6-9 ans

Le pont des bottes rouges

La Citrouille et le Petit Fantôme ont une pièce indispensable à livrer avant seize heures. Mais, au milieu du jardin, leur chemin s’arrête au bord d’une rigole…

Dans l’atelier décoré pour Halloween, Zoé la souris montre un chariot vide à la Citrouille et au Petit Fantôme près de la presse.

À quinze heures vingt, un grand éternuement retentit dans l’atelier de Zoé.

« Atchoum ! Cette presse a davantage de poussière que de talent ! »

La petite souris imprimeuse ressortit de dessous la machine, les moustaches grises et le tablier couvert de taches bleues. Devant elle attendaient des piles de papier orange, violet et crème. À seize heures, les enfants viendraient imprimer leurs cartes d’Halloween.

Mais la presse ne marchait plus.

« Il manque le rouleau d’entraînement, expliqua Zoé. Sans lui, le papier reste coincé. Le réparateur vient de terminer le nouveau. Il nous attend au vieux moulin. »

La Citrouille rajusta son chapeau-feuille jaune et noua son écharpe verte.

« Nous allons le chercher. »

À côté d’elle, le Petit Fantôme en feutre blanc leva sa lanterne dorée. Sa lumière douce éclaira le cadran de l’horloge.

« Quarante minutes pour l’aller-retour. Il faudra marcher d’un bon pas. »

Zoé leur confia un petit chariot et une couverture.

« Le rouleau est lourd. Enveloppez-le bien : ses extrémités doivent rester parfaitement lisses. »

Dehors, le village préparait la fête. Des guirlandes de chauves-souris en papier traversaient la place. Une odeur de pommes chaudes sortait de la boulangerie.

La Citrouille saisit la poignée du chariot.

« Allons sauver les cartes ! »

« Et les moustaches de Zoé, ajouta le Petit Fantôme. Elles ne supporteront pas un deuxième éternuement. »

Au moulin, le réparateur avait posé le rouleau sur un établi. C’était un cylindre de métal brillant, pas plus long qu’une baguette de pain, mais beaucoup plus lourd.

La Citrouille le souleva d’un côté. Le Petit Fantôme prit l’autre extrémité.

« Une baguette pareille ferait couler la soupe », souffla la Citrouille.

Ils installèrent le rouleau dans le chariot, l’enveloppèrent dans la couverture, puis serrèrent les deux courroies de cuir fixées aux bords.

À quinze heures trente-deux, ils reprirent le chemin de l’atelier.

Le trajet le plus court traversait le jardin de Gaspard. Entre les carrés de poireaux et les dahlias, une allée descendait vers une petite rigole. On la franchissait d’habitude sur un pont de bois, puis on rejoignait directement la place.

Le chariot grinçait à chaque tour de roue.

« Il chante faux », remarqua le Petit Fantôme.

« C’est peut-être une chanson de moulin. »

Ils avançaient vite, malgré les feuilles qui s’entassaient devant les roues. Le Petit Fantôme en écarta une grosse poignée. Dessous, un escargot poursuivait tranquillement son chemin.

« Lui aussi a une livraison ? » demanda la Citrouille.

« J’espère qu’elle n’est pas pour seize heures. »

Au bout de l’allée, ils aperçurent Gaspard, le petit blaireau jardinier. Il agitait un pinceau au-dessus de sa tête.

« Vous tombez bien ! Venez admirer mon travail ! »

La Citrouille sourit, puis s’arrêta net. Le chariot grinça une dernière fois derrière elle.

Devant eux, le pont avait disparu.

La Citrouille et le Petit Fantôme arrêtent leur chariot devant une rigole, face à Gaspard et au pont fraîchement peint.

Le pont reposait sur deux tréteaux, tout luisant de peinture verte.

« Il était devenu gris comme une vieille chaussette », expliqua Gaspard.

La Citrouille regarda la rigole. Elle n’était pas profonde, mais ses bords boueux descendaient presque à pic. Les petites roues du chariot s’y enfonceraient aussitôt.

« Nous devons apporter ce rouleau à Zoé avant seize heures. »

Le sourire de Gaspard s’effaça.

« Je pensais avoir fini bien avant votre passage… Mais la peinture ne sèche pas. »

Le Petit Fantôme consulta l’horloge du clocher, visible au-dessus des pommiers : quinze heures quarante.

« On peut contourner le jardin », proposa-t-il.

Gaspard secoua la tête.

« Par le portail du verger ? Il faut remonter jusqu’au moulin. »

La Citrouille serra la poignée. Ils perdraient au moins vingt minutes. Elle imagina les enfants devant les feuilles blanches, les tampons préparés, les encres ouvertes… et la presse immobile.

Près du cabanon, une planche dépassait d’un tas de pots. Gaspard la tira jusqu’à la rigole. Elle atteignait les deux rives, mais fléchissait au milieu.

« Avec le rouleau, elle touchera l’eau », murmura le Petit Fantôme.

