9-12 ans

Le Livre qui refusait le silence

À quelques minutes de la veillée d’Halloween, un livre se met à parler dans la bibliothèque du manoir. Pour lui rendre le silence, Céleste, la Citrouille et le Petit Fantôme devront d’abord trouver le courage de l’écouter.

Dans la bibliothèque embrumée, Céleste, la Citrouille au chapeau jaune et le Petit Fantôme regardent un grand livre ouvert près de la fenêtre.

Le brouillard avait avalé le champ de citrouilles, puis les marches du manoir. Depuis la bibliothèque, on ne voyait plus que les dernières feuilles d’un marronnier, collées aux vitres comme de petites mains rousses.

Céleste disposa douze coussins devant la cheminée. Les jeunes auditeurs arriveraient bientôt pour la veillée d’Halloween, avec leurs déguisements et leurs poches pleines de bonbons.

Il ne manquait qu’une histoire.

« Une drôle, proposa le Petit Fantôme. Avec un château qui éternue.

– Une mystérieuse », répondit la Citrouille en redressant son chapeau-feuille jaune.

Son écharpe verte traînait sur un coussin. Elle la ramena d’un geste digne, puis ajouta :

« Mais pas trop mystérieuse. Il faut penser aux coussins. Ils sont impressionnables. »

Céleste sourit. Avec sa salopette bleue, son pull prune et ses boucles brunes retenues par deux barrettes, elle n’avait pas encore l’air d’une grande bibliothécaire. Pourtant, on lui avait confié la préparation de toute la salle.

Elle consulta son carnet.

« Les autres recueils sont partis pour la fête du village. Il nous reste Les Contes de la treizième heure. Un seul livre, mais quarante histoires. »

Sur la table, l’énorme volume couleur de mûre attendait entre un pot de crayons et une assiette de caramels. Céleste l’ouvrit, parcourut quelques titres, puis le transporta sur le pupitre près de la fenêtre.

Le Petit Fantôme approcha sa lanterne dorée. Sa clarté douce glissa sur les caractères.

Dehors, un corbeau se posa sur la balustrade. Trois coups de bec résonnèrent contre la pierre.

« Le messager du manoir », murmura Céleste.

Au village, on racontait qu’il venait annoncer les nuits où la bibliothèque refusait de dormir.

La Citrouille regarda les rayonnages.

« Elle peut veiller. Tant qu’elle ne ronfle pas. »

Ils repartirent chercher des couvertures près de la porte.

Derrière eux, une page froissa le silence.

Puis une voix souffla depuis le pupitre :

« Et maintenant, gardez ma place… »

Céleste tourna la tête si brusquement qu’une barrette glissa dans ses boucles.

« Tu as dit quelque chose ?

- J’allais demander un caramel », répondit la Citrouille.

Le Petit Fantôme secoua son corps de feutre blanc. Lui non plus n’avait rien dit.

Ils revinrent jusqu’au tapis. Le pupitre paraissait vide sous cet angle : son rebord cachait entièrement le livre. Céleste se pencha sur le côté.

Le volume était toujours là.

« Il doit y avoir quelqu’un derrière. »

Elle contourna le pupitre. Personne. Seulement un fauteuil, le rideau et une pantoufle oubliée depuis si longtemps qu’elle avait pris la couleur de la poussière.

La Citrouille inspecta la pantoufle.

« Elle n’a pas l’air bavarde. »

Une page se souleva.

« Et maintenant, gardez ma place… »

Cette fois, tous trois virent les mots trembler sur le papier. Le Petit Fantôme recula jusqu’à toucher le fauteuil.

Aussitôt, la voix recommença, plus distincte :

« Et maintenant, gardez ma place… »

Céleste sentit un froid courir entre ses épaules.

Elle connaissait la légende du lecteur invisible. On prétendait qu’il changeait les histoires de rayon, soufflait entre les livres fermés et tirait les rideaux quand on lui tournait le dos. Jusqu’ici, elle avait surtout soupçonné les courants d’air.

La Citrouille attrapa le bas de son écharpe.

« Peut-être qu’il veut le fauteuil.

- Ou notre place », chuchota le Petit Fantôme.

Au-dessus de la porte, l’horloge sonna neuf heures. Céleste compta machinalement.

Dix. Onze. Douze.

Puis un treizième coup, grave et solitaire.

Le corbeau s’envola.

Le livre tourna six pages d’un seul mouvement. Il s’arrêta au milieu d’un conte intitulé La Fenêtre aux trois étoiles.

