9-12 ans

Le Piano derrière le rideau

La chorale arrive bientôt, mais quelqu’un joue déjà du piano dans la salle des fêtes obscure. Derrière le rideau fermé, les notes grimpent, une ombre remue… et personne ne répond.

Dans la salle décorée pour Halloween, la Citrouille, le Petit Fantôme et Basile apportent des friandises et regardent les rideaux fermés.

Le manoir des Aulnes n’avait rien d’inquiétant en plein jour. On y organisait des concours de confitures, des parties de dominos et, chaque automne, la grande fête d’Halloween. Mais ce soir-là, avec le brouillard collé aux fenêtres et les branches qui grattaient les vitres, il paraissait avoir changé d’avis.

La Citrouille poussa la porte de la salle des fêtes avec son épaule. Son chapeau-feuille jaune frôla une guirlande de chauves-souris en papier. Elle portait un plateau de bonbons enveloppés ; son écharpe verte traînait presque dessus.

« Si je renverse tout, annonça-t-elle, nous dirons que c’est une décoration. »

Le Petit Fantôme entra derrière elle. Son corps de feutre blanc flottait au-dessus du parquet, et sa lanterne dorée répandait une lumière couleur de miel.

Basile, le petit blaireau confiseur, referma la porte du talon. Son tablier prune portait une grande trace de farine.

« Les bonbons sur la table, les programmes sur les chaises, et ensuite le piano. La chorale arrive à huit heures. Son concert ouvre la fête. »

Au fond de la salle, le rideau de scène était fermé. Le lourd velours bordeaux descendait jusqu’au plancher, où il formait des plis sombres. Derrière se trouvaient le piano, les pupitres et les bancs qu’il fallait encore disposer. Une mince lueur filtrait sous le tissu : quelqu’un avait laissé allumée la petite lampe de scène.

« Pistache n’est pas avec toi ? demanda le Petit Fantôme.

— Il était à la cuisine. Il surveillait les biscuits avec beaucoup trop d’intérêt. »

Basile posa son panier. Une bobine de ruban violet roula parmi les sachets de friandises.

« Tiens… Il me semblait en avoir apporté deux. »

La Citrouille ouvrit la bouche pour répondre.

Une note de piano résonna derrière le rideau.

Claire. Isolée.

Tous trois se tournèrent vers la scène.

Une seconde note suivit, un peu plus haute.

Basile regarda la porte qu’il venait de fermer.

« Pourtant, souffla-t-il, nous sommes les premiers. »

Le son s’éteignit lentement dans la grande salle.

Basile attendit encore quelques secondes, puis posa les mains sur ses hanches.

« Quelqu’un de la chorale est arrivé en avance. Il sera passé par l’entrée des artistes. »

Cette explication plaisait beaucoup à la Citrouille. Elle aurait préféré qu’elle lui plaise encore davantage.

« Bonsoir ! lança-t-elle. Nous apportons les friandises ! »

Personne ne répondit.

À la place, trois notes retentirent, suivies d’un accord si maladroit que le Petit Fantôme serra les poignées de sa lanterne.

« Ce n’est pas la chanson des lanternes.

— Peut-être le début, suggéra Basile.

— Alors le début a beaucoup changé. »

Ils continuèrent à installer les sachets, mais leurs gestes avaient ralenti. Chaque froissement de papier semblait trop fort. Au-dessus des tables, les décorations tournaient doucement dans le courant d’air.

La Citrouille aperçut un feuillet plié, glissé entre deux programmes. On y avait imprimé une légende du village : certaines nuits d’automne, disait-on, le piano des Aulnes répétait tout seul avant l’arrivée des invités.

Elle retourna aussitôt le papier.

Trop tard. Le Petit Fantôme avait lu par-dessus son épaule.

« Répétait quoi ? demanda-t-il.

— On ne précise pas.

— C’est embêtant. »

Basile prit le feuillet, fronça le museau, puis le posa sous une boîte de caramels.

