9-12 ans

Le Relais des habits de pluie

Quarante-huit capes, une navette manquée et une averse qui approche : la Citrouille et le Petit Fantôme n’ont pas une minute à perdre. Mais comment porter jusqu’au manoir un paquet qui semble prendre du poids à chaque pas ?

Dans son atelier, Iris la chatte présente un énorme paquet de tissu que la Citrouille et le Petit Fantôme soulèvent ensemble.

Dans l’atelier d’Iris, les dernières aiguilles scintillaient parmi les chutes de tissu. La petite chatte costumière tira un fil, coupa ce qui dépassait et déplia une cape bleu nuit. « Quarante-huit, annonça-t-elle. La dernière est terminée. » La Citrouille applaudit, ce qui fit trembler son chapeau-feuille jaune. Son écharpe verte traînait presque jusqu’au parquet. Près de la porte, le Petit Fantôme leva sa lanterne dorée. Sa douce lumière révélait les reflets argentés des capes empilées. Au manoir, la grande promenade d’Halloween devait partir à dix-neuf heures dix. On traverserait le village, puis le champ de citrouilles, avant de revenir par l’allée des tilleuls. Depuis des semaines, chacun préparait son costume : ailes en papier, coiffes en plumes, robes couvertes d’étoiles collées. Or une averse était annoncée pour le début de la soirée. « Sans ces capes, les costumes seront abîmés avant le premier tournant, dit Iris. Et la promenade sera annulée. » Elle rassembla les quarante-huit capes dans une grande toile d’emballage. Le paquet prit la forme d’un énorme coussin bossu. La Citrouille essaya de le soulever. Ses pieds quittèrent presque le sol, mais pas le paquet. « Il est très attaché à ton atelier. » À deux, avec une poignée de chaque côté, ils réussirent enfin à le porter. « La dernière navette passe à dix-sept heures cinquante-cinq, rappela Iris. Éloi vous déposera devant le manoir. Je termine les retouches et je vous rejoins. » Dehors, les guirlandes orange claquaient déjà sous un vent frais. Une feuille de marronnier tourbillonna autour du paquet avant de se poser dessus, comme une étiquette supplémentaire. La Citrouille regarda l’horloge de la place. « Par le pré, nous gagnerons cinq minutes. » Le Petit Fantôme remonta sa poignée. « Cinq minutes, c’est exactement ce qu’il nous faut. » Ils quittèrent la rue principale, le précieux paquet oscillant entre eux comme une cloche sans battant.

Le sentier du pré commençait entre deux haies rousses. De là, on apercevait déjà l’abri de la navette, de l’autre côté de l’herbe. Mais la barrière était fermée. Une pancarte toute fraîche se balançait contre les barreaux : « Répétition des chiens de berger ». Au milieu du pré, trois chiens attentifs guidaient un petit troupeau autour de piquets colorés. « Elle était ouverte ce matin », souffla la Citrouille. Ils longèrent la clôture, espérant trouver le passage du ruisseau. Un filet neuf le fermait lui aussi. Les chiens avaient besoin de tout le pré pour leur répétition. Le Petit Fantôme observa le paquet, puis le chemin parcouru. « Il faut revenir à la rue. » Ils repartirent en sens inverse. La toile frottait contre leurs jambes. La Citrouille changeait sans cesse de main ; le Petit Fantôme, malgré sa légèreté, ne flottait pas mieux lorsqu’il portait une montagne de capes. Quand ils atteignirent enfin la place, la navette roulait déjà au bout de la rue. « Éloi ! » appela la Citrouille. Le petit lapin conducteur ne les entendit pas. Ses longues oreilles dépassaient de sa casquette bleue, mais le moteur et le vent emportèrent leur appel. La navette disparut derrière les marronniers. Sous l’abri, les mots « Dernier départ » semblaient avoir été écrits exprès pour eux. Ils posèrent le paquet sur un banc. Le manoir se trouvait tout en haut du vieux quartier. À pied, sans charge, le trajet était déjà long. Avec ce fardeau, il faudrait s’arrêter à chaque rue. « On peut encore essayer », dit la Citrouille. Ils réussirent à atteindre la fontaine suivante. Là, ils déposèrent leur charge sur la margelle et laissèrent pendre leurs bras fatigués. Le Petit Fantôme regarda les nuages qui s’amoncelaient au-dessus des toits. « Essayer comme ça, ce n’est pas arriver. » Une bourrasque retourna un coin de la toile. La Citrouille le rabattit sur les capes, puis contempla la rue montante. Le manoir n’était même pas encore visible.

