9-12 ans
Le Miroir qui réclame son nom
Le registre des déguisements a disparu, et le spectacle d’Halloween commence bientôt. Pour le retrouver, la Citrouille et le Petit Fantôme devront écouter ce qu’un vieux miroir essaie de leur dire… sans se laisser tromper par leurs propres frissons.

Dans le manoir des Ronces, les préparatifs du spectacle faisaient un bruit de vaisselle dans un panier : des boutons roulaient, des cintres s’entrechoquaient, des enfants réclamaient leurs capes. Une odeur de pommes chaudes et de bonbons à l’orange montait de la grande salle.
Au milieu de ce remue-ménage, Pétronille fouillait une corbeille avec une énergie désespérée. La petite hérissonne costumière portait trois rubans autour du cou et une paire de lunettes de travers.
« Une chaussette rayée, deux moustaches, un nez de renard… Mais où est ce registre ? »
La Citrouille ajusta son chapeau-feuille jaune. Son écharpe verte traînait sur un tabouret.
« Le grand cahier bleu ?
– Celui des réservations ! Sans lui, impossible de savoir qui attend une cape de magicien et qui a demandé des ailes de papillon. J’ai déjà promis la même couronne à quatre personnes. »
Le Petit Fantôme, tout en feutre blanc, leva sa lanterne dorée. Une douce clarté y brillait, pareille à une étoile prise dans du miel.
« Où l’as-tu vu pour la dernière fois ?
– Dans l’ancien salon, au bout de la galerie. J’y préparais les accessoires cet après-midi. Ensuite… ensuite, quelqu’un a crié que les oreilles du lapin étaient dans la soupe. »
La Citrouille regarda l’horloge. Il restait moins d’une heure avant le spectacle.
« Nous allons le chercher. Ne distribue plus de couronnes en attendant. »
Ils quittèrent l’agitation et traversèrent la galerie. Dehors, la nuit d’automne noyait le champ de citrouilles dans un brouillard argenté. Un corbeau perché sur la grille lâcha un croassement, comme s’il annonçait leur passage.
À mesure qu’ils avançaient, les rires derrière eux devenaient plus minces.
« Tu connais la légende du miroir du salon ? demanda le Petit Fantôme.
– Non.
– Moi non plus. Mais j’aurais préféré qu’on dise simplement : le salon avec les fauteuils. »
La porte du salon résista, puis céda avec un soupir de bois.
Le Petit Fantôme passa sa lanterne dans l’ouverture. Sa lumière découvrit des fauteuils sous des housses, une petite table chargée de boîtes et un meuble bas aux nombreux tiroirs. Au-dessus de la cheminée se dressait un miroir immense, encadré de feuilles sculptées.
Une fenêtre entrouverte laissait entrer l’air humide du jardin. Le rideau remuait lentement, bien qu’aucun souffle ne se sentît près de la porte.
« Le registre est bleu, rappela la Citrouille. Cherchons quelque chose de bleu. »
Ils trouvèrent un coussin, une bobine et une plume. Aucun cahier.
La Citrouille s’agenouilla devant la table. Des morceaux de tissu couvraient une fiche cartonnée. Près d’un encrier vide reposait un petit objet pâle, taillé en pointe.
« Pétronille a travaillé ici, c’est certain. Il y a autant d’épingles que de miettes après un goûter. »
Le Petit Fantôme ne répondit pas.
Il regardait le miroir.
Un voile de buée avait gagné la glace froide. Au milieu de ce voile, une lettre venait de se dessiner. Puis une deuxième. D’autres suivirent, si lentement qu’on aurait cru voir une main écrire de l’autre côté.
RENDEZ-MOI MON NOM.
La Citrouille se redressa d’un coup.
« C’est toi qui as fait ça ?
– Avec quoi ? Mes poches contiennent un mouchoir et une dragée collée. »
Ils se rapprochèrent malgré eux.
L’air sentait la poussière, le bois ciré… et quelque chose de plus léger.
« De la lavande », murmura la Citrouille.
Sous les mots apparut alors une empreinte de main. Cinq doigts s’étalèrent sur la glace, au-dessus d’une paume large.
Le Petit Fantôme replia ses petites mains de feutre contre lui.
« Celle-là n’est pas à moi. »
Derrière eux, très doucement, la porte commença à grincer.