Céleste s’approcha assez pour lire une ligne : « Alors, la voyageuse posa sa valise sous la fenêtre… »

« On pourrait choisir une autre histoire », proposa-t-elle.

Elle tourna quelques feuillets.

Ils revinrent immédiatement en arrière.

Sous ses doigts réapparut la même fenêtre, la même voyageuse, la même valise.

Céleste se penche sur le livre dont les pages se soulèvent, tandis que le Petit Fantôme recule et la Citrouille serre son écharpe.

« C’est un mécanisme », déclara Céleste.

Elle aurait préféré que sa voix soit plus ferme.

Elle examina le dos du pupitre, chercha une ficelle, une petite manivelle, quelque chose qui expliquerait les pages. Ses doigts ne rencontrèrent que du bois et de la poussière.

Le Petit Fantôme éclaira sous le meuble.

« Si c’est une plaisanterie, elle est très bien cachée. »

La Citrouille posa un dictionnaire sur la page de gauche.

Pendant trois secondes, rien ne bougea.

Puis les feuillets glissèrent sous le dictionnaire avec un bruit de pas pressés. Le gros ouvrage bascula sur le tapis dans un pouf indigné.

« Pardon », lui dit la Citrouille.

Céleste referma Les Contes de la treizième heure.

Un souffle passa entre ses mains.

La couverture se souleva.

« Et maintenant, gardez ma place… »

Ils reculèrent ensemble.

« ET MAINTENANT, GARDEZ MA PLACE… »

Les pages se mirent à tourner si vite qu’on ne distinguait plus leurs bords. Une spirale de papier se dressa autour du pupitre. Le rideau gonfla. Les crayons roulèrent de la table.

Le Petit Fantôme leva sa lanterne pour mieux voir.

Un tourbillon de feuillets la cacha entièrement.

La bibliothèque perdit sa lumière dorée.

Il ne resta que les braises dans la cheminée et, sur le mur, une ombre immense qui ouvrait et refermait des doigts pointus.

La Citrouille poussa un petit cri. Céleste attrapa sa main. Ils reculèrent jusqu’à la porte, le Petit Fantôme flottant juste derrière eux, sa lanterne à bout de bras.

La poignée était là, à portée de doigts.

De l’autre côté du couloir, on entendait déjà des voix lointaines, un rire, le froissement des premiers déguisements.

Céleste s’arrêta.

« Si on part, il continuera. Les autres vont entrer ici. »

Le Petit Fantôme tremblait si fort que les coutures de son feutre frémissaient.

« On peut emporter les coussins dans le salon.

– Et raconter quoi ? demanda la Citrouille. Le dictionnaire est encore plus lourd. »

Personne ne rit.

Sur le pupitre, la voix reprit, plus forte encore.

Des pages tourbillonnent devant la lanterne du Petit Fantôme, tandis que Céleste tient la main de la Citrouille près de la porte.

La Citrouille regarda la porte, puis ses amis.

« Nous n’avons jamais attendu la fin.

La fin de quoi ? demanda Céleste.

De sa phrase. Chaque fois, nous bougeons, nous parlons, nous essayons de fermer quelque chose. »

Un craquement traversa la bibliothèque. Le Petit Fantôme serra l’anneau de sa lanterne, toujours cachée derrière les pages.

« Et si la fin était pire que le début ? »

Céleste n’avait pas de réponse. Elle avait la gorge sèche et une envie très nette de rejoindre les voix du couloir.

Pourtant, elle lâcha la poignée.

« On écoute une fois. Jusqu’au bout. Après, on décide. »

Ils avancèrent de trois pas, sans se séparer.

L’ombre aux doigts pointus remua sur le mur.

La Citrouille ferma les yeux, les rouvrit aussitôt : elle préférait savoir où était le pupitre.

« Et maintenant… »

La voix emplissait la salle.

Le Petit Fantôme se tassa, mais resta là.

« … gardez ma place… »

Ils attendirent.

Une seconde.

Deux.

Au fond du livre, un bruit minuscule se fit entendre : tac, tac, tac.

Puis plus rien.

La phrase n’avait pas de suite. Aucun récit ne commençait. Aucune apparition ne sortait des rayonnages.

Les pages ralentirent.

La lanterne reparut, toujours lumineuse, derrière les derniers feuillets. Son éclat éclaira le rideau : ses glands dessinaient les fameux doigts sur le mur.