La Citrouille et le Petit Fantôme, épuisés, restent près du gros paquet posé sur la fontaine tandis que la navette s’éloigne.

Une odeur de brioche chaude arrivait de la boulangerie voisine. Derrière la vitre, Prune, la petite souris apprentie boulangère, rangeait des plaques presque aussi grandes qu’elle. La Citrouille leva la main vers la porte, puis la laissa retomber. « Ils ferment. » « Pas encore », répondit le Petit Fantôme. Il poussa le battant de son épaule. Prune accourut, son tablier farineux noué de travers. « Vous livrez un édredon pour géant ? » Ils expliquèrent la navette, la barrière et les quarante-huit capes. À mesure qu’ils parlaient, le sourire de Prune s’effaçait. « Un édredon aurait été plus simple. Il n’aurait pas eu rendez-vous au manoir. » À trois, ils transportèrent le paquet jusqu’à une table vide. La Citrouille remua les doigts avec soulagement. Prune regarda dehors. « Le relieur travaille encore. Le potier aussi. Et la chapelière garde toujours sa boutique ouverte jusqu’aux premières lanternes. » « Ils ont sûrement beaucoup à faire », murmura la Citrouille. La petite souris posa ses poings sur ses hanches. « Moi aussi. Tu peux quand même me demander. » Un silence suivit, juste troué par le tintement des plaques. « Est-ce que tu nous aiderais ? » demanda enfin la Citrouille. « Oui. Et commençons par prévenir Iris : elle doit se demander où sont passées ses capes. » Le Petit Fantôme repartit vers l’atelier, désormais tout proche par la rue principale. Il y trouva Iris en train de ranger ses bobines. Quand elle aperçut ses bras vides, elle comprit aussitôt que quelque chose avait déraillé. Pendant ce temps, Prune traça sur un sachet à pain le chemin du manoir. Elle marqua la boulangerie, la reliure, la poterie, puis la chapellerie. Tout en haut, elle dessina une grille et deux tourelles un peu penchées. La Citrouille suivit le dessin du doigt. « Nous cherchions quelqu’un capable de porter tout le paquet jusqu’au bout… » Prune ajouta quatre petites flèches entre les bâtiments. « Et si personne n’avait besoin d’aller jusqu’au bout ? »

Dans la boulangerie, Prune dessine quatre flèches sur un sachet devant la Citrouille, tandis que le Petit Fantôme attend à la porte.

Iris arriva à la boulangerie avec le Petit Fantôme et dénoua l’emballage. « Des petits lots, proposa-t-elle. Six capes par lot. Cela en fera huit. » La Citrouille retrouva un peu d’entrain. « Nous en prenons deux chacun, et… » Elle s’interrompit. Deux lots, c’était encore douze capes à transporter jusqu’en haut. Ils venaient seulement de fabriquer un paquet lourd un peu moins gros. Prune secoua son sachet à pain. « Non. Chacun porte sur un morceau du chemin, puis revient à son point de départ. Comme les seaux qu’on se passe pour remplir une cuve. » Ils firent un essai avec un premier lot, enveloppé dans une chute de toile. La Citrouille l’emporterait jusqu’à la reliure. Le Petit Fantôme l’y retrouverait, puis le porterait à Prune, devant la poterie. Iris continuait à préparer les autres capes à la boulangerie. Mais le relieur avait baissé son store pour chercher une commande dans son arrière-boutique. Arrivé le premier, le Petit Fantôme crut le magasin fermé. Peut-être la Citrouille l’attendait-elle devant la porte de derrière ? Il fit le tour du bâtiment. La Citrouille atteignit la devanture déserte. Elle attendit, puis repartit à sa recherche avec le ballot. Au coin de la rue, le nœud glissa. Les capes s’éparpillèrent sur les pavés. Une première goutte éclata sur le nez de la Citrouille. Puis une autre. Elle ramassa les capes avec un brusque découragement. Ils n’avaient livré absolument rien. Leurs belles flèches sur un sachet ne suffisaient pas. Le Petit Fantôme revint en courant. « Je croyais que tu étais derrière… » « Moi aussi, je te cherchais ! » répondit-elle, plus sèchement qu’elle ne l’aurait voulu. Ils restèrent accroupis, chacun tenant une moitié du ballot défait. Le relieur souleva alors son store. « Vous cherchez quelque chose ? » La Citrouille inspira. « Oui. Un endroit où poser ces capes. Un vrai coup de main. Et, si vous en avez, de la ficelle qui tient. »