« J’ai accordé les rubans aux nappes, pas les légendes à la soirée. Ce piano ne joue pas tout seul. »

Comme pour le contredire, une série de notes courut derrière le rideau.

Au même instant, quelque chose souleva légèrement le bas du velours, sur la gauche.

La Citrouille suivit le mouvement des yeux. La bosse glissa vers la droite tandis que les sons devenaient plus aigus.

Puis tout s’arrêta.

Dans le silence revenu, on entendit nettement le parquet craquer sur la scène.

La Citrouille posa son dernier sachet à côté des autres. Cette fois, elle ne trouva aucune plaisanterie à faire.

Près des bonbons, les trois amis examinent un feuillet et surveillent une bosse soulevant le bas du rideau rouge.

Ils laissèrent les derniers bonbons dans le panier et s’approchèrent des trois marches qui menaient à la scène.

La Citrouille monta la première. Sous ses chaussures, chaque marche produisit un petit gémissement. Le Petit Fantôme éclairait par-dessus son épaule ; Basile suivait de si près que ses moustaches chatouillaient presque l’écharpe verte.

Près du rideau, un jour étroit séparait les deux pans de velours. On apercevait un coin du clavier et une partie du tabouret.

Personne n’y était assis.

« Vous voyez ? murmura Basile. Il doit être debout de l’autre côté du piano. »

La Citrouille se pencha légèrement.

Sur le cuir sombre du tabouret se dessinaient de petites marques blanchâtres. Pas de grandes traces de chaussures : des empreintes rondes avec de minuscules coussinets.

« De la farine », dit-elle.

Basile baissa les yeux vers son tablier.

« Je n’ai pas posé mes pattes là-dessus. »

Un bruit sec les fit reculer.

Deux touches venaient de s’enfoncer presque ensemble.

Un ruban violet pendait au bord du clavier. Sous leurs yeux, il tressauta, remonta entre deux touches blanches, puis glissa de côté.

Le Petit Fantôme sentit son feutre se plisser jusque dans le dos.

« Il y a vraiment quelqu’un. »

La Citrouille essaya de distinguer une silhouette, mais une grande ombre passa soudain sur le mur du fond, dans la lueur de la lampe de scène. Elle avait deux pointes dressées et une longue extrémité qui fouettait l’air.

Basile descendit involontairement une marche.

« Bonsoir ? répéta-t-il, beaucoup moins fort. »

Le ruban fut tiré d’un coup. Une poignée de notes éclata, puis une autre, de plus en plus hautes.

Le velours se gonfla vers eux.

Cette fois, aucun des trois ne trouva d’explication. La Citrouille sentit ses doigts se refermer sur le bord de son chapeau. Le Petit Fantôme avait cessé de flotter : le bas de son feutre touchait presque le sol.

Les trois amis regardent entre les rideaux : un ruban pend du clavier, près d’un tabouret enfariné et d’une grande ombre aux oreilles pointues.

Le rideau remua encore.

La Citrouille recula jusqu’à sentir le bas du feutre du Petit Fantôme contre sa chaussure. Basile avait déjà tourné la tête vers les fenêtres, où les lumières de la place brillaient à travers le brouillard. Dehors, on entendait des voix et le roulement d’une charrette. Tout près. Tout à fait ordinaires.

Ici, sur la scène, quelque chose grattait.

« Nous pourrions attendre la chorale », dit le Petit Fantôme.

Il avait parlé sans quitter le rideau des yeux.

Basile regarda sa montre.

« Elle arrive dans dix minutes. Les bancs ne sont pas placés, et nous ne savons même pas ce qui se promène sur le piano. »

Un petit bruit de frottement courut derrière le velours. La Citrouille imagina malgré elle des doigts invisibles au-dessus des touches. Elle aurait voulu ne pas avoir lu cette légende.

Puis un son minuscule coupa le silence :

« Atchii ! »

Les trois amis se figèrent.

Cet éternuement… La Citrouille le connaissait. Ou croyait le connaître. Elle l’avait entendu dans la cuisine, quand Basile avait saupoudré ses biscuits.

« Pistache ? » appela-t-elle.

