9-12 ans
Le Tambour sous l’étang
À quelques minutes du concert d’Halloween, un mystérieux tambour résonne sous l’étang gelé. Venus chercher les partitions, la Citrouille, le Petit Fantôme et Agathe découvrent des lignes blanches sur l’eau noire. La vieille légende du village serait-elle en train de se réveiller ?

La première gelée de l’automne avait surpris le village en pleins préparatifs d’Halloween. Sur les barrières, les toiles d’araignée en laine étaient devenues raides. Les feuilles craquaient comme des biscuits, et les citrouilles du potager portaient de petites moustaches de givre.
La Citrouille resserra son écharpe verte et retint son chapeau-feuille jaune qu’une bourrasque menaçait d’emporter.
« Nous aurions dû prendre les partitions cet après-midi, dit-elle.
— Cet après-midi, répondit le Petit Fantôme, tu cherchais une rime à “potiron”.
— Et j’ai trouvé “accordéon”. Ce n’était pas du temps perdu. »
Le Petit Fantôme souleva sa lanterne dorée. Sa douce lumière éclairait les plis de son corps en feutre blanc et les cailloux du chemin. Quand il marchait, les petites étoiles découpées dans le capuchon de la lanterne dansaient sur son écharpe.
Au bout de l’allée se dressait le manoir des Aulnes, où le concert commencerait à huit heures. Les fenêtres brillaient déjà. On entendait une clarinette hésiter entre deux notes, puis recommencer avec davantage de conviction.
Mais les partitions étaient restées au pavillon de l’étang après la répétition. Agathe devait les y retrouver.
Ils traversèrent le champ de citrouilles. Dans leur dos, un corbeau poussa un cri sec. Puis un autre, plus loin, lui répondit.
« Ils font leurs vocalises », souffla le Petit Fantôme.
Il avait parlé légèrement, mais il rapprocha sa lanterne.
Près de l’étang, la brume effaçait les troncs à mi-hauteur. Le pavillon apparut enfin, avec son toit pointu et ses grandes vitres sombres. Sous l’auvent, Agathe leur fit signe. Une tresse cuivrée dépassait de son bonnet ; son écharpe bordeaux était rentrée dans un manteau bleu marine.
« Les partitions sont sur le pupitre. J’ai juste relevé la température avant de les prendre. Elle descend vite ce soir. »
Derrière elle, la surface noire semblait parfaitement immobile.
Alors un grondement passa sous la brume.
Il ne venait ni du ciel ni du chemin.
Il roulait sous l’étang.
Le bruit s’éloigna avec une lenteur étrange, comme un chariot invisible tiré sur des pavés.
La Citrouille fixa l’autre rive.
« Il y a une route, là-bas ?
— Des roseaux et un ancien verger », répondit Agathe.
Elle entrouvrit la porte du pavillon. Les gonds poussèrent une longue plainte. À l’intérieur, des chaises attendaient sous des housses, autour du pupitre où reposait une chemise rouge.
Le Petit Fantôme la prit aussitôt.
« Les partitions ! Voilà une chose qui ne gronde pas. »
Au même moment, la vieille horloge du pavillon se mit à sonner.
Ils comptèrent malgré eux.
Dix. Onze. Douze.
Puis un treizième coup, plus faible, tomba dans le silence.
La Citrouille remonta son écharpe jusqu’au nez.
« Elle indique pourtant sept heures et demie.
— Elle indique sept heures et demie depuis mardi », dit Agathe.
Cette explication aurait été rassurante si un claquement formidable n’avait pas éclaté tout près du pavillon.
Les vitres vibrèrent. Le Petit Fantôme serra la chemise rouge contre lui. Sur l’étang, une longue ligne blanche sembla courir droit vers eux avant de disparaître dans la brume.
Personne ne parla.
Puis la Citrouille recula d’un pas.
« Je propose que nous rapportions les partitions. Rapidement. Très rapidement. »
Agathe regardait la surface noire.
« Vous connaissez la légende du Tambour des Aulnes ? demanda-t-elle.
— Je préférerais la connaître demain », répondit le Petit Fantôme.
On racontait qu’autrefois, un musicien avait voulu faire danser le reflet de la lune. Il avait joué sur la berge pendant toute une nuit. Depuis, certains soirs d’automne, son tambour résonnait sous l’eau. Si quelqu’un répondait, la musique se rapprochait.
Au village, cette histoire faisait rire quand on la racontait devant une tarte chaude.
Ici, personne n’avait de tarte.
Un nouveau roulement traversa l’étang. Une chaise sous sa housse projeta sur le mur une ombre bossue. Le Petit Fantôme la regarda jusqu’à être absolument certain qu’elle ne bougeait pas.
Agathe referma lentement la porte.
« Ce qui m’étonne, murmura-t-elle, c’est qu’il n’y a pas eu une seule vague. »

