9-12 ans

Le Secret cousu dans la doublure

Le coffre des accessoires est introuvable, et la répétition générale commence dans moins d’une heure. Pour le retrouver, la Citrouille et le Petit Fantôme ne disposent que de trois costumes, de quelques points colorés… et d’un soupçon qui pourrait bien les mener dans la mauvaise direction.

Dans l’atelier, une citrouille au chapeau jaune et un fantôme blanc portant une lanterne observent trois costumes posés sur une table.

Dans le manoir des Châtaigniers, les préparatifs du spectacle d’Halloween faisaient trembler jusqu’aux poignées de porte. Au premier étage, on répétait une chanson de sorcières gourmandes. Dans le vestibule, une guirlande de bonbons en papier refusait de tenir droite.

La Citrouille rajusta son chapeau-feuille jaune et consulta la grande horloge : dix-huit heures quinze. La répétition générale commencerait à dix-neuf heures.

« Les accessoires, annonça-t-elle. Nous avons largement le temps. »

Le Petit Fantôme souleva sa lanterne dorée et ouvrit le réduit derrière la scène.

Il était vide.

Enfin, pas tout à fait : un balai, deux coussins et un biscuit oublié occupaient encore les lieux. Mais le grand coffre avait disparu.

Sans lui, les trois groupes du spectacle ne pourraient rien répéter : les Veilleurs de lune attendaient leurs longues-vues, les Jardiniers d’automne leurs couronnes de feuilles, et les Musiciens du brouillard leurs grelots.

« Zélie l’a déplacé ce matin, se rappela le Petit Fantôme. Elle disait que le plafond du réduit gouttait. Elle devait nous laisser un plan dans son atelier. »

Ils traversèrent le couloir jusqu’à la pièce où travaillait la petite renarde couturière. Sur la table reposaient trois costumes : une cape bleu nuit, un gilet couleur mousse et une veste violette. Un billet les accompagnait :

« Pour les trois groupes. Tout est prêt ! Zélie. »

Mais aucun plan.

La fenêtre entrouverte grinça doucement. Sous la table s’éparpillaient des morceaux de papier découpé. Certains portaient des étoiles imprimées. D’autres avaient été taillés en dents pointues.

La Citrouille en ramassa une poignée.

« Sacha prépare les décorations ici, non ? »

Le Petit Fantôme regarda les ciseaux posés près d’une bobine.

« Tu crois qu’il aurait découpé le plan ? »

Dans le silence qui suivit, trois notes de trompette montèrent de la scène. Elles ressemblaient beaucoup à un appel au secours.

Sacha était perché sur un escabeau, au milieu du vestibule. Le jeune mulot fixait une chauve-souris de papier à une branche de noisetier. Son gilet prune était couvert de confettis.

« Si vous venez pour la guirlande, prévint-il, elle a décidé de vivre sa vie. »

La Citrouille posa les chutes sur une chaise.

« Nous cherchons le plan du coffre. Tu aurais pu le prendre pour tes décorations ? »

Sacha descendit aussitôt.

« Le plan ? Non. J’ai utilisé le papier qui entourait les rouleaux de tissu. »

Le Petit Fantôme observa les étoiles imprimées.

« Pourtant, Zélie devait laisser une feuille sur sa table. Et maintenant, il y a tout ça dessous. »

Les moustaches du mulot se raidirent.

« Ce n’est pas parce que je découpe beaucoup que je découpe n’importe quoi. »

La Citrouille sentit son assurance se ratatiner. Elle retourna un morceau. Son verso était blanc. Elle en retourna un autre, puis un troisième : aucun tracé, aucune flèche, aucun mot.

Sacha tira d’une corbeille le reste d’un grand emballage. Les découpes s’ajustaient parfaitement aux trous laissés sur les bords.

« Regardez. Et celui-ci porte encore l’étiquette du marchand de tissus. »

Le Petit Fantôme rapprocha deux morceaux. Une étoile coupée en deux retrouva ses cinq branches.

