9-12 ans
Le Dernier Voyage du théâtre à roulettes
Une averse menace les décors du spectacle d’Halloween, et le manoir paraît soudain bien loin du verger. Pour sauver des semaines de travail, la Citrouille et le Petit Fantôme devront peut-être sacrifier ce qu’ils ont de plus précieux.

Au verger des Trois-Pommiers, le théâtre à roulettes attendait son dernier chargement. Ses rideaux violets sentaient la pomme, la colle et les répétitions. Au-dessus de la scène, une enseigne annonçait en lettres dorées : « Ce soir, Halloween au manoir ! »
La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune, puis resserra son écharpe verte.
« Le château de papier ?
Chargé », répondit Mina.
« La lune à moustaches ?
Chargée aussi.
Les bonbons du deuxième acte ? »
Basile, l’écureuil accessoiriste, détourna les yeux.
« Ils prennent moins de place que prévu. »
La souris comédienne souleva le couvercle d’une boîte. Il restait trois bonbons parmi les emballages.
Le Petit Fantôme aurait ri si un grondement lointain n’avait roulé derrière les collines. Il leva sa lanterne dorée. Sa douce lueur éclaira les dernières feuilles du pommier au-dessus de lui. Au-delà, un nuage presque noir avançait.
Depuis cinq semaines, les enfants du village préparaient leur représentation. Ils avaient peint un palais de courges, une forêt de pommiers bavards et un ciel percé d’étoiles. Tout était en papier, monté sur de minces cadres. Quelques minutes sous une pluie battante suffiraient à brouiller les couleurs et à décoller les assemblages.
Or le spectacle devait avoir lieu dans la grande salle du manoir. Là-bas, les enfants installaient déjà les chaises et les guirlandes.
« Nous aurions dû partir ce matin », murmura la Citrouille.
Mina posa une patte sur le dernier panneau.
« Ce matin, le palais n’avait pas de porte. Maintenant, il en a trois. Les regrets peuvent attendre derrière celle du milieu. »
Le Petit Fantôme regarda la route qui descendait entre les arbres. Le manoir se trouvait au-delà du moulin, du pont et de la prairie.
« Alors, finissons. Le ciel, lui, ne nous attendra pas. »
Une première feuille tournoya jusqu’à ses pieds. Puis une deuxième. Là-haut, les branches commençaient à parler toutes en même temps.
Charger un théâtre n’était pas simplement empiler des choses. Mina le savait mieux que personne.
« Le grand pommier derrière le palais, pas devant. Ses branches s’accrochent aux fenêtres. Et la rivière doit voyager à plat, sinon elle gardera des vagues. — Pour une rivière, ce serait assez convenable », observa Basile.
Mais il plaça la rivière bien à plat. Dans son gilet bleu, il gardait des ficelles de toutes les longueurs. Il les sortait comme d’autres sortent leurs mouchoirs, puis exécutait des nœuds si nets qu’on aurait pu les exposer.
La Citrouille vérifia les quatre roues. L’une grinçait depuis plusieurs jours. Elle retira une brindille coincée près de l’essieu, fit tourner la roue et écouta.
« Elle proteste, mais elle tourne. »
Le Petit Fantôme replia les rideaux violets autour des décors. Ils ne couvriraient pas tout. Un coin de ciel étoilé dépassait encore, et le palais de courges était trop large pour disparaître sous le tissu.
« Il faut garder la toile du fond pour le dessus », proposa-t-il.
Ils détachèrent la grande toile peinte qui fermait la scène et l’étendirent sur le chargement, face colorée vers l’intérieur. Basile la fixa aux montants du théâtre. Mina glissa dessous pour vérifier qu’aucune ficelle n’écrasait les cheminées du palais.
Pendant un instant, la Citrouille contempla l’ossature familière. Elle connaissait chaque traverse, chaque cheville de bois. Le théâtre avait parcouru les places et les jardins du village. Sur son montant gauche, une petite tache bleue venait de leur tout premier spectacle.
« Tu te souviens du dragon qui éternuait ? » demanda-t-elle.
Le Petit Fantôme hocha sa tête de feutre.
« Tu avais oublié ta réplique. — Pas du tout. J’attendais que le public cesse de rire. »
Ils échangèrent un sourire, puis saisirent les poignées du chariot.
Quand les roues quittèrent enfin le verger, une bourrasque rabattit l’enseigne contre sa chaîne. Le claquement les suivit longtemps sur le chemin.

