9-12 ans

Le raccourci des bottes mouillées

Une grande toile, une charrette et quelques nuages : il ne manque presque rien pour sauver la fête des déguisements. Mais les raccourcis de Basile ont parfois des idées plus longues que prévu.

Sur la place décorée pour Halloween, la Citrouille et le Fantôme accompagnent Agathe, qui étudie une carte, tandis que Basile désigne une ruelle.

Sur la place des Tilleuls, un dragon en papier violet venait de perdre une écaille.

« Personne ne bouge ! » cria son propriétaire.

La Citrouille retrouva l’écaille sous son écharpe verte. Elle la rendit au jeune dragon, puis leva son visage rond vers le ciel. Au-dessus des cheminées, les nuages s’entassaient comme des couvertures mal pliées.

Depuis trois semaines, les habitants préparaient le défilé d’Halloween. Il y avait des couronnes de bonbons dessinés, des ailes de hibou et même un manoir entièrement fabriqué en carton, avec des fenêtres qui s’ouvraient. Une averse transformerait tout cela en pâte à papier.

« La pluie arrivera avant la nuit », annonça Agathe, la charpentière du village.

Cette grande castor portait un manteau indigo, des bottes solides et une sacoche à outils. Avec les organisateurs, elle avait déjà installé les poteaux d’un grand abri de fête. Il ne manquait que sa toile, prêtée par la couturière du hameau voisin.

Le Petit Fantôme serra l’anse de sa lanterne dorée. Sa douce lumière éclairait son corps de feutre blanc, dont le bord frémissait au vent.

« Nous pouvons aller la chercher avec vous. »

Agathe conduirait la charrette et s’occuperait du chargement ; ses deux jeunes compagnons consulteraient la carte avec elle.

À cet instant, Basile déboucha entre deux étals. Le blaireautin avait un gilet ocre, des bottes déjà mouchetées de boue et une assurance impeccable.

« Je peux venir aussi ? Je connais un raccourci ! Par le chemin des Saules, on gagne au moins un quart d’heure. »

Agathe déplia sa carte.

« Nous regarderons son état au retour. Un chemin court n’est utile que s’il est praticable. »

Basile hocha vigoureusement la tête.

La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune.

« Alors, allons chercher notre toit avant que le ciel nous tombe sur les costumes. »

La couturière les attendait sous son auvent. Pliée dans une enveloppe imperméable, la toile ressemblait à un énorme coussin gris.

« L’enveloppe la protégera pendant le trajet, précisa-t-elle. Vous pourrez la retirer juste avant l’installation. »

Agathe manœuvra le petit chariot de l’atelier pour transférer le paquet sur la charrette, puis fixa le chargement.

La Citrouille observa les trois arceaux qui dominaient la caisse. Chacun possédait deux montants ronds en bois, réunis par un sommet courbé.

« Pourquoi toutes ces petites chevilles ? » demanda-t-elle.

« Pour démonter les arceaux quand je transporte quelque chose de large », répondit Agathe en vérifiant leur assemblage.

Le Petit Fantôme trouva cela très bien pensé. Lui-même aurait apprécié de pouvoir décrocher l’anse de sa lanterne quand elle s’accrochait à son écharpe.

Au retour, ils atteignirent la bifurcation des Saules. Le grand chemin décrivait une longue boucle autour des prés. Le raccourci filait droit entre deux haies.

Agathe arrêta la charrette et examina l’entrée. Le sol portait des traces sèches de sabots ; aucune flaque n’était visible. Basile fit quelques pas à ses côtés, puis lui montra ses bottes presque propres.

« Vous voyez ? Un véritable tapis ! »

Un coup de vent retourna le bord du chapeau de la Citrouille. Très loin, le clocher sonna cinq heures.

Agathe consulta le ciel, puis sa carte.

« Nous avançons doucement, tous ensemble. Si le terrain change, nous nous arrêtons. »

Pendant quelques minutes, le chemin tint ses promesses. Les saules formaient une galerie jaune, et les roues chuchotaient dans les feuilles.

Puis Basile aperçut une bande plus sombre devant eux.

« Juste un peu de terre humide », dit-il, moins fort.

Agathe ralentit aussitôt. Mais, sous les feuilles, le bord d’une ancienne rigole avait conservé l’eau des pluies précédentes. La roue gauche s’y enfonça brusquement.

Un craquement sec traversa la haie.

La charrette pencha et s’immobilisa.

Entre les saules, une roue de la charrette chargée d’un gros paquet gris s’enfonce dans la boue, près d’Agathe et de ses compagnons.

Agathe immobilisa le véhicule avec ses cales, puis examina la roue sans se glisser dessous.

La jante s’était fendue autour d’un vieux nœud du bois. Une partie du cercle s’écartait comme une bouche mécontente.

« Je ne l’avais pas vu à la vérification, murmura Agathe. La secousse l’a ouvert. Cette roue ne roulera plus aujourd’hui. »

Basile baissa le museau.

« Pourtant, la semaine dernière, je suis passé ici sans problème. »

« Avec une charrette chargée ? » demanda la Citrouille.

