6-9 ans
Le grand hou du buffet
Dans la cour du manoir, la Citrouille et le Petit Fantôme préparent un buffet d’Halloween avec Adèle la renarde. Mais entre les nappes qui gonflent et les serviettes qui s’envolent, un drôle d’invité semble vouloir se faire entendre…

La Citrouille traversa la cour du manoir avec une pile de serviettes sous chaque bras. Son chapeau-feuille jaune penchait sur son front et son écharpe verte traînait presque jusqu’à ses pieds.
« Où est-ce que je pose les petites chauves-souris ? » demanda-t-elle.
Adèle, la renarde responsable du buffet, leva le museau de son carnet.
« Si tu parles des serviettes pliées, près des assiettes. Si ce sont de vraies chauves-souris, je n’ai rien prévu ! »
Le Petit Fantôme rit si fort que son corps de feutre blanc se plissa comme un mouchoir. Il portait une lanterne dorée dont les vitres attrapaient les dernières lueurs du soir.
Trois tables attendaient sous les guirlandes orange. Il fallait y disposer les gâteaux, les bonbons et les boissons avant l’arrivée des familles. Mais le vent d’automne avait lui aussi décidé de participer.
À peine la première nappe fut-elle étalée qu’un coin se souleva et coiffa la Citrouille.
« Il manque des trous pour les yeux à ce déguisement ! » protesta-t-elle sous le tissu.
Adèle rattrapa la nappe. Le Petit Fantôme posa sa lanterne sur un banc, puis vint tenir l’autre bout.
« On a encore vingt minutes, annonça la renarde en consultant la grande horloge de la cour. Les gâteaux sont prêts dans la cuisine. Je vais les chercher. Vous pouvez installer les boissons ? — Et dompter les nappes », ajouta la Citrouille.
C’était, pour l’instant, le travail le plus difficile.
La table des boissons se trouvait contre le mur du manoir, juste sous une fenêtre ouverte sur la cuisine. Adèle pourrait ainsi passer les plateaux sans contourner toute la cour.
Le Petit Fantôme apporta une carafe de jus de pomme. La Citrouille arriva avec du sirop de cassis, des gobelets et une bouteille vide au col étroit.
« Pourquoi celle-ci ? demanda le Petit Fantôme. — Pour décorer. Regarde ! »
La Citrouille noua un ruban violet autour du goulot et posa la bouteille sur le rebord de la fenêtre, derrière les carafes.
Puis ils alignèrent les étiquettes : « Jus de pomme du verger », « Cassis des petits sorciers », « Eau des nuages ».
Le Petit Fantôme lut la dernière avec admiration.
« Elle vient vraiment des nuages ? — Adèle dit que toute l’eau y fait un tour. Mais celle-ci a surtout fait un tour dans sa grande cruche. »
Une rafale passa sur la table. L’étiquette du cassis glissa sous un panier, et trois serviettes s’éparpillèrent sur les pavés.
La Citrouille plaqua ses deux mains sur les autres.
« Nous avons inventé le buffet à poursuivre ! »
Le Petit Fantôme récupéra les fugitives, puis l’étiquette. Il trouva aussi, près du banc, une corbeille de grosses pinces en bois.
« Voilà de quoi accrocher les nappes aux tables. »
Ils commencèrent par la table des bonbons. Pendant ce temps, derrière les boissons, le ruban violet se soulevait doucement dans l’air qui traversait la fenêtre.

La Citrouille venait de fixer une pince lorsque le vent tourna.
« Hououou… »
Le son monta de la table des boissons, grave et rond, comme si quelqu’un avait parlé dans une énorme tasse.
La Citrouille se serra contre le Petit Fantôme. Le Petit Fantôme se serra contre la Citrouille. Cela dura une seconde, mais une seconde bien remplie.
« Tu as dit quelque chose ? demanda-t-elle. — Non. Toi non plus ? »
Ils regardèrent la table. Aucun invité. Rien sous les chaises. Seulement les carafes, les gobelets et les étiquettes encore de travers.
Puis la nappe se gonfla lentement. Sur le mur, une ombre tendit un long bras dentelé.
« Hououou… »
Cette fois, le son dura jusqu’à leur faire rentrer le menton dans les épaules.
Le Petit Fantôme gardait une main sur l’écharpe verte.
« Ça venait bien d’ici… »
La Citrouille regarda l’ombre. Son bras remuait exactement comme la guirlande de feuilles suspendue devant la fenêtre éclairée. Elle reconnut même la feuille à trois pointes qu’Adèle avait découpée.
« L’ombre, c’est notre guirlande », murmura-t-elle.
La nappe retomba avec le vent. Mais qui avait fait ce grand hou ?
Son regard accrocha un petit trait violet devant la fenêtre.
« Le ruban ! Quand ça a fait ce bruit, il était tendu tout droit. Maintenant, il retombe. »
Le Petit Fantôme suivit son regard jusqu’au goulot étroit.
« L’air passait juste au-dessus du trou. Comme quand Adèle souffle sur le bord de sa flûte ! »
Il prit la bouteille et la posa au milieu de la table, loin de la fenêtre. Une autre rafale souleva la guirlande et gonfla la nappe. Cette fois, aucun hou ne retentit.
Leurs épaules se détendirent.
« Notre grand chanteur était une bouteille vide », souffla la Citrouille.
Le Petit Fantôme contempla le ruban désormais immobile.
« Il avait une grosse voix pour quelqu’un qui n’avait rien dans le ventre. »