La descente du verger se passa mieux que prévu. La Citrouille tirait, le Petit Fantôme guidait la seconde poignée, et Basile courait derrière pour ramasser les glands qu’il croyait indispensables au spectacle.
Puis ils atteignirent le pont du moulin.
Une charrette de sacs occupait le passage. Devant elle, un âne broutait tranquillement une touffe d’herbe qui poussait entre deux pierres. Son conducteur réparait une courroie, assis au bord du chemin.
« Il y en a pour longtemps ? » demanda la Citrouille.
L’homme leva une boucle de cuir fendue.
« Le temps de lui trouver une remplaçante. »
Basile offrit une ficelle solide. Elle permit de retenir les sacs, mais l’âne refusa d’avancer avant d’avoir terminé sa touffe.
Le Petit Fantôme regarda les nuages. Ils avaient désormais avalé la colline du verger.
Quand le pont fut libre, le théâtre s’engagea entre les parapets avec un doigt d’espace de chaque côté. Mina marcha à reculons devant la roue droite.
« Un peu à gauche. Non, votre autre gauche. Voilà. Maintenant, ne respirez plus trop large. »
Ils passèrent. De l’autre côté, cependant, le chemin montait et les roues s’enfonçaient dans le gravier humide. La Citrouille sentait les poignées peser jusque dans ses épaules. Le Petit Fantôme, malgré tous ses efforts, n’allégeait pas davantage le chargement en gonflant ses joues.
Au carrefour, ils s’arrêtèrent.
La route du manoir contournait toute la prairie. Un sentier plus étroit traversait directement les anciens sillons du champ de citrouilles.
« Par là, nous gagnons au moins un quart d’heure », dit la Citrouille.
Mina observa les creux entre les herbes.
« Avec un panier, sûrement. Avec notre maison à roulettes… »
Une rafale secoua la toile. Tous levèrent les yeux.
« Nous avancerons doucement », décida la Citrouille.
Le Petit Fantôme hésita, puis tourna sa poignée vers le raccourci. Derrière eux, la route empierrée disparut entre les buissons.

Au début, le raccourci sembla leur donner raison. Le terrain était ferme sous l’herbe, et les citrouilles oubliées dans les sillons formaient de petites îles orange. On apercevait déjà les cheminées du manoir.
« Encore quelques minutes », souffla la Citrouille.
Puis la roue gauche glissa dans une ornière dissimulée sous les feuilles.
Le chariot pencha brusquement. La Citrouille tira de toutes ses forces sur sa poignée. Basile bondit sur le côté. Quelque chose craqua, avec un bruit sec, beaucoup trop net.
Le théâtre retomba de travers.
Pendant une seconde, personne ne bougea.
« Dites-moi que c’était une branche », demanda Mina.
Le Petit Fantôme abaissa sa lanterne. Dans l’ornière, deux rayons de la roue s’étaient brisés. Le cercle de bois s’ouvrait autour d’eux comme une bouche étonnée.
Ils essayèrent d’abord de soulever l’essieu. Basile cala dessous une pierre plate. La Citrouille et le Petit Fantôme tirèrent ensemble tandis que Mina poussait derrière. Le chariot avança d’une largeur de patte, puis la roue se déforma davantage.
« Le palais glisse ! » s’écria Mina.
Ils lâchèrent les poignées et retinrent le chargement. Sous la toile, une cheminée de papier se froissa.
Basile tenta de rapprocher les morceaux de roue avec une corde. Son nœud tint parfaitement. Le bois, lui, s’effrita dès qu’ils remirent du poids dessus.
Le vent tomba d’un coup.
Ce silence était pire que les rafales : la pluie semblait retenir son souffle avant de se jeter sur leurs décors.
Autour d’eux, il n’y avait ni grange, ni arbre assez large, seulement les sillons et la prairie. Le manoir semblait proche à présent, mais le théâtre ne pouvait plus rouler jusque-là.
La Citrouille regarda le sentier derrière eux.
« C’est moi qui ai choisi ce passage. »
Mina ne répondit pas tout de suite. Elle lissait du bout des doigts la cheminée froissée.
Enfin, une goutte sombre apparut sur la toile. Une seule.
Tous la regardèrent s’élargir.