Le grincement traversa le salon, aigu et interminable.
La Citrouille se retourna. La porte bougeait toute seule.
« Elle était ouverte davantage tout à l’heure. »
Le Petit Fantôme leva sa lanterne. Une ombre glissa sur le mur : longue, étroite, coiffée d’une pointe. Puis quelque chose frotta derrière un fauteuil.
Dans la galerie, l’horloge se mit à sonner.
Ils comptèrent sans le vouloir.
Dix. Onze. Douze.
Un treizième coup vibra dans le silence.
« Ce n’est pourtant pas minuit », souffla la Citrouille.
Un bruit sec claqua près de la fenêtre. Le rideau se souleva, une étoffe sombre passa entre eux, et la lanterne s’éteignit.
Le Petit Fantôme poussa un cri minuscule.
Il n’y avait plus que le reflet gris de la fenêtre dans le miroir. Sous l’empreinte, une nouvelle ligne devenait visible :
JE PRENDS TON VISAGE…
« Je préfère le garder ! » s’écria la Citrouille.
Ils reculèrent ensemble. Le Petit Fantôme heurta le pied d’un fauteuil. La Citrouille attrapa son écharpe, persuadée pendant une seconde que quelqu’un la retenait, avant de comprendre qu’elle marchait dessus.
La porte n’était qu’à quelques pas.
Ils pouvaient partir. Retrouver les voix, les bonbons, Pétronille et ses rubans. L’idée était si agréable que la Citrouille fit déjà un mouvement vers la sortie.
Mais le registre était toujours introuvable.
« Attends », dit le Petit Fantôme.
Sa voix tremblait franchement.
« Quoi ?
– Les lettres sentent la lavande. »
La Citrouille regarda les mots pâles.
« Et alors ?
– Je ne sais pas. Mais je voudrais comprendre avant de décider que ce miroir veut vraiment mon visage. »
La Citrouille resta immobile un long moment. Puis elle ramena son écharpe autour de son cou.
« D’accord. Nous regardons. Mais si le miroir réclame aussi mon chapeau, je proteste. »

Ils commencèrent par la lanterne.
Le Petit Fantôme la souleva doucement. Une lumière filtra près de la poignée.
« Elle n’est pas éteinte ! »
Une pièce de velours noir s’était abattue sur ses parois dorées. Il la retira : la clarté revint, et avec elle les contours rassurants des fauteuils.
« Un morceau de cape, constata la Citrouille. Très doué pour jouer la nuit. »
Elle le posa sur un siège, puis examina la fenêtre. D’autres chutes de velours attendaient sur le rebord : une bourrasque avait emporté celle-ci. Un long ruban, noué à la poignée, frappait le bois chaque fois que le vent le soulevait. À côté, une cape à col pointu pendait à une patère. Son ombre oscillait sur le mur et son ourlet frottait derrière le fauteuil.
Une nouvelle rafale gonfla le rideau. Au même instant, la porte pivota en grinçant.
« Le courant d’air, dit le Petit Fantôme. C’est lui qui déplace la porte. »
Cela expliquait les bruits et la silhouette. La main et les mots restaient un mystère.
Ils retournèrent vers le miroir, moins vite qu’ils ne l’auraient voulu. La première phrase avait presque disparu : la buée s’amincissait.
« Il efface ce qu’il écrit », murmura le Petit Fantôme.
La Citrouille approcha son visage pour mieux voir. Son souffle déposa une petite tache de vapeur sur la glace. Dans cette tache, le bas d’une lettre reparut.
Elle recula, puis recommença. Le même trait revint, exactement au même endroit.
« Ce n’est peut-être pas lui qui écrit maintenant. »
Sur la table, elle dégagea enfin la fiche enfouie sous les tissus. Son titre était tracé en violet : « Devinettes invisibles ».
À côté reposait le morceau pâle taillé en pointe. Le Petit Fantôme le renifla.
« Lavande. »
C’était du savon. Un peu de poussière blanche couvrait encore sa pointe. La Citrouille compara cette poussière au bord d’une lettre sur le miroir : on y voyait une trace fine, presque transparente.
Ils commençaient à comprendre, mais quand le fauteuil grinça derrière eux, ils sursautèrent si fort que le savon leur échappa. Il tomba avec un petit toc ridicule.
La Citrouille baissa les yeux. En reculant, elle avait appuyé son talon contre le pied du fauteuil. Elle le poussa de nouveau : le même grincement retentit.
« Et celui-là, c’est moi », reconnut-elle.