« Tu as raison. Nous sommes allés trop vite. »

« Surtout vous, répondit Sacha. Moi, j’étais sur mon escabeau. »

La Citrouille sourit malgré son embarras.

« Pardon. Est-ce que tu as vu Zélie ? »

« Elle est partie livrer les coiffes au groupe qui répète dans la grange. Elle a dit quelque chose comme : “Cette fois, ils suivront le fil.” J’ai cru qu’elle parlait de couture. »

Il réfléchit, puis ajouta :

« Un corbeau est venu à sa fenêtre après son départ. Il est reparti avec quelque chose de blanc au bec. »

Cette fois, le Petit Fantôme leva franchement sa lanterne.

Dans le vestibule décoré, Sacha le mulot montre son papier étoilé à la citrouille et au fantôme près d’un escabeau.

Le corbeau se trouvait dans le jardin, sur le rebord du puits. Devant lui brillait un petit objet blanc et argenté.

« S’il a déchiré le plan, murmura la Citrouille, nous allons devoir chercher le coffre dans tout le village. »

Le Petit Fantôme songea aux remises, aux caves, au grenier du manoir. Même à deux, ils n’auraient pas terminé avant la fin du spectacle.

Ils traversèrent les feuilles rousses. Le corbeau les observa, pencha la tête, puis abandonna son trésor pour aller examiner une brouette.

La Citrouille ramassa l’objet. C’était un emballage de caramel. Un reste de sucre collait encore à l’intérieur.

« Notre voleur de plans a surtout du goût pour les bonbons », constata-t-elle.

Le Petit Fantôme ne répondit pas. Dix-huit heures trente venaient de sonner. Une demi-heure, et toujours aucun renseignement utile.

En revenant à l’atelier, ils trouvèrent Sacha qui inspectait le panier à ouvrages.

« Rien ici. Mais vous devriez regarder les costumes. Zélie ne laisse jamais dépasser un fil. Ceux-là sont pleins de petits points bizarres. »

Il retourna le bord de la cape bleu nuit. Sur la doublure claire courait une ligne orange, interrompue net par la couture. À côté, trois points violets formaient un petit triangle.

La Citrouille ouvrit le gilet. Une autre ligne orange traversait sa doublure. La veste violette en portait une troisième.

« Ce ne sont pas des fils oubliés », dit le Petit Fantôme.

Il effleura un bouton rond cousu à l’intérieur de la cape. On y distinguait un toit, une poulie et une margelle.

« C’est le puits où nous venons d’aller. »

Sacha déplia le gilet : son bouton représentait le kiosque de la place. Sur celui de la veste apparaissait le pigeonnier, avec sa petite porte en plein milieu.

La Citrouille regarda les trois costumes étalés devant eux.

« Pourquoi coudre le village à l’intérieur de vêtements ? »

La citrouille, le fantôme et Sacha examinent les doublures des costumes, ornées de lignes orange et de boutons représentant des bâtiments.

Ils dégagèrent la grande table. Sacha repoussa les bobines, la Citrouille déplaça une corbeille et le Petit Fantôme posa sa lanterne dans un coin, près des étoffes.

« Le puits, le kiosque, le pigeonnier, énuméra-t-il. Ce sont peut-être des endroits où chercher. »

« Dans cet ordre ? demanda Sacha. Le pigeonnier est plus près du puits que du kiosque. »

Ils essayèrent d’aligner les costumes comme trois morceaux de papier. Rien ne convenait. La ligne orange de la cape arrivait contre une poche du gilet ; celle de la veste repartait dans le vide.

La Citrouille tourna le gilet. Le dessin obtenu ressemblait désormais à une limace ayant fait un nœud.

« Si c’est un itinéraire, il traverse la boulangerie et finit dans la rivière. »

Le Petit Fantôme regarda l’horloge de l’atelier : dix-huit heures trente-sept.

« Nous pourrions aller au pigeonnier directement. »

« Et si le coffre n’y est pas ? » demanda Sacha.

