9-12 ans
Le Jardinier derrière les vitres
Au manoir des Ronces, les décors d’Halloween attendent dans une serre où personne ne va plus après la tombée du jour. Pour les rapporter avant le départ de la charrette, Ninon, la Citrouille et le Petit Fantôme vont devoir regarder la peur… tout en bas des bottes.

Quand Ninon arriva au manoir des Ronces, les premières fenêtres s’allumaient dans le village, de l’autre côté du champ de citrouilles. Ici, en revanche, pas une lumière. Le brouillard s’accrochait aux grilles comme de la laine oubliée.
La Citrouille resserra son écharpe verte. Son chapeau-feuille jaune frémissait dans le vent.
« Tu es certaine que les décors sont ici ? demanda-t-elle.
Certaine de l’adresse », répondit Ninon.
Elle déplia une liste tachée de peinture : guirlandes de lunes, rideaux violets, lanternes en forme de chats, grand croissant argenté. Tout ce qu’il fallait pour transformer la salle du village en palais d’Halloween, et qu’elle avait oublié de faire charger le matin.
Apprentie décoratrice depuis trois semaines, Ninon avait déjà appris à fabriquer une étoile avec du carton, à reconnaître six nuances d’orange et à dire « c’est presque prêt » sans rougir. Elle n’avait pas encore appris à penser à tout.
Près de la grille, le conducteur de la charrette rabattit une couverture sur son siège.
« Je fais le tour du verger pour prendre les paniers de pommes. Quand je reviens, je sonne trois fois. Il faudra charger aussitôt : les invités n’attendront pas toute la nuit. »
Les roues s’éloignèrent en grinçant.
Le Petit Fantôme leva sa lanterne dorée. Sa douce lumière éclaira son visage de feutre blanc, puis une pancarte fixée de travers : SERRE DU FOND.
Au-dessus, un corbeau occupait le pilier du portail.
« Si tu sais où sont les décors, tu peux nous accompagner », lui proposa le Petit Fantôme.
L’oiseau poussa un croassement si rauque que la Citrouille sursauta.
« Il préfère nous encourager d’ici. »
Ils traversèrent l’allée. Sous leurs pas, les feuilles mouillées produisaient un bruit de papier froissé.
Derrière le manoir, au fond du jardin, les vitres de la serre étaient noires. Pourtant, entre deux montants, quelque chose de très grand venait de bouger.
La serre avait la longueur d’une maison et un toit pointu, couvert de feuilles. Des pots vides bordaient son soubassement. À l’intérieur, des tiges desséchées montaient contre les vitres, si serrées qu’on aurait dit une écriture impossible à lire.
Ninon essuya un carreau avec sa manche.
« Je vois des caisses. Et le croissant argenté ! »
La Citrouille ne regardait pas les caisses.
Au fond de la serre, une haute silhouette portait un chapeau à large bord. Un de ses bras était levé. L’autre semblait tenir quelque chose contre sa poitrine.
« Le jardinier », souffla-t-elle.
Le Petit Fantôme rapprocha sa lanterne.
« Un jardinier qui travaille encore ?
– Celui de la légende. On raconte qu’il fait sa ronde quand le manoir est vide. Il compte les pots et frappe contre les vitres si quelqu’un dérange ses plantes. »
Ninon connaissait une autre version : le jardinier entendait pousser les mauvaises herbes et pouvait reconnaître un visiteur au bruit de ses chaussures. Elle préféra ne pas le préciser.
Un gargouillement monta de l’intérieur.
Le bras de la silhouette s’abaissa brusquement.
Toc.
Puis il remonta.
Tous trois reculèrent ensemble.
« Il pourrait aussi ranger ses outils », dit Ninon.
Elle aurait aimé que sa voix ressemble davantage à celle de quelqu’un qui y croyait.
La pluie commença à crépiter sur les feuilles. Derrière eux, le chemin disparaissait peu à peu dans le brouillard. La charrette poursuivait sa tournée, et les décors restaient de l’autre côté des vitres.
Ninon appuya sur la poignée.
La porte s’ouvrit avec un grincement interminable.
Une odeur de terre humide et de bois ancien les enveloppa. Le Petit Fantôme entra le premier, sa lanterne tendue devant lui. La Citrouille le suivit, puis Ninon.
Un nouveau gargouillement roula sous les tables.
Toc.
Le grand chapeau remua dans l’ombre.
« Bonsoir ? » tenta le Petit Fantôme.
La silhouette ne répondit pas.
Mais son bras se leva encore.