Le Petit Fantôme ramassa le savon et retourna la fiche.
Au dos, une écriture ronde expliquait : « Écrire légèrement sur une glace propre. Laisser sécher. Souffler doucement pour révéler le message. On peut aussi employer des empreintes savonnées. »
Plus bas figurait une date vieille de plusieurs automnes.
« C’était un atelier », dit-il.
La Citrouille examina l’empreinte. Elle était beaucoup plus grande que leurs mains, et plus grande aussi que les petites pattes de Pétronille.
« Un atelier pour qui ? »
Dans une boîte sous la table, ils découvrirent des tampons, des chiffons, des flacons presque vides et un gant de théâtre monté sur un manche. Ses cinq doigts rembourrés étaient raidis par un dépôt blanchâtre.
Le Petit Fantôme plaça le gant devant l’empreinte, sans toucher la glace.
Le pouce correspondait. L’index aussi. Le petit doigt avait la même courbure étrange.
« Voilà notre grande main. »
La Citrouille sentit ses épaules se détendre. Elle n’avait pas remarqué qu’elle les gardait levées depuis le treizième coup.
Ils essayèrent alors la méthode de la fiche sur un petit miroir de poche trouvé dans la boîte. La Citrouille y traça un point de savon. À sec, il se voyait à peine. Sous son souffle, il ressortit aussitôt dans la buée.
« Donc les mots étaient déjà là, dit-elle. L’air humide les a révélés.
– Et nous avons apporté le public », ajouta le Petit Fantôme.
Il restait cependant une difficulté. La phrase « JE PRENDS TON VISAGE » ne donnait aucune indication sur le registre.
Ils ramenèrent leur lumière vers la grande glace. Sous la ligne inquiétante se cachaient d’autres marques presque invisibles.
« Il faut lire jusqu’au bout », dit la Citrouille.
Dehors, le corbeau croassa encore. Cette fois, personne ne recula.
Le Petit Fantôme lui adressa même un regard sévère.
« Toi, attends ton tour. Nous avons déjà assez de commentaires. »