Personne ne répondit. Ils avaient déjà perdu du temps à poursuivre un emballage de caramel.

La Citrouille se pencha si près de la cape que son chapeau-feuille frotta le tissu. Les trois points violets se trouvaient exactement au bord d’une couture. Sur le gilet, trois autres points formaient le même triangle.

« Attendez. Ces marques vont peut-être ensemble. Pas les bords entiers : seulement ces endroits-là. »

Ils rapprochèrent les triangles. Les deux portions de ligne orange se rejoignirent sans le moindre décalage.

Sacha poussa un petit cri.

« Sur l’autre bord du gilet, il y a deux points verts ! »

La veste portait les mêmes.

Il fallut ouvrir ses pans et glisser une manche sous la table. Enfin, les trois doublures s’assemblèrent. Une seule ligne orange reliait les boutons.

Mais aucun des trois ne savait encore dans quel sens la suivre.

Autour de la table, les trois amis alignent les doublures des costumes pour raccorder les lignes orange grâce aux petits repères brodés.

Le Petit Fantôme promena la lumière de sa lanterne sur la ligne reconstituée. Près du bouton représentant le puits, un gros point vert marquait une extrémité. À l’autre bout se trouvait un petit carré bleu.

« Vert pour partir, proposa Sacha. Comme le signal que nous utilisons en coulisses. »

La Citrouille suivit le fil du doigt.

« Du puits au kiosque, puis au pigeonnier… Ensuite, la ligne continue derrière. »

Autour du carré bleu, Zélie avait brodé quatre minuscules feuilles, un détail presque invisible jusque-là.

Sacha fronça le museau.

« Une maison dans un arbre ? »

« Ou un potager », dit le Petit Fantôme.

La Citrouille se redressa.

« Derrière le pigeonnier, il y a le champ de citrouilles. Et, au fond, l’ancienne serre a une porte bleue ! »

Ils vérifièrent les courbes. Entre le puits et le kiosque, la ligne contournait une forme ovale : le bassin aux canards. Plus loin, deux petits traits parallèles indiquaient la passerelle du ruisseau. Tout correspondait : ce qu’ils avaient pris pour une décoration était un plan, réparti entre les trois doublures.

« Zélie voulait vraiment nous faire suivre le fil », souffla le Petit Fantôme.

Sacha apporta un crayon et le dos d’une affiche inutilisée. Ils y recopièrent l’itinéraire, avec les monuments, leurs portes et les petits repères du chemin.

La Citrouille prit dans le tiroir la clé du coffre, attachée à son habituel ruban vert.

« Au moins, celle-ci n’a pas été transformée en devinette. »

À la porte, elle se retourna vers l’atelier. Près du pied de l’armoire, quelque chose de blanc dépassait à peine, mais Sacha l’appelait déjà depuis le couloir.

L’horloge indiquait dix-huit heures quarante-quatre.

« On y va ! »

Ils partirent en laissant les costumes retournés sur la table. Au milieu des tissus, la ligne orange brillait comme un chemin de soleil.

La citrouille tient une clé, le fantôme porte sa lanterne et Sacha emporte un dessin du trajet près des costumes assemblés.

Le village s’habillait de nuit. Des lanternes éclairaient les fenêtres, des feuilles couraient le long des pavés et une odeur de pommes caramélisées flottait autour de la place.

Les trois enquêteurs dépassèrent le puits, contournèrent le bassin et atteignirent le kiosque.

« Premier virage à droite », annonça Sacha, les yeux sur leur copie.

Ils traversèrent la passerelle. Le Petit Fantôme avançait en tête, sa lanterne dorée balançant une lumière ronde sur les planches.

Au pigeonnier, deux chemins se séparaient. Celui de gauche longeait un mur ; celui de droite s’enfonçait entre les citrouilles.

Sacha regarda son dessin, puis le tourna.

« Je n’ai pas dessiné le mur. »

La Citrouille sentit son écharpe verte glisser de son épaule. Il restait dix minutes environ. Elle examina le pigeonnier, puis sa copie : la petite porte y était bien représentée. La ligne orange passait derrière le bâtiment, du côté opposé à cette porte.