Sous les premières gouttes, la Citrouille et le Petit Fantôme s’agenouillent près de six capes tombées, tandis qu’un hérisson relève son auvent.

Cette fois, ils frappèrent vraiment aux portes. Le relieur fournit de solides sangles. Le potier prêta de grandes toiles pour couvrir les lots en attente. La chapelière proposa son banc d’essayage comme dernier dépôt avant le manoir. Tous ne pouvaient pas abandonner leur travail pour la soirée. En revanche, chacun pouvait parcourir une courte portion de rue, puis revenir. Iris refit les huit ballots, y compris celui de l’essai raté. Les quelques gouttes avaient glissé sur les capes sans les traverser. Elle glissa sous chaque sangle une étiquette numérotée et dessina une lune bleue sur le dessus de la toile. « Comme ça, on ne les confondra pas avec les commandes des boutiques. » Prune revint avec le boulanger, qui avait sorti sa dernière fournée. Ils comptèrent les porteurs : huit, exactement. Deux par étape, pour alterner les trajets et souffler entre deux passages. La Citrouille et le relieur transporteraient les ballots de la boulangerie à la reliure. Prune et le boulanger prendraient la suite jusqu’à la poterie. Le Petit Fantôme et le potier monteraient jusqu’à la chapellerie. Iris et la chapelière termineraient jusqu’au manoir. Le relieur fronça ses petits sourcils broussailleux. « Et si celui qui reçoit n’est pas là ? » Le souvenir du ballot défait passa entre eux. Le Petit Fantôme désigna les boutiques sur le sachet. « Chaque ballot aura sa place à l’intérieur, sous une toile. Celui qui arrive le dépose, et le suivant le trouve dès son retour. » Le potier dessina une lune sur un carton et l’installa dans sa vitrine. Les autres boutiques auraient le même repère. Même sous la pluie, on reconnaîtrait les dépôts. À dix-huit heures vingt-six, tout était prêt. La Citrouille souleva le premier ballot. Ses bras se tendirent, mais elle put marcher sans serrer les dents. « Il est presque raisonnable. » Prune lui tendit un petit pain rond. « Pour toi. Pas pour le ballot. Il a déjà assez mangé notre temps. » La Citrouille mordit dedans, puis s’engagea dans la rue montante. Derrière elle, les sept autres lots attendaient leur tour, rangés comme de gros coussins sous leurs lunes bleues.

Devant la boulangerie, huit ballots numérotés s’alignent sur une table, entourés de la Citrouille, du Petit Fantôme et de leurs amis.

