9-12 ans

Le Secret de la tranche violette

Le carnet de la chanson inaugurale manque à l’appel, et trois chorales attendent leurs premières notes. Pour le retrouver, la Citrouille et le Petit Fantôme vont devoir apprendre à regarder un livre autrement.

Dans le vestibule décoré pour Halloween, Milo semble inquiet près de la Citrouille, du Petit Fantôme et d’un vieux livre brun.

Dans le manoir des Tilleuls, on préparait la fête d’Halloween depuis le matin. Des guirlandes de feuilles traversaient le vestibule, les bonbons remplissaient des saladiers, et trois chorales s’installaient dans la grande salle avec un bruit de chaises et de conversations.

Milo, le petit chef de chœur, semblait pourtant avoir avalé un citron.

« Il manque le carnet de Suzon. »

La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune. Son écharpe verte avait déjà servi à transporter des pommes, à épousseter un pupitre et, par erreur, à décorer une poignée de porte.

« Le carnet rouge ? demanda-t-elle. — Celui qui contient la chanson originale, oui. Sans lui, impossible de savoir quand chaque chorale doit commencer. »

Le Petit Fantôme approcha sa lanterne dorée. Sa clarté douce éclairait son visage de feutre blanc.

La chanson avait été composée pour les trois chorales : les voix graves ouvraient la marche, les voix claires répondaient, puis les plus jeunes entraient avec un refrain différent. De mémoire, chacun chantait quelque chose. Ensemble, cela ressemblait surtout à trois chansons tombées dans le même escalier.

« Suzon a oublié son carnet chez elle, expliqua Milo. Elle s’en est aperçue juste avant de partir chercher les choristes du hameau. Alors elle m’a confié ça. »

Il désigna un vieux livre posé sur une enveloppe. La couverture brune portait un titre effacé : Poèmes des chemins et des saisons. La tranche des pages formait une bande violette, étonnamment nette.

Sur l’enveloppe, Suzon avait écrit : « Pour retrouver le carnet. Mon jardin vous montrera mon rangement. »

« Elle m’a parlé d’une carte, ajouta Milo. Mais un coup de vent a emporté mes partitions dans l’allée. Quand j’ai fini de les ramasser, elle était déjà partie. »

La Citrouille ouvrit l’enveloppe : elle était vide. Puis elle prit le livre.

« Alors nous avons un jardin dans des poèmes, une carte introuvable et combien de temps ? — Une heure avant la répétition générale. »

Le Petit Fantôme souleva sa lanterne.

« Commençons par ne pas perdre le livre. Ce serait embarrassant pour notre enquête. »

Ils s’installèrent dans la bibliothèque, où le silence était seulement troublé par les essais des chorales. À travers le mur, une voix chantait « Bonsoir, lune rousse », tandis qu’une autre répondait obstinément « Voici les noisettes ».

« Ce n’est pas encore tout à fait ensemble », constata le Petit Fantôme.

Ils cherchèrent d’abord une carte entre les pages, mais rien ne tomba du volume. Le livre contenait des poèmes sur les jardins, les vergers et les sentiers. Certaines pages avaient été réparées avec un papier presque transparent. Suzon, qui était relieuse autant que choriste, savait soigner les livres sans les rajeunir de force.

La Citrouille parcourut la table des matières.

« Mon jardin… C’est peut-être le titre d’un poème. »

Il y avait Le Jardin après la pluie, Le Jardin du merle et Au fond du jardin.

« Trois jardins, dit le Petit Fantôme. Suzon aurait pu en choisir un avec une pancarte. »

Dans le premier poème, les quatre premiers vers commençaient par R, O, S et E.

La Citrouille tapa du doigt sur la table.

« ROSE ! Un acrostiche ! Les premières lettres forment un mot. »

Ils recopièrent aussitôt les initiales des vers suivants. Après ROSE vinrent L, U, N, E, puis un assemblage beaucoup moins prometteur.

« Rose lune ptnsa, lut le Petit Fantôme. C’est peut-être une variété rare. »

Ils essayèrent les premières lettres des strophes, puis celles des titres. La Citrouille obtint un début de mot encourageant : PORT. Malheureusement, la suite donnait PORTBFLM.

Le temps avançait. Au bout de vingt minutes, leur feuille ressemblait au brouillon d’un éternuement.