Elle fit quelques pas pour comparer les deux chemins.

« À droite. Celui de gauche reste devant le pigeonnier. Le plan n’indique pas seulement des lieux. Il montre comment les contourner. »

Ils s’engagèrent dans le champ. Des citrouilles énormes semblaient somnoler sous leurs feuilles. Enfin, les vitres de la serre apparurent, reflétant un dernier ruban rose à l’horizon.

La porte était bleue.

La Citrouille la poussa. Des pots vides, des tuteurs et des sacs de terreau occupaient l’allée centrale.

Pas de coffre.

« Non… » souffla le Petit Fantôme.

Sacha se glissa entre deux tables de culture.

« Ici ! »

Le coffre était posé au sec sur de petites briques, derrière un rideau de vieux tabliers. La Citrouille engagea la clé. La serrure résista, puis céda avec un claquement sonore.

Sous le couvercle, les longues-vues reposaient à côté des couronnes de feuilles et de trois sacs de grelots.

Le Petit Fantôme en souleva un. Un tintement joyeux remplit la serre.

« Voilà une musique que je voulais entendre. »

Dans la serre, la citrouille ouvre un coffre rempli d’accessoires, tandis que le fantôme soulève un sac de grelots devant Sacha.

Ils ne rapportèrent pas le coffre : il aurait fallu le traîner à travers tout le champ. Les accessoires tenaient dans trois paniers rangés sous une table de culture. Pour le retour, ils empruntèrent l’allée qui reliait directement la serre au jardin du manoir : maintenant qu’ils avaient trouvé leur destination, inutile de refaire tous les détours du plan.

Sacha découvrit qu’un sac de grelots secoué en courant pouvait annoncer votre arrivée à un village entier.

Dans le vestibule, Zélie venait justement de rentrer. La petite renarde portait son tablier turquoise et une pelote s’était accrochée à sa queue.

« Vous avez trouvé ! Alors, mon jeu de piste ? »

La Citrouille posa son panier.

« Ton jeu de piste ? Nous avons surtout cru que le plan avait disparu. »

Zélie ouvrit de grands yeux.

« Mais j’avais tout expliqué sur une fiche. Le coffre à retrouver, les doublures à rapprocher, les boutons qui représentent les monuments… Je l’avais mise sur la cape ! »

La Citrouille se rappela le petit coin blanc aperçu près de l’armoire.

« Je crois que ton explication s’est cachée mieux que ton coffre. »

Ils se précipitèrent dans l’atelier. Avec une longue règle, Sacha ramena la fiche de sous l’armoire. Elle avait dû glisser de la table, puis être poussée jusque-là par le courant d’air.

Zélie lut la première ligne à voix haute :

« “Avant la répétition, un petit défi pour nos chercheurs d’accessoires…” Oh. J’avais prévu que vous commenciez beaucoup plus tôt, en venant chercher les costumes cet après-midi. »

« Nous étions occupés à peindre la lune du décor, répondit la Citrouille. Une lune immense. Avec deux couches. »

La renarde regarda les trois doublures encore assemblées et esquissa un sourire embarrassé.

« Puisque je devais déplacer le coffre, je voulais vous faire une surprise. »

« C’est réussi, dit Sacha. J’ai même été suspect. »

Dix-neuf heures sonnèrent. Dans la salle, les Veilleurs levèrent leurs longues-vues, les Jardiniers ajustèrent leurs couronnes et les Musiciens agitèrent leurs grelots.

En passant derrière le rideau, le Petit Fantôme vérifia l’intérieur de son costume.

« Qu’est-ce que tu cherches ? » demanda la Citrouille.

« Rien. Je voudrais seulement savoir si ma doublure indique le chemin du buffet. »

En coulisses, Zélie la renarde tient une fiche près de Sacha, tandis que le fantôme examine sa doublure et que les acteurs répètent.

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