Il fallut plusieurs essais pour lire le message entier. La Citrouille soufflait sur une partie de la glace pendant que le Petit Fantôme éclairait les lettres. Puis ils échangeaient leurs places et recomposaient les morceaux à voix haute.
La devinette disait :
« Je prends ton visage, mais ne le garde pas. Tu lèves une main, je fais le même geste que toi. Je n’ai ni yeux ni bouche, et pourtant je te ressemble. Trouve mon nom : le bon tiroir nous rassemble. »
Ils restèrent silencieux.
Puis la Citrouille regarda son reflet, son chapeau-feuille un peu de travers et son écharpe remontée jusqu’au menton.
« Un miroir.
– Évidemment ! s’exclama le Petit Fantôme. Il ne prend pas le visage pour l’emporter. Il prend son image. »
Ils se tournèrent vers le meuble bas.
Ses tiroirs portaient des étiquettes jaunies. On lisait « RUBANS », « GANTS », « COURONNES ». Sur la rangée inférieure, plusieurs cartons étaient retournés dans leurs petits supports de cuivre.
La Citrouille en fit glisser un.
« ÉVENTAILS. »
Le Petit Fantôme essaya le suivant.
« MIROIRS ! »
Il tira sur le bouton. Le tiroir avança de deux doigts, puis coinça.
Dans la galerie, des pas pressés résonnèrent. Une voix appela qu’on allait bientôt ouvrir les portes de la salle.
La Citrouille s’accroupit. Un ruban violet s’était pris entre le tiroir et le meuble. Elle le dégagea, le Petit Fantôme tira de nouveau, et le tiroir s’ouvrit brusquement.
Sous trois petits miroirs enveloppés de tissu reposait le registre bleu.
Pendant une seconde, ils le contemplèrent sans bouger.
Puis ils s’exclamèrent ensemble :
« Le voilà ! »
La Citrouille serra le cahier contre son écharpe. Sur la première page, des noms d’enfants s’alignaient face aux déguisements réservés.
Le Petit Fantôme retourna l’étiquette dans son support, laissant le mot « MIROIRS » bien visible.
« Voilà. On lui a rendu son nom. J’espère qu’il ne réclamera pas un prénom en plus. »

Ils revinrent dans la grande salle juste au moment où Pétronille proposait à un enfant déguisé en hibou de patienter avec un chapeau de pâtissier.
À la vue du registre, la petite hérissonne laissa tomber son mètre de couturière.
« Dans le tiroir des miroirs ! Bien sûr ! Je l’avais glissé sous les miroirs enveloppés pour ne pas le tacher avec mes accessoires savonneux. Puis cette histoire d’oreilles de lapin m’a fait tout oublier ! »
Elle ouvrit le cahier et retrouva aussitôt les ailes du hibou.
« Tu connaissais les messages sur la glace ? demanda la Citrouille.
L’ancien atelier de devinettes ? Oui ! J’ai ressorti sa boîte cet après-midi pour préparer un décor. Autrefois, on cachait les réponses en retournant les étiquettes des tiroirs. J’ai aussi retiré le rideau qui couvrait le grand miroir. Il restait donc des inscriptions ? »
Le Petit Fantôme leva un doigt.
« Des inscriptions. Une main. Une demande assez insistante. Et une horloge qui sonne treize coups. »
Pétronille eut un petit rire.
« Ah, celle de la galerie ! Elle sonne toujours midi à l’heure du spectacle, et son mécanisme répète parfois le dernier coup. Le réparateur l’attend demain. »
La Citrouille et le Petit Fantôme échangèrent un regard. Même l’horloge avait donc triché.
Bientôt, chaque enfant reçut le déguisement réservé. Une cape étoilée passa devant une paire d’ailes orange ; un renard poursuivit son propre ruban. Le registre révéla que les quatre amateurs de couronnes jouaient dans quatre scènes différentes : ils pourraient se transmettre la couronne en coulisses.
Lorsque le rideau de théâtre se leva, la Citrouille et le Petit Fantôme s’assirent au premier rang. Entre eux, la lanterne dorée éclairait un sachet de bonbons à la lavande que personne n’avait encore osé ouvrir.
« Tu crois qu’on devrait retourner fermer la fenêtre du salon après le spectacle ? chuchota la Citrouille.
Oui. Et laisser un mot au miroir.
Quel mot ? »
Le Petit Fantôme réfléchit, puis sourit.
« Votre nom a bien été retrouvé. Pour toute nouvelle réclamation, merci d’attendre demain. »
Au fond de la galerie, l’horloge sonna un coup.
Ils attendirent le suivant.
Il ne vint pas.
« Enfin quelqu’un qui sait s’arrêter », murmura la Citrouille.
Puis elle ouvrit le sachet de bonbons.

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