9-12 ans
Le Dernier Passage des roseaux
Dix-huit costumes attendent de rejoindre le hameau des Saules avant la parade d’Halloween. Mais quand la pluie emporte le chemin, la Citrouille, le Petit Fantôme et Tilda doivent inventer une autre façon de tenir leur promesse.

La Citrouille tira sur son écharpe verte, rabattit son chapeau-feuille jaune et contempla la charrette.
Sous une grande bâche brune étaient rangés dix-huit costumes imperméables : des capes de sorcières, des manteaux de chats et des déguisements de hiboux dont les ailes se repliaient comme des parapluies.
« Dix-huit, répéta Tilda. Je les ai comptés trois fois. — Dix-neuf avec toi », répondit le Petit Fantôme.
La petite pie livreuse baissa les yeux sur son plumage noir et blanc.
« Très drôle. Moi, je ne suis pas imperméable jusqu’aux chaussettes. »
Le Petit Fantôme secoua doucement son corps de feutre blanc. Sa lanterne dorée répandait une lumière couleur de miel sur les roues. Il la suspendit à l’avant de la charrette.
Au hameau des Saules, dix-huit enfants attendaient ces costumes pour participer à la parade d’Halloween. Les vêtements avaient été confectionnés dans les greniers du vieux manoir, où séchaient encore des rubans orange et des chutes de tissu à étoiles.
Le départ aurait lieu à six heures précises, lorsque la grosse horloge de la place sonnerait. Ensuite viendraient le tour des maisons, la chanson des citrouilles et la distribution des bonbons.
Il était un peu plus de trois heures.
« Par le chemin des Prés, nous y serons avant quatre heures et demie », déclara Tilda.
Elle connaissait toutes les routes, les raccourcis et même les maisons où l’on offrait des biscuits aux livreurs. Mais elle observait les nuages avec moins d’assurance que d’habitude.
La Citrouille saisit les brancards. Le Petit Fantôme poussa derrière. Tilda se posa sur le chargement, son carnet de livraison serré sous une aile.
Ils quittèrent le manoir et traversèrent le champ de citrouilles. Entre les grosses feuilles, des lanternes sculptées souriaient déjà au ciel violet.
Les premières gouttes les rattrapèrent au bord des prés.
Bientôt, la pluie crépita sur la bâche. Au loin, les saules formaient une ligne sombre. Entre les voyageurs et le hameau s’étendait une terre basse où l’eau s’accumulait vite.
« Nous avons encore de l’avance », dit Tilda.
Mais elle rangea son carnet pour regarder le chemin.
La roue gauche s’enfonça sans prévenir.
La charrette pencha. La Citrouille planta ses pieds dans la boue tandis que le Petit Fantôme retenait le chargement.
« Ça coince ! » cria Tilda.
Un craquement sec traversa le bruit de la pluie. L’essieu venait de céder.
La Citrouille resta immobile, les brancards dans les mains.
« C’était peut-être seulement une branche ? »
Tilda se pencha près de la roue. Un morceau de bois clair dépassait de l’essieu fendu.
« Une branche qui faisait partie de notre charrette. »
Ils déchargèrent les costumes sur les planches amovibles de la caisse et rabattirent la bâche par-dessus. Sans son chargement, la charrette se laissa redresser.
Le Petit Fantôme cala la caisse avec une pierre. Tilda trouva une latte tombée d’une clôture, et la Citrouille utilisa la corde de réserve pour la serrer contre le bois fendu.
Leurs premiers nœuds glissèrent. Les suivants tinrent.
« Cette fois… » souffla le Petit Fantôme.
La charrette avança d’une longueur de roue. Puis la latte pivota, la corde se détendit et tout retomba dans un bruit mou.
Personne ne parla.
La pluie ruisselait au bord du chapeau-feuille. Tilda consulta la petite montre attachée à sa sacoche : ils avaient perdu presque quarante minutes.
La Citrouille tira encore une fois sur les brancards, non pour avancer, mais comme si ses bras refusaient de comprendre.
« Nous n’y arriverons pas avec elle », dit enfin le Petit Fantôme.
Au-delà de la roue, une flaque s’étalait déjà sur toute la largeur du chemin. Même réparée, la charrette s’y serait enfoncée davantage.
Ils déplacèrent les costumes sous un saule, toujours posés sur les planches, puis retendirent soigneusement la bâche. Dix-huit petits paquets formaient une colline brune entre les racines.
Tilda ouvrit son carnet à une page couverte de traits et de flèches. Une goutte tomba au milieu de son dessin. Elle l’essuya du bout de l’aile.
« Il faut un autre itinéraire. — Et un autre moyen de transporter dix-huit costumes », ajouta la Citrouille.
Cette fois, personne ne trouva de plaisanterie.