À l’intérieur, les bruits semblaient plus proches qu’ils ne l’étaient. Une goutte tombait dans un pot et résonnait comme une bille sur du carrelage. Le vent sifflait à travers un carreau fendu. Quelque chose raclait doucement derrière une rangée de fougères sèches.
Ninon repéra les caisses sous une table.
« Là. Nous prenons les deux grandes, le croissant, et… »
Une bourrasque s’engouffra dans l’entrée. La porte claqua derrière eux.
Le Petit Fantôme fit un bond. La lanterne heurta son ventre de feutre et s’éteignit.
Pendant un instant, il n’y eut plus que le bruit de la pluie.
Puis un gargouillement.
Toc.
La Citrouille agrippa le bas du manteau de Ninon.
« Je crois qu’il nous a vus. »
Au bout de l’allée, une silhouette se découpait maintenant contre la pâleur du ciel. Sa tête paraissait tournée vers eux. Le bras se levait lentement, comme pour leur barrer le passage.
Ninon retint un cri. Elle recula jusqu’à la porte et chercha la poignée à tâtons. Celle-ci tourna, mais le battant ne bougea pas.
« Elle coince. »
Gargouillis. Toc.
Cette fois, l’intervalle avait été plus court.
Le Petit Fantôme frotta le fermoir de sa lanterne. Une lueur revint, minuscule d’abord, puis assez forte pour éclairer leurs trois visages.
« On pourrait se cacher sous la table », murmura-t-il.
La Citrouille regarda la nappe de poussière qui pendait entre les pieds de bois. Elle aurait volontiers rampé dessous. Pourtant, de là, ils ne verraient plus rien venir.
Toc.
« Attendez », souffla-t-elle.
Une rigole étroite traversait le sol. L’eau y courait depuis le mur jusqu’au fond de la serre, droit sous les bottes du jardinier.
« Regardons ses pieds.
– Ses pieds ? répéta Ninon.
– S’il avance, ils bougeront avant qu’il arrive jusqu’à nous. »
Ninon avala sa salive, puis s’accroupit.
Le Petit Fantôme baissa sa lanterne.
Au lieu de se cacher, ils commencèrent à observer.

Les bottes étaient énormes. De la boue semblait sécher sur leurs pointes, et leurs semelles reposaient sur une estrade sombre.
Ninon les fixa jusqu’à sentir ses yeux picoter.
Un gargouillement monta. Le bras descendit.
Toc.
Les bottes n’avaient pas bougé.
« Il reste sur place », chuchota-t-elle.
Cela ne prouvait rien. Quelqu’un pouvait très bien attendre sans marcher. Quelqu’un qui savait déjà qu’ils étaient enfermés, par exemple.
La Citrouille aurait préféré ne pas avoir cette idée.
Ils avancèrent de quelques pas, courbés derrière les tables. Une feuille sèche effleura le Petit Fantôme, qui étouffa un petit « oh » dans le col de son feutre.
Le gargouillement recommença.
Cette fois, Ninon regardait le bras.
Il s’abaissa, s’arrêta à hauteur de l’épaule, puis remonta jusqu’au même carreau. Exactement au même endroit.
Toc.
« Encore », murmura-t-elle.
Ils attendirent. La pluie tambourinait maintenant sur toute la verrière. Dans la rigole, l’eau filait plus vite.
Gargouillis. Le coude plia. La main remonta. Toc.
« C’est toujours le même geste », dit Ninon.
Un reflet passa près du poignet levé : trois pointes plates, couleur de cuivre, dépassaient de la manche.
« Des feuilles métalliques », souffla le Petit Fantôme.
La Citrouille leva les yeux malgré elle. Au-dessus des fougères, le jardinier semblait se pencher. Son ombre s’allongea sur le mur, immense.
Tous trois s’immobilisèrent.
Puis un frottement prolongé leur arriva du fond de la serre.
Quelque chose venait de bouger sous l’estrade.
Ninon sentit son cœur cogner jusque dans sa gorge. Elle avait envie de courir à la porte, de tirer dessus jusqu’à ce qu’elle cède.
À la place, elle tendit la main vers la lanterne.
« Éclaire plus bas. Sous les bottes. »
Le Petit Fantôme dut s’y reprendre à deux fois pour garder la poignée immobile.
Dans le cercle doré, derrière un rideau de lierre, une roue tournait.