« Avec un panier de noisettes. »

Le silence qui suivit fut seulement troublé par un ploc. Une première goutte venait de tomber sur une feuille.

Le Petit Fantôme regarda le gros paquet. Même à quatre, ils ne pourraient pas le porter jusqu’à la place. Il n’était pas question non plus de le traîner dans la boue.

La Citrouille proposa d’aller chercher une autre charrette.

Agathe mesura la distance sur sa carte avec deux doigts.

« Il faudrait que nous repartions tous ensemble par le grand chemin. Ce serait possible, mais le défilé serait sûrement reporté. »

Les costumes pourraient attendre dans la salle communale. En revanche, il n’y avait pas assez de place pour y déployer les ailes des hiboux et faire tourner les dragons. Les enfants avaient répété leur parcours pendant des semaines.

Basile frotta une botte contre l’autre.

« Il existe aussi le passage couvert du vieux pressoir. Il rejoint directement la place. »

« Celui qui grince quand il vente ? » demanda le Petit Fantôme.

Basile acquiesça.

À cet instant, un long grincement monta derrière la haie.

La Citrouille sentit son écharpe battre contre elle. Ils avaient trouvé un chemin plus court, et maintenant leur toit était prisonnier au milieu.

Agathe regarda l’entrée du passage, toute proche.

« Nous allons réfléchir avant de déplacer quoi que ce soit. Nous avons encore plusieurs possibilités. »

Agathe s’agenouille près de la roue fendue, tandis que Basile baisse la tête et que le Fantôme tient sa lanterne dorée.

Agathe distingua une silhouette au bout de l’allée.

« Zoé ! Nous sommes ici ! »

Zoé, une souris vêtue d’une salopette bleue, travaillait à l’atelier du village. Elle revenait de la salle communale avec une boîte de bricolage vide.

« Madame Perrine m’envoie à votre rencontre. Les costumes sont à l’abri, et les musiciens aussi. Qu’est-ce qui vous retient ? »

Agathe lui montra la roue. Zoé aimait tant les constructions qu’elle examinait parfois les tabourets avant de s’asseoir dessus.

Pendant qu’elle observait la charrette avec les enfants, Agathe alla vérifier le passage, à quelques pas seulement.

La galerie semblait avaler le jour. Une ombre mince oscillait sur ses planches. Puis le même grincement retentit, suivi de trois coups rapides.

Le Petit Fantôme recula d’un petit pas.

« Je sais que les bâtiments ne parlent pas. Mais celui-ci insiste beaucoup. »

Agathe revint jusqu’à eux.

« Regardez là-haut. »

À travers une ouverture, ils virent une girouette tourner par secousses. Plus bas, un petit volet mal fermé heurtait son cadre. Son ombre s’allongeait sur le sol.

Agathe referma le volet, dont le loquet était accessible depuis le chemin. Les trois coups cessèrent. Le grincement de la girouette demeura.

« Voilà les deux bavards ! Ce passage a été réparé au printemps et il est ouvert aux promeneurs. Le trajet est plat jusqu’à la place. Mais notre roue ne nous y conduira pas. »

Zoé regarda les arceaux, puis le plancher amovible de la charrette.

« Et si on ne réparait pas la roue ? »

Basile releva la tête.

« On la remplace par quoi ? »

La souris aligna trois brindilles sous une feuille plate et poussa doucement l’ensemble du bout d’un doigt.

La feuille avança.

« Par plusieurs choses qui roulent. »

Devant un passage couvert en bois, Zoé montre un montage de brindilles et d’une feuille à la Citrouille, au Fantôme et à Basile.

« Les montants des arceaux sont ronds », expliqua Zoé. « Si Agathe les démonte, cela nous donnera six rouleaux. Et la toile peut rester sur le plancher de la charrette. »

Agathe s’accroupit pour examiner les assemblages.

« Le fond est conçu pour se détacher. Avec mon matériel de manutention, je peux le déposer sur les rouleaux. Mais il nous faut une surface régulière. »

Entre la charrette et l’entrée du passage, quelques mètres de boue semblaient se moquer d’eux.

La Citrouille sentit son espoir retomber. Ils n’allaient tout de même pas inventer une route en plus d’un véhicule.

Basile ouvrit la bouche, puis la referma.

« Je crois me souvenir de pierres plates, sur le bord. On peut regarder ensemble ? »

Agathe écarta les feuilles avec sa botte. Une pierre apparut, puis une autre. L’ancienne bande pavée rejoignait le seuil du passage sans interruption. Elle était assez large pour leur chargement.

Zoé vérifia avec Agathe le reste du trajet, jusqu’aux pavés de la place. Il n’y avait ni pente ni marche à descendre.

Pendant qu’Agathe travaillait, la souris dessinait le projet dans la terre ; le Petit Fantôme éclairait le dessin ; la Citrouille comptait les pièces qu’Agathe rangeait dans une boîte.

Agathe utilisa ses supports de manutention et prit son temps. Enfin, le plancher détaché reposa sur quatre montants cylindriques. Les deux derniers attendaient devant. La toile était toujours sanglée sur son support.