Ils avaient déjà fait trois pas vers le chemin du retour quand un autre bruit monta de l’étang.
Celui-là ressemblait à une corde gigantesque qu’on aurait pincée : une note grave, vibrante, qui se termina par un petit claquement sec.
La Citrouille s’arrêta.
« Un tambour ne fait pas ce bruit-là.
— Un tambour ordinaire, non », répondit le Petit Fantôme.
Sa voix tremblait légèrement. Il aurait voulu retrouver tout de suite les fenêtres éclairées du manoir, les bols de bonbons et les fausses araignées qui perdaient leurs pattes. Pourtant, il se retourna.
« Si nous partons, ajouta-t-il, nous allons imaginer quelque chose de bien pire pendant tout le concert. »
Agathe sortit de sa poche un carnet gonflé de feuilles.
« J’ai déjà dessiné des traces semblables. Mais je ne sais plus à quelle page. »
Ils revinrent sous l’auvent. Le Petit Fantôme posa la chemise rouge sur une chaise et tint sa lanterne au-dessus du carnet.
Il y avait des nuages en forme d’enclume, des cristaux de neige et des feuilles roulées par le vent. Agathe tournait les pages avec des doigts un peu raides.
La Citrouille observait le thermomètre fixé au montant du pavillon.
« Tout à l’heure, le trait rouge était près de zéro.
— Maintenant, il est presque à moins trois », constata Agathe.
Un claquement retentit.
Tous trois sursautèrent. La Citrouille agrippa le bout de l’écharpe d’Agathe avant de le lâcher, gênée.
« Je vérifiais la qualité du tissu. »
Une nouvelle ligne blanche venait d’apparaître sur la surface sombre, plus courte que la première. Le Petit Fantôme la suivit avec sa lumière.
« Ce n’est pas quelque chose qui avance, dit-il enfin. La ligne reste là. »
Agathe trouva une page cornée. On y voyait une surface grise traversée de traits blancs. Dans la marge, une date de janvier était entourée deux fois.
Elle rapprocha le carnet de ses yeux.
Mais, au moment où elle allait lire ses notes, une forme noire remua dans les roseaux.
Quelque chose de long se déplia au-dessus des tiges.
Cette fois, la Citrouille ne trouva rien à dire.

La forme se dressa, hésita, puis battit des ailes.
Un héron s’envola en protestant.
Le Petit Fantôme laissa échapper un rire minuscule.
« Bien. Le tambour a donc un très long bec. »
Mais son rire s’arrêta quand trois coups sourds résonnèrent de l’autre côté de l’étang.
Toc. Toc. Toc.
Cette fois, ils semblaient venir d’au-dessus de l’eau.
Une lumière se balançait entre les arbres de la rive opposée. Puis une deuxième apparut, accompagnée de voix.
« Vous avez entendu ? cria quelqu’un. Ça répond ! »
Agathe reconnut Malo, qui devait jouer du triangle au concert. Il était avec deux camarades déguisés en chauves-souris. L’un d’eux frappait une branche contre un tronc.
« C’est vous qui faites toc, toc, toc ? » lança la Citrouille.
Sa voix traversa l’étang, plus aiguë qu’elle ne l’aurait souhaité.
Malo agita sa lumière.
« Oui ! Mais pas le gros bruit ! On voit quelque chose de blanc au milieu ! Vous aussi ? »
Au milieu, la brume formait effectivement une tache pâle, presque ronde. Derrière elle, les lignes blanches dessinaient une sorte d’escalier.
Le Petit Fantôme sentit son feutre se plisser jusque dans le dos. La tache semblait maintenant pencher la tête. Ou bien était-ce simplement la brume qui s’étirait ?
Agathe ouvrit la bouche pour répondre.
Un craquement immense lui coupa la parole.
Le son partit de l’autre rive, traversa l’étang et sembla éclater juste devant le pavillon. La lanterne du Petit Fantôme s’éteignit brusquement. Dans le noir, la Citrouille entendit tinter les vitres derrière elle.
« Petit Fantôme ?
— Je suis là. Je suis tout à fait là. Un peu froissé, mais là. »
Leurs mains se trouvèrent.
De l’autre côté, les voix s’étaient tues.
Puis Malo appela :
« Qu’est-ce que c’était ? »
Agathe inspira profondément.
« Nous avons un dessin dans mon carnet qui pourrait l’expliquer ! Rendez-vous au petit pont ?
— On arrive ! » répondit Malo.
Cette fois, la Citrouille ne proposa pas de rentrer.