« Une ombre de pompons », souffla la Citrouille, vexée d’avoir crié pour de la passementerie.

Céleste s’approcha encore. Le livre était revenu à La Fenêtre aux trois étoiles.

Tac, tac, tac.

Le bruit venait du bas de la couverture. Quelque chose frappait doucement le bois du pupitre.

Le Petit Fantôme abaissa sa lumière.

Un bout de tissu dépassait sous le volume. Il pendait dans l’étroite fente entre le pupitre et son rebord. À son extrémité brillait une petite pièce de cuivre : c’était elle qui cognait le bois.

« Voilà quelque chose que nous n’avions pas regardé », murmura Céleste.

Pour la première fois, le livre ne haussa pas la voix.

Les trois amis se regroupent devant le pupitre tandis que les pages retombent et qu’un ruban grenat pend sous le livre.

La Citrouille se glissa à côté du pupitre et tira doucement sur le tissu.

Un long ruban grenat apparut. Son extrémité restait attachée en haut du dos du livre.

« Un signet », dit Céleste.

Elle le connaissait bien, ce genre de ruban cousu dans les recueils anciens. Mais celui-ci avait glissé derrière le pupitre : on n’en voyait presque rien.

Le Petit Fantôme éclaira la couverture. De fines lettres dorées entouraient le titre, presque effacées sous une pellicule grise.

Céleste passa sa manche dessus et lut :

« Après lecture, marquer sa place pour laisser dormir les histoires. »

Ils se regardèrent.

« Gardez ma place », répéta la Citrouille, cette fois avec sa propre voix.

Céleste ouvrit le livre à la première page et y posa le ruban.

« Nous allons te laisser te reposer. »

Elle rabattit la couverture.

Le livre resta immobile.

La Citrouille commençait à sourire lorsqu’un feuillet dépassa, puis dix, puis cinquante. Le volume s’ouvrit d’un coup, rejetant le signet sur le côté.

« Et maintenant, gardez ma place… »

Tous trois sursautèrent.

« Ce n’est pas n’importe quelle place », comprit le Petit Fantôme.

Les pages revinrent encore à la voyageuse et à sa valise.

Céleste sentit ses joues chauffer.

« Quand j’ai cherché un conte, tout à l’heure, j’ai commencé à lire celui-ci. Puis vous m’avez appelée pour les couvertures. J’ai quitté le livre au milieu de la page. »

Elle retrouva la ligne où elle s’était arrêtée. Sous la fenêtre dessinée, une bande légèrement plus claire traversait le papier. Elle avait exactement la largeur du ruban.

« Ce passage devait déjà être marqué depuis longtemps. J’ai fait glisser le signet en tournant les pages. »

La Citrouille examina l’illustration.

« Alors, la voyageuse attend toujours sous sa fenêtre ?

– Et le livre attend qu’on lui garde notre place », répondit Céleste.

Au-dehors, des pas crissèrent sur le gravier. Les invités approchaient du manoir.

La Citrouille ramassa le signet. Aussitôt, un courant d’air le lui arracha.

Le ruban claqua au-dessus du livre comme une petite langue moqueuse.

Céleste dépoussière les lettres dorées du livre, la Citrouille tire un long signet grenat et le Petit Fantôme approche sa lanterne.

Le Petit Fantôme essaya d’attraper le signet. Le ruban glissa entre ses doigts, fouetta le bord du pupitre et disparut sous une nouvelle vague de pages.

« Il réclame qu’on le range et il ne nous laisse pas faire ! » protesta la Citrouille.

Céleste tendit les mains vers le livre. La voix enfla aussitôt.

Elle les retira.

Le volume se calma un peu.

« Il croit que je vais encore changer de page. »

Derrière eux, quelqu’un frappa à la grande porte du manoir. Une voix joyeuse annonça l’arrivée d’une sorcière et de deux chats bottés.

La Citrouille regarda les coussins vides.

« J’espère que leurs bottes sont plus propres que cette pantoufle. »

Cette fois, le Petit Fantôme eut un rire bref. Sa lanterne dessina un cercle doré sur le pupitre.

Céleste observa les feuillets. Le mouvement n’était pas continu : après chaque tourbillon, ils se reposaient quelques instants au même passage.

« Il faut attendre la fin de sa phrase. Comme tout à l’heure. »

Ils immobilisèrent leurs mains.

« Et maintenant, gardez ma place… »

Le dernier souffle s’éteignit.

La voyageuse reparut sous sa fenêtre.