« Maintenant, un essai. »

Agathe poussa avec la poignée prévue pour déplacer le plancher.

Il avança de quelques centimètres, puis se mit légèrement de travers. Elle l’immobilisa aussitôt.

Zoé pinça les lèvres.

La pluie commença à picoter les flaques.

« Notre première brindille n’était pas parallèle aux autres », dit-elle en montrant le rouleau avant. « Sinon, notre toit va tourner en rond. »

Sous une pluie fine, Agathe manœuvre la plateforme chargée sur des rouleaux en bois, tandis que ses compagnons restent à distance.

Agathe rectifia l’alignement. Cette fois, le chargement avança droit sur la bordure pavée, puis franchit le seuil.

Sous le passage couvert, la pluie ne les atteignait plus. Elle tambourinait sur les tuiles avec une rapidité qui donnait envie de courir.

Agathe gérait seule le déplacement du chargement, en l’immobilisant avant chaque intervention. Les autres marchaient sur le côté.

Peu à peu, les rouleaux passaient de l’arrière à l’avant, et leur drôle de véhicule progressait.

« On dirait une chenille qui oublie ses pieds derrière elle », souffla Basile.

Le Petit Fantôme aurait ri si la sortie n’avait pas paru si lointaine.

À mi-galerie, la girouette poussa un long grincement.

Il leva les yeux, puis reconnut sa silhouette par l’ouverture du pignon. Une rafale la fit pivoter, et le bruit recommença exactement au même moment.

« Elle devrait demander de l’huile plutôt que protester aussi fort », déclara-t-il.

Cette fois, la Citrouille rit. Le passage n’avait plus rien d’inquiétant : il sentait le bois sec et les pommes entreposées dans le bâtiment voisin.

Près de la sortie, Zoé repéra une latte légèrement surélevée.

« Arrêt ! Le rouleau va buter. »

Agathe immobilisa le chargement et disposa une petite rampe de manutention devant l’obstacle. Le rouleau la franchit sans secousse.

Enfin, la lumière de la place apparut entre les poteaux.

La Citrouille aperçut les fenêtres de la salle communale. Derrière une vitre, deux oreilles de hibou remuaient avec impatience. Un dragon leur adressa de grands signes, puis disparut pour prévenir les autres.

Basile, qui observait le sol avec un sérieux nouveau, annonça :

« Je vois les pavés jusqu’à l’abri. Et cette fois, je les vois vraiment. »

Sous la pluie, le village n’avait pas perdu ses couleurs. Elles attendaient simplement qu’on leur ouvre la porte.

Dans le passage couvert, Agathe manœuvre la plateforme sur ses rouleaux près d’une petite rampe, tandis que les autres attendent contre le mur.

Madame Perrine les aperçut depuis la salle communale.

« La toile ! Ils ont rapporté la toile ! »

Agathe arrêta le chargement près des poteaux. Deux organisateurs vinrent l’aider. La pluie s’installait, mais le vent était retombé ; les prévisions annonçaient une soirée calme, sans orage.

Depuis la salle, les enfants et madame Perrine regardaient les organisateurs retirer l’enveloppe imperméable et hisser la toile avec les cordages déjà installés.

Un angle resta accroché.

Derrière les fenêtres, les dragons retinrent leur souffle.

Agathe fit redescendre légèrement la toile, libéra le pli depuis le sol avec la perche prévue pour cela, puis donna le signal. Cette fois, le grand rectangle gris monta sans résistance.

Après avoir vérifié les attaches, les ancrages et l’espace réservé au public, les organisateurs ouvrirent l’abri. La salle communale resterait disponible si le temps changeait.

Les costumes sortirent : dragons, hiboux, sorcières à chapeaux de papier, pommes géantes et ce fameux manoir en carton, qui passa la porte de côté avec beaucoup de dignité.

La Citrouille s’assit un instant. Son chapeau-feuille jaune avait pris une inclinaison nouvelle. Le Petit Fantôme posa sa lanterne au milieu de la table des bonbons.

Basile contempla ses bottes couvertes de boue.

« Mon raccourci était moins rapide que prévu. »

« Il avait une longue partie immobile », reconnut la Citrouille.

Zoé éclata de rire. Elle dessinait déjà leur étrange véhicule au dos d’un programme, avec six rouleaux soigneusement parallèles.

Agathe précisa qu’elle récupérerait le reste de la charrette avec ses collègues le lendemain. Pour ce soir, les pièces étaient rangées en sécurité chez le propriétaire du pressoir.

La musique commença. Les dragons déroulèrent leurs queues sèches, les hiboux déployèrent leurs ailes, et le manoir ouvrit ses fenêtres.

Agathe passa devant ses compagnons avec une assiette de biscuits.

« La roue attendra demain. Mes outils prennent leur soirée. »

Basile choisit un biscuit en forme de botte.

« Celui-ci, au moins, je sais exactement où il mène. »

Il le croqua pendant que, sur leur grand toit gris, la pluie accompagnait le défilé.

Sous une grande toile grise, les costumes défilent au sec pendant qu’Agathe offre des biscuits et que Basile croque un biscuit en forme de botte.

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