Le Petit Fantôme tâtonna autour de sa lanterne.
« Ah ! J’ai trouvé la panne. »
L’anse s’était coincée dans un pli de feutre et avait fait glisser le capuchon sur les ouvertures lumineuses. Il le redressa. Les petites étoiles reparurent aussitôt sur le gravier.
« Une éclipse de lanterne, annonça la Citrouille. Il ne manquait plus que cela. »
Ils suivirent le chemin jusqu’au petit pont qui enjambait le ruisseau alimentant l’étang. Agathe emportait son carnet ; la Citrouille avait glissé les partitions sous son écharpe.
Malo et ses camarades les y retrouvèrent, beaucoup moins bavards qu’à leur arrivée.
« J’ai cru qu’un géant frappait sous l’eau, avoua Malo.
— Nous en étions à un musicien avec un très grand tambour », répondit la Citrouille.
Agathe étala son carnet sur le parapet. Le Petit Fantôme éclaira la page cornée. Le dessin représentait un étang gelé, avec des fissures en étoile et de longues lignes claires.
En dessous, Agathe avait écrit : “Refroidissement rapide. Tensions dans la glace. Claquements et sons graves.”
« J’avais observé cela sur une mare, l’hiver dernier, dit-elle. Mais elle était si petite qu’elle faisait seulement tic, tic. »
La Citrouille regarda le grand étang.
« Celui-ci a pris des leçons de grosse caisse. »
Depuis le pont, ils comparèrent le dessin aux lignes visibles sur l’étang. Elles avaient les mêmes petites branches. Une bulle emprisonnée près des roseaux révélait la couche transparente qui recouvrait l’eau.
« Le froid a formé cette peau de glace, expliqua Agathe. En refroidissant encore, elle se contracte. Des tensions s’accumulent, puis elle se fissure. Les vibrations voyagent dans la glace, qui transmet une partie du son à l’air. »
« Voilà pourquoi il n’y avait pas de vagues », souffla le Petit Fantôme.
Au même instant, la tache pâle se déchira en deux longs rubans. La lune sortait des nuages ; dans sa lumière, on distinguait parfaitement un banc de brume qui dérivait.
« Et voilà notre géant », dit Malo.
Un grondement plus doux passa sous la surface.
Ils l’écoutèrent jusqu’au bout. Pour la première fois, il ressemblait à une immense note de musique.