La roue avait de petites palettes que l’eau poussait l’une après l’autre. À chaque tour, une tige de fer montait derrière l’estrade, disparaissait sous le manteau du jardinier, puis redescendait avec un grincement.
« Ce n’est pas… commença Ninon.
– Ne le dis pas trop vite », supplia la Citrouille.
Elle avait encore peur. Une roue sous les pieds d’un jardinier mystérieux ne suffisait pas à rendre celui-ci accueillant.
Ninon contourna une brouette, suivie de ses compagnons. De côté, la haute silhouette n’avait plus la même allure. Son manteau était plat, ses épaules carrées. Entre deux pans de tissu, la lanterne révéla un cadre de bois.
Et, à la place du visage, une plaque ovale peinte d’une moustache verte.
Le Petit Fantôme resta bouche bée.
« Il a une feuille dans la moustache.
– Trois », précisa la Citrouille, qui venait de les compter.
Un gargouillement retentit juste à côté d’eux. Ils sursautèrent encore, puis virent un petit réservoir déverser son eau sur la roue.
La tige souleva le bras articulé. Les feuilles de cuivre sortirent de la manche et frappèrent une mince cloche, dissimulée derrière un montant.
Toc.
Ninon laissa échapper un rire bref, presque un hoquet.
« C’est un automate ! »
Sur l’estrade, une plaque couverte de poussière confirmait : JARDINIER DES PLUIES. Elle portait le dessin d’une gouttière alimentant la rigole.
Plus il pleuvait, plus la roue tournait vite. Voilà pourquoi les coups se rapprochaient. Le raclement venait de la tige, qui frottait contre son guide de bois.
Le Petit Fantôme déplaça sa lanterne pour lire la dernière ligne de la plaque. Aussitôt, l’ombre du jardinier se pencha sur le mur.
« Et ça, c’était toi ! » s’exclama la Citrouille.
Il remua la lanterne. Le géant sombre se redressa, puis rapetissa jusqu’à retrouver des proportions tout à fait convenables.
La Citrouille posa une main sur son écharpe.
« Je lui trouvais un regard terrible.
– Il regarde surtout avec une vis », remarqua le Petit Fantôme.
Le soulagement les fit rire tous les trois. Un vrai rire, assez fort pour remplir la serre.
Dehors, une trompe sonna.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Le rire de Ninon s’arrêta net.
« La charrette. Les caisses. La porte ! »