En tournant une page, le Petit Fantôme remarqua une tache verte tout près du bord. La suivante portait du bleu, la suivante du jaune. Aucune couleur ne débordait sur les poèmes.

« Voilà qui est étrange. Quelqu’un a peint seulement là où on ne lit pas. »

La Citrouille examina les marges.

« Si c’était un message dans le texte, pourquoi toutes ces couleurs seraient-elles à côté ? »

Elle referma doucement le livre. Sur la tranche, pourtant, il ne restait que du violet.

Dans la bibliothèque, la Citrouille pointe les vers d’un livre ouvert tandis que le Petit Fantôme examine les marques colorées des marges.

Milo passa la tête dans la bibliothèque.

« Il reste quarante minutes. Les voix graves proposent de commencer sans les autres. Les autres trouvent que c’est une idée de voix graves. »

La Citrouille lui montra les taches.

« Nous avons trouvé quelque chose, mais pas encore ce que cela veut dire. »

Milo observa les pages ouvertes.

« Pourquoi passe-t-on de quatre-vingt-seize à quatre-vingt-dix-neuf ? »

La Citrouille se pencha. Deux feuillets adhéraient l’un à l’autre. Elle les sépara délicatement ; les pages intermédiaires reparurent.

Mais l’idée des nombres venait de s’installer.

« Peut-être que les pages colorées donnent un code », dit-elle.

Ils notèrent leurs numéros : 12, 13, 14, 15… puis presque tous les autres jusqu’à la fin du livre.

« C’est un code très bavard », remarqua le Petit Fantôme.

Ils tentèrent malgré tout de transformer les nombres en lettres. Douze donnait L, treize donnait M. Au-delà de vingt-six, il fallut inventer des règles. Chacun en proposa une différente, et aucune ne mena à un mot.

Milo pinça les lèvres.

« Je dois retourner dans la salle. J’espère que votre prochaine piste sera la bonne. »

La Citrouille repoussa le crayon. Elle aussi l’espérait, et depuis un bon moment. Les lettres commençaient à lui danser devant les yeux.

Le Petit Fantôme prit le livre pour le rapprocher de sa lanterne. En rabattant la couverture, il sentit un petit carton dépasser de la poche intérieure. Une carte en glissa et atterrit sous la table.

« La carte de Suzon ! »

En se baissant pour la ramasser, il serra le volume d’une main. Sous ses doigts, les pages se courbèrent et se décalèrent légèrement.

« Attends. »

La Citrouille leva les yeux.

« Quoi ? — Sa tranche. Elle vient de devenir verte. »

Il relâcha sa prise : violet. Il pressa de nouveau les pages : un éclair vert courut le long du bord.

La Citrouille oublia le crayon, les nombres et sa mauvaise humeur.

« Recommence. Lentement. »

Le Petit Fantôme courbe les pages du livre sous sa lanterne, révélant une trace verte, tandis qu’une carte tombe sous la table.

La carte était jaunie, mais son dessin restait précis. Une main tenait un livre entrouvert. Le pouce appuyait sur le milieu des pages tandis que les autres doigts les courbaient en éventail. Une petite flèche indiquait le mouvement.

Au-dessous, Suzon avait ajouté au crayon : « Pas dans les mots. »

Le Petit Fantôme regarda leur feuille d’acrostiches.

« Voilà une précision que j’aurais aimé rencontrer plus tôt. »

La Citrouille prit le volume. Elle essaya de reproduire le dessin, mais écarta trop les couvertures. Les pages s’ouvrirent au milieu d’un poème sur les navets.

« Certainement pas dans les mots », confirma-t-elle.

Elle recommença, cette fois en gardant les pages rassemblées. La bande violette se fendilla en minces lignes. Quelques touches vertes apparurent, sans former quoi que ce soit.

Le Petit Fantôme plaça la carte contre le livre.

« Le pouce est plus bas. Et les pages penchent toutes du même côté. »

Ils essayèrent encore. Il fallait trouver la bonne courbe sans laisser le livre s’ouvrir complètement. La Citrouille avait les bras trop courts pour tenir à la fois les couvertures et le paquet de feuilles.