Aucune réponse.

Seulement un choc sourd, puis cinq notes précipitées.

« Pistache est bien plus petit que cette ombre », souffla le Petit Fantôme.

Basile avala sa salive.

« Les ombres n’ont pas toujours la bonne taille. »

Il n’avait pas l’air entièrement convaincu par sa propre remarque.

Sur le côté gauche, un passage permettait de contourner le rideau. Le velours y formait un coude sombre qui cachait le reste de la scène.

La Citrouille tendit la main. Le Petit Fantôme la prit, puis Basile saisit le coin libre de l’écharpe verte.

« Ensemble ? demanda-t-elle.

— Ensemble », répondirent les deux autres.

Ils avancèrent dans le passage. La lanterne éclaira une corde, un pupitre renversé, puis le flanc massif du piano.

Juste derrière le rideau, quelque chose bondit.

La Citrouille tient la main du Petit Fantôme portant sa lanterne, tandis que Basile suit en agrippant l’écharpe verte.

Le Petit Fantôme poussa un petit cri. Basile heurta doucement la Citrouille, et tous trois s’immobilisèrent dans un enchevêtrement d’écharpe, de feutre et de moustaches.

Sur le clavier, une petite silhouette rousse venait de retomber à quatre pattes.

Le piano protesta de toutes ses cordes.

Deux yeux verts brillèrent dans la lumière de la lanterne.

« Pistache ! »

Le chaton tourna la tête. Il avait le museau poudré de farine, une oreille légèrement repliée et l’air très occupé de quelqu’un qu’on dérange au milieu d’un travail important.

Entre ses pattes blanches courait un ruban violet.

À l’autre bout, une bobine roulait sur les touches.

Pistache lui donna une tape. La bobine fila vers la droite. Le chaton la poursuivit, et une cascade de sons aigus dégringola dans la salle.

Le Petit Fantôme regarda le mur. Posée près du pied du piano, la petite lampe de scène y projetait l’ombre immense du chaton : les oreilles pointues montaient jusqu’à une étagère, et la queue semblait longue comme un manche à balai.

« C’était toi, les grandes pointes ! »

Pistache éternua.

Le même petit « Atchii ! », indigné et familier.

Basile s’assit sur une caisse vide.

« Je viens d’avoir peur d’un chaton couvert de farine. Je tiens à ce que cela reste entre nous. »

La Citrouille eut un rire qui commença tout petit, se coinça dans sa gorge, puis sortit d’un seul coup. Le Petit Fantôme se mit à rire aussi, et son feutre trembla comme un mouchoir dans le vent.

Pistache, ravi de ce public, bondit sur la bobine.

Un accord énorme les fit sursauter de nouveau.

« Le concert est terminé ! déclara Basile en se relevant.

— Il ne semble pas avoir reçu le programme », répondit la Citrouille.

Car le musicien venait d’attraper le ruban entre ses dents et reculait sur le clavier, touche après touche, sans aucune intention de quitter la scène.

Sur le clavier, Pistache joue avec un ruban violet ; la lampe projette son ombre immense devant les trois amis soulagés.

Attraper Pistache se révéla plus compliqué que découvrir son identité.

Quand Basile tendit les bras, le chaton se glissa derrière le pupitre du piano. Quand la Citrouille approcha par la gauche, il fila à droite. Chaque déplacement ajoutait quelques notes à son œuvre.

« Il joue exactement dans le sens où il marche, remarqua le Petit Fantôme. Nous aurions dû y penser.

— Je pensais surtout à ne pas devenir une citrouille en compote », avoua son amie.

Une longueur de ruban traînait jusqu’au tabouret et s’était prise sous l’un de ses pieds. Pistache tira dessus. Sur le clavier, la bobine sauta, puis se coinça contre une touche noire.

Un miaulement déçu remplaça la musique.

« Attends un peu, petit maître », murmura Basile.

Il libéra la bobine et dégagea le ruban tandis que la Citrouille posait sur le plancher le panier vide des friandises. Le Petit Fantôme y replia un morceau de tissu qui avait protégé les boîtes de biscuits.