Il passa en flottant au-dessus du petit courant et rejoignit Gaspard. À lui seul, il aurait traversé sans difficulté. Mais, dès qu’il transportait quelque chose de lourd, ses pieds de feutre restaient obstinément par terre.

Personne ne parla pendant quelques instants. On entendait seulement l’eau courir entre les cailloux.

Puis la Citrouille baissa les yeux vers Gaspard.

« Tes bottes… Elles sont hautes comment ? »

Le blaireau regarda ses pieds.

« Jusqu’à mes mollets. Pourquoi ? »

« Parce que nous avons peut-être trouvé les pieds de notre pont. »

La Citrouille désigne les bottes rouges de Gaspard, tandis que le Petit Fantôme attend près du blaireau, de l’autre côté de la rigole.

Gaspard retira ses bottes rouges et posa ses pieds en chaussettes sur une dalle.

« Je vous préviens : la gauche aime beaucoup les flaques. »

Ils descendirent les bottes dans la rigole, côte à côte, sur un fond de gravier plat. L’eau leur arrivait à peine aux chevilles. Gaspard les remplit de petits cailloux jusqu’au bord pour qu’elles restent bien droites.

La Citrouille et le Petit Fantôme posèrent ensuite la planche par-dessus. Ses extrémités reposaient sur les rives ; au milieu, les bottes la soutenaient comme deux piliers rouges.

Cette fois, elle resta droite.

« Le chariot est trop large », constata la Citrouille.

Il fallait donc faire passer le rouleau séparément, puis transporter le chariot vide.

Ils déplièrent la couverture sous le cylindre, en rabattirent les côtés et les attachèrent avec les courroies. Le rouleau ressemblait maintenant à un énorme bonbon crème.

La Citrouille fit avancer le paquet jusqu’au bout de la planche. Sur l’autre rive, le Petit Fantôme et Gaspard saisirent les coins libres de la couverture et tirèrent ensemble.

Le rouleau avançait, centimètre après centimètre.

Soudain, plus rien ne bougea.

« Notre bonbon refuse de sortir de son papier », souffla Gaspard.

Un pli de la couverture s’était accroché à un petit nœud du bois. La Citrouille tira doucement le tissu vers elle. Le pli se défit, mais un autre se forma aussitôt.

Au-dessus des pommiers, la grande aiguille de l’horloge avançait toujours.

Le Petit Fantôme observa le paquet.

« Un peu vers moi… Maintenant, vers Gaspard ! »

Ils firent glisser la couverture en zigzag. Le pli franchit enfin le nœud, et le rouleau arriva sur la terre ferme, toujours bien enveloppé.

Gaspard expira longuement.

« Mes bottes n’ont jamais porté quelque chose d’aussi précieux. »

Deux bottes rouges soutiennent une planche où les trois amis font glisser le rouleau enveloppé, Gaspard tirant en chaussettes.

Le Petit Fantôme revint en flottant. Avec la Citrouille, il souleva le chariot vide et le porta de côté au-dessus de la planche, les roues tournées vers les dahlias.

Sur l’autre rive, ils y replacèrent le rouleau, fixèrent les courroies et repartirent presque au trot.

Derrière eux, Gaspard récupérait ses bottes.

« Je vous rejoins dès que j’ai vidé le jardin de mes chaussures ! »

À quinze heures cinquante-sept, la Citrouille poussa la porte de l’atelier.

« Livraison spéciale ! Avec passage par un pont chaussé ! »

Zoé ne comprit pas, mais elle courut au chariot. Ensemble, ils dégagèrent le rouleau de sa couverture. La souris le glissa dans son logement, emboîta les deux extrémités et tourna la petite manivelle de réglage.

Clac.

Puis plus rien.

La Citrouille sentit son cœur se serrer.

« Ce n’est pas la bonne pièce ? »

Zoé se pencha, les moustaches frémissantes.

« Si… Attendez… »

Elle desserra une vis d’un quart de tour. Le Petit Fantôme leva sa lanterne pour éclairer le mécanisme.

La manivelle repartit.

Cette fois, le rouleau tourna avec elle.

Zoé glissa une feuille crème dans la presse. La machine l’avala avec un ronronnement, puis la rendit ornée d’une citrouille violette.

Au-dehors, l’horloge sonna seize heures. Des voix joyeuses montèrent sur la place.

Bientôt, l’atelier déborda de chapeaux pointus, de déguisements de chats et de doigts tachés d’encre.

Gaspard arriva avec ses bottes encore humides. Il observa la première carte du Petit Fantôme : on y voyait une planche posée sur deux bottes rouges.

« Tu as oublié quelque chose », dit-il.

Le Petit Fantôme ajouta deux petites chaussettes rayées sur la rive.

« Maintenant, c’est tout à fait ressemblant. »

Dans l’atelier animé d’enfants costumés, le Petit Fantôme montre à Gaspard une carte représentant le pont soutenu par ses bottes rouges.

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