Dans le carnet de Tilda, un trait pointillé longeait le verger avant de rejoindre le hameau par le nord.
« Le chemin des Pommes, expliqua-t-elle. Il monte un peu. Là-bas, nous sortirons de cette soupe. — Je préfère nettement les chemins qu’on ne peut pas manger à la cuillère », répondit la Citrouille.
Ils laissèrent le chargement sous le saule. Tilda partit reconnaître la route par les airs, tandis que ses compagnons suivaient le sentier jusqu’au verger. Ils espéraient y trouver une brouette, ou même une vieille luge pour tirer les paquets sur l’herbe.
Sous les pommiers, la terre était plus ferme. Des fruits oubliés brillaient entre les feuilles. Le Petit Fantôme souleva sa lanterne et découvrit une remise ouverte.
À l’intérieur reposait une brouette, avec une roue énorme et une caisse profonde.
« Voilà notre deuxième chance ! »
La Citrouille se précipita vers les poignées, puis s’arrêta. Le fond de la brouette était percé d’un trou presque aussi grand qu’elle.
« Une excellente brouette pour transporter du vent », constata-t-elle.
Le Petit Fantôme regarda derrière les fagots. Il trouva trois pots vides, une botte solitaire et un panier dont il ne restait que l’anse.
« Ici, même les objets se déguisent en objets utiles. »
Tilda revint avant qu’ils aient terminé leur inspection. Elle se posa sur une branche, essoufflée.
« Le passage du nord est coupé. Le ruisseau a débordé sur le petit pont. Je n’ai même pas retrouvé ses premières planches. »
Derrière les arbres, les lumières du hameau apparaissaient entre les rideaux de pluie. Elles semblaient si proches ! Le Petit Fantôme crut distinguer une guirlande orange tendue entre deux fenêtres.
Pourtant, aucun chemin ne les y conduisait plus.
« Il reste quoi, dans ton carnet ? » demanda-t-il.
Tilda tourna une page, puis une autre. Son bec s’arrêta sur une ligne fine qui traversait une grande tache verte.
« La passerelle des roseaux. Mais je ne l’ai jamais empruntée avec un chargement. — Elle mène aux Saules ? — Oui. Si elle est encore ouverte. »
Au bas de la page figurait un nom : Joachim, gardien des passerelles.