« Maintenant », murmura Céleste.

Le Petit Fantôme avança la lanterne. La Citrouille récupéra le bout du ruban sur le rebord. Céleste le reçut entre deux doigts et l’étendit sur la page, le long de la bande claire.

Les feuillets frémirent.

Elle attendit, le cœur battant.

Puis elle ferma doucement la couverture.

Un long soupir sortit du volume.

Le rideau retomba. Un dernier crayon roula sur le parquet et s’immobilisa contre le tapis. L’horloge reprit son petit tic-tac ordinaire.

La Citrouille se pencha.

« Est-ce que… »

Céleste et le Petit Fantôme la regardèrent si vivement qu’elle termina en chuchotant :

« … quelqu’un d’autre a besoin d’une sieste ? »

Le livre ne répondit pas.

Il resta fermé, le ruban bien visible entre ses pages.

Céleste essuya le dernier coin poussiéreux de la couverture. Sous sa manche apparurent deux lignes minuscules :

« Une place oubliée ? L’horloge sonnera treize coups. Notre corbeau messager viendra réclamer un lecteur. »

« Il ne venait pas annoncer quelque chose de terrible, dit le Petit Fantôme. Il venait chercher de l’aide.

– La prochaine fois, il pourrait apporter un billet », suggéra la Citrouille.

Céleste regarda les rayonnages, désormais immobiles.

« Et si notre lecteur invisible n’avait jamais été qu’un livre mal refermé ? »

Le Petit Fantôme contempla le rideau, puis les crayons éparpillés.

« Un livre avec beaucoup de souffle. »

Sous la lanterne du Petit Fantôme, Céleste pose le signet sur une page illustrée tandis que la Citrouille lui tend le ruban.

Les premiers enfants entrèrent dans la bibliothèque au moment où Céleste redressait le dernier coussin.

Une petite sorcière examina le dictionnaire abandonné sur le tapis.

« C’est ça, l’histoire ?

– Seulement si vous voulez savoir ce que signifie “épouvantablement” », répondit la Citrouille.

Le Petit Fantôme posa sa lanterne dorée près du fauteuil de lecture. Sa lumière accueillit des capes violettes, des chapeaux pointus, des oreilles de chat et un déguisement de pot de confiture dont le couvercle passait difficilement entre les chaises.

La salle était calme.

Céleste, elle, ne l’était pas tout à fait.

Elle emporta Les Contes de la treizième heure jusqu’au fauteuil et garda la main sur sa couverture.

Le Petit Fantôme vint flotter près de son épaule.

« Tu crois qu’il recommencera ? »

Elle regarda le ruban.

« Pas si nous lui gardons sa place. »

Elle ouvrit le recueil à la page marquée. Aucun souffle ne traversa la pièce. Les feuillets reposaient tranquillement sous ses doigts.

« Ce soir, annonça-t-elle, nous allons découvrir La Fenêtre aux trois étoiles. »

La Citrouille s’installa au pied du fauteuil, enroulée dans son écharpe verte. Au premier bruissement de papier, elle leva le nez. Mais c’était simplement Céleste qui revenait au début du conte.

Alors, elle étendit ses petits pieds sur le tapis.

Céleste lut l’histoire d’une voyageuse qui avait loué une chambre dans une auberge où les constellations entraient par la fenêtre. Quand elle leva les yeux, les enfants s’étaient rapprochés sur leurs coussins.

À la fin du conte, elle glissa soigneusement le ruban à la nouvelle page et referma le volume.

Un très petit bruit monta de la reliure.

Frrr… pff.

La Citrouille se redressa.

« Vous avez entendu ? »

Le Petit Fantôme approcha son oreille de feutre.

Frrr… pff.

« Il ronfle. »

Céleste porta une main à sa bouche pour retenir son rire. Sur les coussins, on se mit à pouffer.

Le livre dormait si paisiblement que la Citrouille lui tapota la couverture.

Dehors, le corbeau revint sur la balustrade. Céleste lui montra le signet d’un petit geste. L’oiseau inclina la tête, lissa une plume et s’installa à l’abri du vent. Sa tournée de messager était terminée.

Dans le fauteuil, Céleste n’avait plus froid aux épaules.

La Citrouille venait de proposer au livre un mouchoir, au cas où son histoire de château qui éternue serait contagieuse.

Entourée d’enfants déguisés, Céleste tient le livre fermé sur ses genoux, tandis que la Citrouille lui offre un mouchoir et que le fantôme écoute.

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