« À deux, proposa-t-elle. Tu maintiens le dos. Je fais l’éventail. »

Dehors, une rafale secoua les branches. Dans la grande salle, une cloche annonça la dernière demi-heure.

Le livre glissa entre leurs doigts. Les pages se remirent en place, redevenues violettes.

La Citrouille ferma les yeux un instant.

« Ce jardin a vraiment décidé de rester fermé aujourd’hui. »

Le Petit Fantôme posa sa lanterne sur la table.

« On a déjà vu du vert. Ce n’est pas une invention. »

Ils replacèrent leurs mains. Cette fois, les feuilles se décalèrent régulièrement, chacune découvrant une étroite bande de sa voisine.

Du bleu apparut en haut. Une ligne brune traversa le milieu. Puis une tache rouge se détacha dans un rectangle pâle.

Ils cessèrent de bouger.

Quelque chose les regardait depuis le bord du livre : une minuscule grenouille de pierre.

La Citrouille déploie les pages en éventail, aidée du Petit Fantôme, et un paysage apparaît sur leur tranche près d’une carte explicative.

À mesure que la Citrouille ajustait l’éventail, l’image gagnait en netteté. Ce n’était pas une suite de taches, mais un jardin entier, peint sur les bords minuscules des pages.

Une allée contournait un massif rond. Un poirier se penchait au-dessus d’un banc bleu. À droite, une grenouille de pierre semblait surveiller un arrosoir cabossé.

« Le jardin de Suzon ! s’écria le Petit Fantôme. J’y ai porté des biscuits cet été. La grenouille avait un biscuit sur la tête. »

Le banc était représenté avec son assise soulevée. Dans le coffre situé dessous reposait un petit rectangle rouge, barré d’une bande claire.

La Citrouille approcha le nez.

« Le carnet a un ruban beige, n’est-ce pas ? — Oui. C’est donc là qu’elle range ses partitions quand elle chante dehors ! »

Ils observèrent encore l’image avant de relâcher les pages. Le jardin disparut aussitôt sous la couleur violette.

La Citrouille comprit enfin : les taches n’avaient pas été déposées au hasard. L’artiste avait peint sur le bord des pages décalées, puis laissé la peinture sécher avant de refermer le livre. Une fois les feuilles alignées, presque toute l’image devenait invisible.

« Et le violet recouvre la tranche fermée, dit-elle. Comme un rideau. »

Ils glissèrent la carte dans la poche intérieure et emportèrent le livre.

Milo les attendait au bout du couloir.

« Vous avez trouvé ? — Où chercher, répondit le Petit Fantôme. Ce qui est nettement mieux que chercher où trouver. »

Milo regagna ses chorales pendant qu’ils traversaient la cour. Ils passèrent sous des guirlandes de petits fantômes en papier et suivirent le sentier qui longeait le champ de citrouilles. L’air sentait la terre humide et les feuilles froissées.

Le jardin de Suzon se trouvait derrière son atelier de reliure, tout près du manoir.

Ils reconnurent l’allée, le massif et le poirier.

Mais sous le poirier, il n’y avait aucun banc.

Seulement quatre marques dans la terre, et une grenouille de pierre qui n’avait manifestement rien à leur expliquer.

La Citrouille et le Petit Fantôme présentent le livre entrouvert, dont la tranche révèle un jardin avec un carnet rouge dans un banc.

La Citrouille tourna autour du poirier, comme si le banc pouvait se cacher derrière son tronc.

« Le jardin est juste. Le rangement aussi, probablement. Mais il manque le meuble. »

Le Petit Fantôme examina les marques au sol. Deux traînées traversaient les feuilles mortes en direction de l’atelier. Plus loin, elles disparaissaient sous un tapis de gravier ratissé.

Une porte claqua dans le vent. Ils sursautèrent, puis se regardèrent.

« Je n’ai pas eu peur, déclara la Citrouille. J’ai seulement changé de position très vite. »

C’était la porte de l’appentis. Ils y cherchèrent : pots vides, sacs de terre, paniers, mais aucun banc. Dans l’atelier voisin, des presses et des piles de papier occupaient presque tout l’espace.

Le Petit Fantôme consulta l’horloge accrochée au mur.

« Dix-huit minutes. »

La Citrouille sentit son enthousiasme s’effilocher. Le dessin avait peut-être été peint des années auparavant. Suzon avait pu remplacer son banc, vider son coffre, changer toutes ses habitudes. Ils avaient pris une vieille image pour un plan récent.

