du manoir Brume, le bal battait son plein.

La Citrouille danse avec le Petit Fantôme parmi les invités costumés, tandis que Ninon propose des biscuits et qu’un violoniste joue.

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