D’autres lanternes apparurent bientôt sur le chemin.
La rumeur avait couru plus vite qu’eux : le Tambour des Aulnes s’était réveillé.
Des invités quittaient l’allée du manoir pour descendre vers le pavillon. Certains riaient, d’autres parlaient tout bas. Une petite troupe de sorcières à bottes jaunes avançait en se tenant par les manches.
« Malo ! appela l’une d’elles. Tu as vu le musicien ?
— Mieux que cela, répondit-il. Nous avons trouvé son instrument. »
La Citrouille regarda les partitions, puis les lanternes, puis les fenêtres du manoir au loin. Il restait à peine un quart d’heure.
Elle eut une idée.
« Malo, tu as ton triangle ? »
Il le sortit de sa poche avec une expression méfiante.
« Je n’ai pas beaucoup répété.
— Parfait. L’étang non plus. »
Ils revinrent devant le pavillon. Les nouveaux arrivants les entourèrent, impatients d’entendre leur découverte. Agathe ouvrit son carnet sur le pupitre, que les deux chauves-souris sortirent sous l’auvent.
La Citrouille monta sur la marche de l’entrée et s’inclina.
« Mesdames, messieurs ! Avant le concert du manoir, voici la répétition du Tambour sous l’étang ! »
Malo fit tinter son triangle.
Un silence attentif s’installa.
Il dura assez longtemps pour que la Citrouille commence à regretter son annonce.
« Évidemment, murmura-t-elle, maintenant qu’on l’écoute… »
Un roulement profond monta de l’étang.
Les sorcières se serrèrent les unes contre les autres.
Le Petit Fantôme leva sa lanterne au-dessus du carnet.
« Ce musicien est une couche de glace toute neuve, annonça-t-il. Elle est assez mince pour laisser voir les bulles, mais elle a déjà une voix énorme. »
Un claquement sec ponctua sa phrase.
Plusieurs personnes sursautèrent, puis éclatèrent de rire en voyant le Petit Fantôme sursauter aussi.
Agathe montra les fissures dessinées et expliqua le thermomètre qui descendait. Malo raconta les coups de branche ; les deux chauves-souris imitèrent le héron avec un succès considérable.
La Citrouille referma enfin la chemise rouge.
« Notre soliste reste ici. Mais le reste de l’orchestre est attendu au manoir ! »
Malo leva son triangle comme un chef de fanfare, et la petite troupe se mit en marche.

Le retour ressemblait à une procession de lanternes un peu essoufflées.
Malo marchait en tête, son triangle tintant de temps à autre. Les sorcières à bottes jaunes chuchotaient désormais des mots comme “fissure” et “contraction”, qu’elles trouvaient presque aussi mystérieux qu’une formule magique.
Au milieu du groupe, la Citrouille protégeait la chemise rouge contre son ventre.
« J’espère que les partitions n’ont pas gelé, dit-elle.
Si c’est le cas, répondit le Petit Fantôme, nous jouerons quelque chose de très frais. »
Ils franchirent les portes du manoir au moment où la grande horloge du vestibule commençait à sonner huit heures.
Le Petit Fantôme compta les coups. Huit, exactement.
« Celle du pavillon en a sonné treize », confia-t-il à monsieur Aubin, l’horloger du village, qui ajustait son déguisement de corbeau devant le miroir.
« Encore ? Sa sonnerie est déréglée. J’ai la petite roue de remplacement dans mon atelier. Quant aux aiguilles, elles se coincent l’une contre l’autre. Une horloge qui refuse de donner l’heure : j’ai rarement vu plus contrariant ! »
Le Petit Fantôme sourit. Le dernier mystère venait de perdre ses dents, ou plutôt ses aiguilles.
Dans la salle, la cheffe d’orchestre attendait devant son pupitre, une page blanche à la main.
« J’en étais à envisager un concert de mémoire.
Nous apportons les partitions, annonça la Citrouille. Et un musicien supplémentaire, mais il est resté dehors. »
Il fallut expliquer rapidement.
Un grondement lointain arriva jusqu’à la salle, profond comme une note de contrebasse.
« Il joue juste ? demanda la cheffe.
Il joue quand il veut », répondit Agathe.
« Comme le basson », marmonna quelqu’un au troisième rang.
Le basson protesta, ce qui fit rire toute la salle.
Bientôt, les premières notes montèrent entre les guirlandes de feuilles. Le Petit Fantôme posa sa lanterne dorée au pied du pupitre. La Citrouille redressa son chapeau-feuille et déplia enfin sa chanson, celle où un potiron apprenait l’accordéon.
Près de la fenêtre, Agathe ajouta dans son carnet : “Gel précoce. Bruits très puissants. Une citrouille assure avoir vérifié la qualité de mon écharpe.”
Au dernier refrain, un claquement arriva de l’étang.
Malo leva simplement son triangle et répondit par un tintement très doux.
Cette fois, tout le monde savait qui jouait dehors.
La Citrouille sourit, bien au chaud dans son écharpe.

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