Elle ressortit le livre.

« Il faut vérifier. Peut-être qu’il y a autre chose dans le jardin. »

En le mettant en éventail avec le Petit Fantôme, elle remarqua un détail qu’ils avaient négligé : le poirier portait des fruits et les plates-bandes débordaient de fleurs.

Elle leva les yeux vers les branches presque nues.

« Le dessin montre la belle saison. Maintenant, Suzon a peut-être rentré le banc pour l’hiver. »

Ils contournèrent l’atelier. Derrière, une petite serre était presque cachée par des tiges de haricots secs. Ses vitres embuées renvoyaient les derniers reflets du ciel.

Le Petit Fantôme passa sa lanterne près d’un carreau.

À l’intérieur se trouvait un banc vert.

« Il est bleu sur l’image », murmura-t-il.

La Citrouille poussa la porte. Sur un pied du meuble, un éclat de peinture verte laissait voir une ancienne couche bleue.

« Mais il ne l’a pas toujours été ! »

Ils soulevèrent ensemble l’assise. Le coffre contenait un coussin, trois pinces à linge, une boîte de pastilles pour la voix… et une enveloppe plate en papier ciré.

Sur l’enveloppe, on lisait : « Chanson inaugurale. Original. »

Dans la serre, la Citrouille et le Petit Fantôme soulèvent l’assise d’un banc vert et découvrent une enveloppe parmi divers objets.

Dans l’enveloppe, le carnet rouge était intact. La Citrouille dénoua son ruban beige et lut la première page : « Les voix graves commencent seules. Après quatre mesures, les voix claires répondent. Les jeunes entrent au signe de Milo. »

Le Petit Fantôme laissa échapper un soupir qui fit frissonner le papier.

« Voilà. Ce n’était pas chacun quand il en avait envie. »

Ils repartirent d’un pas pressé, le carnet serré contre l’écharpe verte et le vieux livre sous le bras du Petit Fantôme. Les lanternes s’allumaient dans les allées. Au manoir, on entendait quelqu’un essayer de convaincre les trois chorales de fredonner plutôt que de discuter.

Milo les aperçut depuis le perron.

« Le carnet ? »

La Citrouille le brandit.

Milo descendit les marches à leur rencontre. Il ouvrit les pages, trouva les entrées, puis courut distribuer les indications aux responsables des chorales.

Suzon arriva quelques instants plus tard avec les chanteurs du hameau. Ses cheveux gris s’échappaient de son chignon, et un fil de reliure était resté accroché à sa manche prune.

« Vous avez trouvé mon banc ? demanda-t-elle. — Après les acrostiches, les nombres et un jardin sans banc, répondit la Citrouille. — Oh ! Je pensais que Milo trouverait tout de suite ma carte dans la poche du livre. J’y avais noté comment faire apparaître l’image. »

Elle ouvrit de grands yeux en découvrant leur feuille de recherches.

« J’aurais mieux fait d’écrire simplement où était le carnet. Surtout que j’ai rentré et repeint le banc la semaine dernière ! »

Le Petit Fantôme lui montra une ligne de leur feuille.

« En revanche, nous avons découvert la rose lune ptnsa. — Qu’est-ce que c’est ? — Une plante extrêmement difficile à cultiver. »

Un rire leur échappa juste au moment où Milo levait les mains pour la répétition générale. Ils se turent.

Les voix graves commencèrent. Quatre mesures plus tard, les voix claires leur répondirent. Puis Milo fit un petit signe, et les plus jeunes entrèrent exactement à leur place.

La chanson emplit la salle comme si les trois chorales s’étaient toujours connues. Lorsque les premières familles arrivèrent pour la fête, les chanteurs avaient même le temps de reprendre le dernier refrain.

Assis au fond, le Petit Fantôme fit légèrement glisser les pages du vieux livre sous son pouce. Un éclat vert apparut entre les lignes violettes.

La Citrouille sourit.

« Ferme-le. Pour ce soir, nous avons assez jardiné. »

Milo dirige les chorales devant le carnet rouge retrouvé, tandis que la Citrouille et le Petit Fantôme restent assis au premier plan.

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