Le premier ballot passa de la Citrouille à Prune, puis de Prune au Petit Fantôme. À la chapellerie, Iris le reçut et partit vers le manoir. Pendant ce temps, le deuxième avançait déjà, suivi du troisième. La rue montante se transforma en un étrange mécanisme : un porteur chargé croisait un porteur les mains libres, un autre buvait quelques gorgées d’eau dans une boutique, un quatrième déposait un ballot sous sa toile. Les sangles grinçaient doucement. Les portes tintaient. À chaque passage, quelqu’un annonçait un numéro, comme dans une partie de loto un peu essoufflée. À dix-huit heures trente-huit, Iris atteignit le manoir avec les six premières capes. Dans le vestibule, les participants guettaient le ciel. Un renard déguisé en astronome tenait au-dessus de sa tête un chapeau constellé de minuscules planètes en carton. « Les autres arrivent », promit Iris. Elle repartit avant qu’on puisse lui poser vingt questions. L’averse commença pour de bon au passage du cinquième ballot. Devant la poterie, le Petit Fantôme reçut un rideau de pluie. Le chemin habituel vers la chapellerie, un escalier creux entre deux murs, se mit à déverser un petit torrent brun. Il s’arrêta. L’autre rue contournait les maisons, mais elle était plus longue. Le potier, revenu derrière lui, regarda l’eau cascader sur les marches. « Par la galerie du marché, proposa-t-il. Elle rejoint la chapellerie de l’autre côté. » Le Petit Fantôme hésita : Iris l’attendait près de l’escalier pour prendre le cinquième ballot dès son arrivée. Alors il leva sa lanterne dorée vers les vitres de la chapellerie. Sa lumière dessina un cercle, puis un autre. Iris l’aperçut. Il montra l’entrée de la galerie, et elle lui répondit d’un grand mouvement du bras avant de venir à sa rencontre. Le nouveau passage était couvert, mais encombré de cageots vides. Ils les déplacèrent contre le mur, ouvrant juste assez de place. Bientôt, une nouvelle lune bleue glissa sous les arcades. Le potier retourna à sa boutique et indiqua le détour au boulanger, qui apportait déjà le ballot suivant. Le relais continuait tandis qu’au loin, l’horloge du manoir approchait dangereusement de dix-neuf heures.

Sous les arcades, le Petit Fantôme porte un ballot vers Iris, tandis qu’une loutre déplace des caisses à l’abri de la pluie.

À dix-neuf heures deux, le septième ballot franchit la porte du manoir. Le huitième était encore à la chapellerie. Iris venait de terminer son trajet et reprenait son souffle sous le porche. Tout en bas, elle distinguait la lumière dorée du Petit Fantôme. Puis une silhouette apparut dans l’allée : la chapelière, dont la grande queue rousse dépassait du manteau, portait le dernier lot. L’horloge indiquait dix-neuf heures six lorsqu’elle le posa dans le vestibule. « Huit », dit-elle simplement. Iris ouvrit les sangles. On passa les dernières capes par-dessus une robe de feuilles, une veste de magicien, deux costumes à ailes et un costume de bonbon à rayures. « Quarante-six… quarante-sept… » compta-t-elle. Devant elle, un petit blaireau déguisé en corbeau attendait encore, son bec en carton entre les pattes. La dernière cape se cachait au fond de la toile, repliée dans sa propre capuche. Iris la secoua et la lui tendit. « Quarante-huit. » À la boulangerie, la Citrouille avait récupéré le grand emballage vide. Elle remontait maintenant la rue avec Prune, le relieur et le boulanger. Le Petit Fantôme et le potier les rejoignirent sous la galerie. Sans les charges, leurs pas semblaient incroyablement légers. Devant le manoir, Éloi essuyait les vitres de sa navette, garée là depuis la fin de sa tournée. « Je vous ai attendus sur la place ! dit le petit lapin. Où étiez-vous passés ? » « Derrière toi, répondit la Citrouille. Très derrière. » Le Petit Fantôme désigna le long ruban de fenêtres éclairées dans la rue. « Ensuite, nous avons pris une autre sorte de navette. » À dix-neuf heures dix, les portes s’ouvrirent. La promenade s’élança dans un bruissement de capes. Sous les capuches, les costumes restaient secs ; les planètes en carton de l’astronome se balançaient sans perdre une seule étoile. Prune distribua quelques brioches sorties de son sachet. La Citrouille en découvrit une légèrement aplatie. « Celle-ci a fait le relais aussi ? » « Elle a surtout fait connaissance avec mon coude. » Le Petit Fantôme leva sa lanterne. Au-delà de la grille, les citrouilles du champ brillaient dans la pluie. Quarante-huit capes bleues et argentées ondulaient déjà le long du chemin. La Citrouille resserra son écharpe verte et prit place dans la promenade, les mains enfin libres.

Devant le manoir, les villageois costumés défilent sous la pluie en capes bleues et argentées, accompagnés des quatre amis et de leurs lanternes.

D’autres histoires à lire