Adèle apparut à la fenêtre avec un plateau de biscuits en forme de chats.
« Pourquoi vous regardez cette bouteille comme si elle allait commander un verre ? »
La Citrouille lui raconta sa courte carrière de chanteuse. La renarde sourit, puis passa le plateau au Petit Fantôme.
« Alors, gardons-lui une place loin du courant d’air. Et occupons-nous de ces nappes : les premiers invités ne vont plus tarder. »
Ils s’y mirent tous les trois. Les grosses pinces en bois fixèrent les nappes aux rebords des tables. La Citrouille tirait le tissu bien droit ; le Petit Fantôme accrochait les pinces ; Adèle disposait les plats.
Pour les serviettes, la renarde apporta deux paniers bas.
« Elles pourront déployer leurs ailes quand quelqu’un en prendra une. Pas avant. »
Restait le problème des étiquettes. Trop légères, elles se retournaient au moindre souffle.
Le Petit Fantôme ramassa quelques cailloux lisses dans l’allée. La Citrouille choisit les plus plats, les essuya avec un chiffon et en posa un sur le bas de chaque carton.
« On lit encore tous les mots ? »
Adèle se pencha.
« Oui. Sauf celui-ci, qui annonce maintenant du jus de… ombre. — Pomme ! » corrigea la Citrouille en déplaçant le caillou.
Une nouvelle rafale traversa la cour. Les guirlandes dansèrent, les feuilles roulèrent sur les pavés, mais les nappes restèrent en place. Sur le mur, l’ombre de la feuille à trois pointes salua les trois amis.
La Citrouille lui rendit son salut.
Le Petit Fantôme ouvrit les bras.
« Buffet : un. Vent : zéro. »

Quand la grille s’ouvrit, tout était prêt.
La famille Martin entra la première : le père portait un chapeau de magicien, la mère avait cousu des étoiles sur sa cape, et leur fille Zoé était déguisée en chat orange. Derrière eux arrivaient le grand-père et la grand-mère de Zoé, avec deux grands sacs de pommes du verger.
« Le buffet est par ici ! » annonça Adèle.
Bientôt, la cour se remplit de conversations et de semelles qui faisaient craquer les feuilles. La Citrouille servait le jus de pomme. Le Petit Fantôme présentait les paniers de serviettes avec des gestes de grand majordome.
Zoé remarqua la bouteille au ruban violet.
« Et dedans, qu’est-ce qu’on boit ? — Rien du tout, répondit la Citrouille. Elle se repose. — Elle a travaillé ? — Elle a chanté », précisa le Petit Fantôme.
Ils racontèrent l’aventure. Zoé ouvrit de grands yeux, puis regarda le goulot.
« Une bouteille qui fait un concert sans même avoir de bouche ! »
Adèle apporta une petite carte sur laquelle elle avait écrit : « Le grand chanteur du buffet ». Elle la glissa sous le pied de la bouteille. La Citrouille arrangea le ruban violet en un joli nœud de fête.
Le vent passa encore au-dessus des tables. Pas une serviette ne partit. Pas une étiquette ne bougea. La bouteille resta silencieuse au milieu des carafes, loin de son courant d’air.
La Citrouille prit enfin un biscuit. Le Petit Fantôme choisit un bonbon doré, exactement de la couleur de sa lanterne.
« Tu crois qu’il en veut un ? » demanda-t-il en désignant la bouteille.
La Citrouille croqua une oreille de son biscuit-chat.
« Non. Il préfère les courants d’air. »

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