Ils retournèrent aux caisses en courant presque, mais les allées étaient si encombrées qu’il fallait sans cesse contourner un pot ou enjamber une planche.
Ninon souleva le premier couvercle. Des lunes de papier, des rubans et douze chats noirs en carton apparurent.
Dans la deuxième caisse, les rideaux violets entouraient une multitude de petites lanternes.
« Nous ne porterons jamais tout ça ensemble », dit-elle.
La Citrouille regarda la brouette.
« Elle, peut-être. »
Ils l’avancèrent jusqu’à la table. Sa roue grinça d’un ton indigné, mais tourna. Ninon et la Citrouille chargèrent les deux caisses tandis que le Petit Fantôme dégageait les poignées prises dans les rubans.
Restait le grand croissant argenté, presque aussi haut que Ninon. Il était accroché derrière l’automate.
La jeune fille se glissa entre l’estrade et le mur. Le Jardinier des Pluies leva son bras au-dessus d’elle.
Toc.
« Oui, oui, nous avons compris », lui dit-elle.
Le croissant décroché, ils le calèrent contre les caisses et gagnèrent la sortie. Ninon tira sur la poignée. Rien.
La Citrouille tira avec elle. Le bois gémit, sans céder.
Dehors, une voix appela :
« Vous êtes là ? »
« Dans la serre ! On arrive ! » cria Ninon, avec un optimisme qui surprit ses compagnons.
Le Petit Fantôme éclaira le bas de la porte. Une rainure claire traversait les dalles en arc de cercle. Le coin du battant avait frotté là, longtemps avant leur visite.
« Elle descend quand elle se ferme. Regardez les gonds. »
Ninon empoigna la poignée à deux mains, souleva légèrement, puis tira.
La porte s’ouvrit d’un seul coup sur l’air frais.
« Une porte qui traîne les pieds, dit la Citrouille. Elle aussi devrait changer de bottes. »
Elle saisit les poignées de la brouette et la fit rouler dehors. Un chat de carton dépassait d’une caisse, la tête à l’envers.
Derrière eux, la cloche résonna deux fois très vite.
« Il réclame peut-être une invitation », dit le Petit Fantôme.
« Alors qu’il nous aide à pousser », répondit Ninon.

La charrette attendait près du portail. Quand les trois amis débouchèrent de l’allée avec leur chargement bringuebalant, le conducteur écarta les paniers de pommes pour leur faire de la place.
« Vous en avez mis, du temps !
– Nous avons fait la connaissance du jardinier », répondit la Citrouille.
Le conducteur jeta un regard vers les vitres sombres.
« Ah. Celui-là. Il travaille toujours les soirs de pluie. »
Ninon s’arrêta, une caisse dans les bras.
« Vous auriez pu nous le dire.
– Je pensais que tout le monde le connaissait. »
Le Petit Fantôme échangea un regard avec la Citrouille.
Ils le connaissaient, en effet. Simplement, leur version avait été beaucoup plus grande, beaucoup plus silencieuse et nettement moins moustachue.
La charrette partit enfin. Sous les couvertures, entre les pommes et les rideaux violets, les trois amis laissèrent le manoir disparaître derrière le brouillard.
À la salle du village, il fallut aller vite. Ninon indiquait les emplacements, la Citrouille déroulait les guirlandes, et le Petit Fantôme passait de table en table avec les lanternes. Le grand croissant fut suspendu au-dessus de l’estrade juste avant l’arrivée des premiers invités.
La salle n’avait plus rien de vide.
Des lunes se balançaient au plafond. Les chats de carton surveillaient les bols de bonbons. Dans les rideaux violets, la lumière dessinait des plis couleur de mûre.
Ninon trouva même le temps d’ajouter, près de l’entrée, un personnage découpé dans le carton d’une caisse : grand chapeau, bottes immenses, moustache à trois feuilles.
« Notre invité d’honneur », annonça-t-elle.
La Citrouille recula pour admirer le résultat.
À cet instant, quelqu’un frappa trois coups contre la porte de la salle.
Tous trois se figèrent.
Puis une petite voix demanda :
« C’est ici, les bonbons ? »
Ninon ouvrit à une fillette déguisée en chauve-souris, dont les ailes étaient couvertes de gouttelettes.
Le Petit Fantôme fut le premier à rire.
« Oui ! Et si tu connais un très grand jardinier, dis-lui de s’essuyer les bottes. Nous avons déjà assez transporté d’eau pour ce soir. »

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