« On peut porter les décors un par un », proposa le Petit Fantôme.
Mina regarda la pile, puis le manoir.
« Il faudrait dix voyages. Peut-être douze. Les derniers panneaux seraient trempés avant notre retour. — Alors, fabriquons une autre roue », dit la Citrouille.
Basile posa sa patte sur le cercle fendu.
« Avec quoi ? Même mes meilleurs nœuds ne savent pas devenir du bois. »
Personne ne trouva de réponse.
Le Petit Fantôme parcourut des yeux les montants du théâtre. Quatre longues pièces de bois encadraient la scène. Elles étaient droites, solides, assemblées par des chevilles que l’on retirait pour les grandes réparations.
Il tendit la main vers l’une d’elles, puis la ramena contre lui.
« Nous pourrions fabriquer des brancards. Deux longs montants pour chacun, avec les rideaux tendus entre eux. »
La Citrouille le fixa.
« En démontant le théâtre ? »
Il acquiesça.
Au loin, le tonnerre gronda de nouveau. Pourtant, personne ne se précipita. La Citrouille caressait la petite tache bleue sur le montant gauche.
« Après, nous n’aurons plus de scène. »
Mina s’assit sur une motte. Sans ses plaisanteries, elle paraissait soudain minuscule.
« Je connais les décors par cœur. Je peux raconter le palais, les pommiers, la rivière… Mais les enfants voulaient montrer ce qu’ils ont fabriqué. Pas seulement entendre que c’était beau. »
Une autre goutte frappa la toile.
La Citrouille dénoua lentement son écharpe, la replia et la posa à l’abri du chargement.
« Basile, quels assemblages faut-il défaire d’abord ? »
L’écureuil s’approcha aussitôt.
Ils commencèrent par décrocher l’enseigne. Ensuite vinrent les rideaux, les traverses, les montants. Le Petit Fantôme recueillait les chevilles dans la boîte à bonbons, dont Basile avait distribué les trois derniers trésors. Mina rangeait les panneaux par taille, sans perdre une fenêtre ni une étoile.
Les traverses démontées trouvèrent place entre les cadres des décors. Chaque pièce emportée leur semblait un petit morceau du théâtre arraché à la pluie.
Quand le dernier montant fut retiré, il ne resta dans l’ornière qu’un petit plancher incliné sur trois roues intactes.
La Citrouille détourna les yeux.
« Maintenant, faisons en sorte que ça serve. »