Basile fit glisser la bobine loin du piano. Le chaton suivit son déplacement du regard, remua l’arrière-train et sauta du tabouret sur le plancher. Deux bonds plus tard, il atterrit dans le panier avec son trophée.

Il tourna trois fois sur le tissu, posa une patte sur la bobine, puis se coucha.

« Voilà, dit la Citrouille. Une salle de concert beaucoup mieux adaptée. »

Ils purent enfin regarder la scène sans s’attendre à voir bouger chaque objet. Les traces de farine racontaient tout le trajet : une petite table, le tabouret, puis le clavier. Derrière le piano, une porte entrouverte donnait sur le couloir des cuisines.

« Le chemin du ravitaillement », constata Basile.

Un autre indice acheva de les faire sourire : plusieurs poils roux restaient accrochés au bas du rideau, là où la bosse avait glissé.

Basile essuya les touches avec un chiffon doux. Le Petit Fantôme redressa le pupitre, et la Citrouille ramassa les programmes tombés derrière le rideau.

Au loin, la porte d’entrée s’ouvrit. Des voix nombreuses envahirent le vestibule.

« La chorale », souffla Basile.

Sur la scène, les bancs étaient encore empilés.

Pistache saute vers le panier préparé par la Citrouille, tandis que Basile éloigne la bobine et que le Petit Fantôme les éclaire.

Pendant quelques minutes, la scène ressembla à une fourmilière.

Basile et la Citrouille transportèrent les bancs pendant que le Petit Fantôme alignait les pupitres. On retrouva une partition sous le tabouret, une autre derrière une caisse et un bonbon à la violette dans la poche du tablier de Basile.

« Celui-là n’a rien à faire ici », déclara le confiseur.

Il le remit néanmoins dans sa poche.

La Citrouille tira les rideaux. Le velours s’ouvrit largement, découvrant le piano sous la lumière des appliques. Sans les grands plis sombres devant lui, il paraissait beaucoup moins secret et légèrement poussiéreux.

Basile s’assit sur le tabouret nettoyé et joua quelques notes, du grave vers l’aigu, puis les premières mesures de la chanson des lanternes. Cette fois, elles se suivaient dans le bon ordre. Un petit fil violet accroché au bord du clavier remua sous ses doigts. Il le ramassa en souriant et recommença.

La mélodie s’éleva, claire et complète.

La chorale entra au moment où il terminait. Bientôt, des capes étoilées, des chapeaux pointus et des bonnets orange remplirent les premiers rangs. Derrière les fenêtres, le brouillard épaississait encore, mais la salle sentait le caramel et les manteaux d’automne.

En déposant les derniers programmes, la Citrouille retrouva le feuillet sous la boîte de caramels. Elle le déplia jusqu’en bas. Une ligne, cachée jusque-là dans le pli, indiquait : « Une légende inventée par la chorale des Aulnes pour vous donner le frisson ! »

Elle montra la phrase à ses amis.

« Inventée ? répéta le Petit Fantôme. Pistache l’a pourtant très bien répétée.

— Il préfère la musique aux explications », répondit Basile.

Le Petit Fantôme installa le panier près de la table aux friandises. Le chaton dormait, une patte blanche posée sur sa bobine.

« Tu crois qu’il a répété toute la journée ? demanda-t-il.

— J’espère que non, répondit la Citrouille. Sinon, il manque vraiment d’entraînement. »

Les premières voix montèrent. Basile accompagna la chorale, très droit sur son tabouret.

À la fin du premier couplet, un éternuement minuscule s’échappa du panier.

Les trois amis tournèrent aussitôt la tête.

Pistache ouvrit un œil, bâilla et se rendormit.

La Citrouille retint un rire derrière son écharpe verte.

Cette fois, personne ne sursauta. Et le pianiste à moustaches laissa les autres terminer le concert.

Basile accompagne la chorale au piano ; près des bonbons, Pistache dort dans son panier, tandis que la Citrouille et le Petit Fantôme échangent un regard.

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