Basile tendit les rideaux entre les montants. Il noua, croisa, serra, puis recommença aux quatre angles. Deux brancards prirent forme dans l’herbe.
Sur le premier, Mina plaça les grands panneaux. Sur le second, elle emboîta les accessoires, les étoiles et la lune à moustaches. Elle glissa l’enseigne le long des cadres, puis ajouta la boîte de chevilles. La toile peinte, partagée en deux après avoir défait sa couture centrale, enveloppa le tout.
La Citrouille remit son écharpe verte. Elle prit l’avant du grand brancard, le Petit Fantôme l’arrière. Basile et Mina soulevèrent l’autre.
Le premier pas leur apprit que l’affaire serait pénible.
« Les palais devraient être moins grands à l’intérieur des histoires », grogna la Citrouille.
Ils avancèrent de sillon en sillon. Les montants pesaient sur leurs mains. À chaque creux, Mina annonçait : « Bas ! » Puis : « Haut ! » quand ils remontaient de l’autre côté.
La pluie commença avant la haie.
D’abord légère, elle piqueta la toile. Puis les gouttes se rapprochèrent, brouillant les cheminées du manoir. Le Petit Fantôme sentait l’eau alourdir le bas de son feutre. Sa lanterne se balançait à son poignet, petite lumière obstinée dans le jour assombri.
Au passage de la haie, le brancard de Mina accrocha une branche. Un craquement de papier leur serra le ventre.
« Voilà que le palais veut rester ici ! » s’exclama-t-elle.
Ils posèrent les brancards dans l’herbe. Mina se glissa contre le chargement, dégagea une pointe du palais et rabattit la toile par-dessus. Lorsqu’elle reparut, ses moustaches dégoulinaient.
« Une tour un peu égratignée. Le royaume tient encore. »
Mais ses bras tremblaient. Basile aussi commençait à trébucher.
Le Petit Fantôme regarda le dernier bout de prairie. Il paraissait interminable.
« Jusqu’au vieux poirier, dit-il. Rien que jusque-là. »
Ils l’atteignirent. Puis visèrent le portail. Puis les quelques dalles qui menaient à l’entrée.
Quand la porte du manoir s’ouvrit devant eux, la Citrouille ne trouva qu’un mot :
« Place ! »
Les enfants dégagèrent le vestibule. Les deux brancards franchirent le seuil au moment où l’averse se mit à marteler les vitres.

Dans le vestibule, personne n’osa ouvrir les toiles tout de suite.
La pluie tambourinait dehors. La Citrouille avait une éclaboussure de boue sur le nez. Le Petit Fantôme pressait discrètement un coin de son feutre au-dessus d’un pot vide.
Enfin, Mina souleva la première couverture.
Le palais apparut. Une tour portait une déchirure, et deux étoiles avaient perdu une pointe. Mais les couleurs tenaient. La rivière était sèche. Les pommiers aussi.
Les enfants se penchèrent autour des brancards, parlant tous ensemble.
« Et le théâtre ? » demanda une fillette déguisée en renard.
La Citrouille montra les longues pièces de bois.
« Vous êtes en train de le regarder. »
Le silence revint. De l’autre côté du vestibule, les rangées de chaises attendaient devant un mur nu.
Le Petit Fantôme leva sa lanterne.
« Nous avons une grande salle, des rideaux et tous les décors. Ce qui manque, c’est… — Une façon de les montrer », termina Mina.
Elle traversa la salle, examina les portes du fond et écarta les bras.
« Le palais ici. La forêt derrière cette porte. La rivière passera entre les chaises. Et moi, j’entrerai par le public. J’ai toujours voulu une entrée plus longue. »
Alors tout se remit à bouger.
Basile transforma ses cordes en attaches pour les panneaux. Les enfants installèrent le palais contre un paravent et suspendirent les étoiles aux guirlandes déjà en place. Les montants, débarrassés de leurs charges et réunis par leurs traverses, formèrent deux cadres pour les rideaux.
Une fillette recolla la tour déchirée. Un garçon posa les deux étoiles abîmées derrière la lune à moustaches : leurs pointes manquantes ne se voyaient plus. Quant aux bonbons du deuxième acte, une poignée puisée dans le panier de la fête remplit la boîte désormais débarrassée de ses chevilles.
La Citrouille accrocha l’ancienne enseigne à l’un des cadres, près de l’entrée. Sur le montant gauche, elle retrouva la petite tache bleue. Elle passa le pouce dessus, puis tira le rideau violet.
Quand le public s’installa, il n’y avait plus de scène devant lui : il était au milieu du décor.
Mina surgit entre deux rangées.
« Mesdames et messieurs, le palais a voyagé dans des conditions absolument scandaleuses ! »
Les rires fusèrent. Le Petit Fantôme éclaira la lune à moustaches, et la Citrouille donna sa première réplique sans attendre.
Dehors, dans le champ, le vieux plancher recevait la pluie. Ils iraient le chercher une fois l’averse passée. Mais au manoir, derrière les rideaux violets, le spectacle venait de commencer.

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