Ils longèrent le verger jusqu’à une petite butte. De là, Tilda indiqua les roseaux, de l’autre côté d’un creux herbeux.
« L’entrée doit être près de la cabane ronde. »
La cabane se distinguait à peine. Pour l’atteindre, il fallait descendre par un sentier bordé de joncs.
La Citrouille passa la première. La terre devenait de plus en plus molle. Puis le sentier disparut sous une nappe d’eau brune.
Elle s’arrêta au bord.
Une rangée de piquets se poursuivait au milieu de l’eau, mais rien n’indiquait où finissait le chemin ni où commençait le fossé.
« On pourrait contourner », proposa Tilda.
Elle s’envola vers la droite. Revint. Essaya à gauche.
Son silence en disait assez.
Le Petit Fantôme serra l’anse de sa lanterne. Ils avaient abandonné la charrette, raté le passage du verger, et voilà que la dernière piste s’effaçait à son tour.
« Peut-être qu’il faut prévenir le hameau. Leur dire que les costumes n’arriveront pas. »
La Citrouille fixa les piquets.
« Pas encore. »
Mais sa voix manquait de force. Elle pensait aux dix-huit enfants, à leurs places vides dans la parade. Elle avait promis de livrer des hiboux et des chats ; les paquets attendaient toujours sous un arbre.
Une rafale secoua les roseaux. Toutes leurs têtes brunes s’inclinèrent ensemble, comme une foule qui aurait entendu un secret.
Tilda se posa près de ses compagnons, les plumes collées par la pluie.
« Je peux au moins chercher Joachim. »
Elle lança trois appels perçants.
D’abord, seul le froissement des tiges répondit. Puis un toc-toc régulier retentit sur leur gauche.
Un petit castor apparut au sommet de la butte, un maillet à la ceinture et des copeaux accrochés à son gilet bleu.
« Pourquoi regardez-vous mon ancien chemin ? demanda-t-il. L’entrée a changé de côté au printemps. J’ai pourtant mis une flèche au verger. — Sur la remise ? demanda Tilda. — Exactement. — Une branche la cache entièrement ! »
Joachim se gratta le museau.
« Ah. Les pommiers ne consultent jamais mes plans. »
La Citrouille ferma les yeux une seconde.
« Joachim, j’espère que ton nouveau chemin est une très bonne surprise. »

Joachim les conduisit derrière la butte. Une passerelle partait de sa cabane, montait entre deux saules et s’enfonçait dans les roseaux.
À son entrée, une pancarte portait ces mots : DERNIER PASSAGE VERS LES SAULES.
« Dernier parce que tous les autres sont sous l’eau », précisa le castor.
La Citrouille lui raconta la roue, l’essieu, les dix-huit costumes. Joachim écouta sans l’interrompre.
« Votre charrette n’entrerait pas ici, même avec un essieu neuf. — Nous n’avons plus vraiment de charrette », dit le Petit Fantôme.
Tilda consulta sa montre. Il restait une heure et cinq minutes avant le départ de la parade.
« Douze minutes pour traverser, annonça Joachim. Davantage avec des paquets. Et il faut revenir les chercher. »
La Citrouille calcula sur ses doigts, recommença, puis baissa les mains.
« Nous allons passer notre temps à faire des allers-retours ! — Pas sur toute la longueur », dit le Petit Fantôme.
Il désigna les deux plates-formes que Joachim avait dessinées sur un panneau. Elles divisaient la passerelle en trois tronçons presque égaux.
« Un porteur sur chaque partie. On se transmet les costumes. Pendant que le premier revient chercher un paquet, le deuxième avance avec celui qu’il vient de recevoir. »
Joachim suivit le trajet du doigt.
« Des relais. Moi, je prendrai le dernier tronçon : je connais les ruelles jusqu’à la place. »
Tilda fila prévenir le hameau. On disposerait des paniers à la sortie pour recevoir les livraisons, puis on porterait les costumes jusqu’aux enfants.
Pendant ce temps, Joachim ramena ses compagnons vers le chargement par un sentier de crête. Le saule se trouvait à quelques minutes seulement de la cabane : ils avaient fait un grand détour en passant par le verger.
Les costumes étaient secs. La Citrouille les compta : dix-huit.
Mais leurs bras ne suffiraient pas à tenir de grosses piles pendant les relais. Les capuchons glissaient, les ailes dépassaient, les manches traînaient.
Le Petit Fantôme souleva un coin de la bâche et observa les lacets qui joignaient ses panneaux.
« Nous avons peut-être déjà ce qu’il nous faut. »

La bâche était assemblée en six grands panneaux lacés entre eux. En défaisant les liens, ils obtinrent six rectangles de toile solide.
« Exactement trois costumes par morceau », calcula Tilda, revenue du hameau.
Ils replièrent les bords autour des vêtements, nouèrent les coins et passèrent des longueurs de corde dans les œillets. Bientôt, six sacs bruns munis de bretelles reposèrent sur les planches.
La Citrouille en enfila un.
« Est-ce que je ressemble à une livreuse ? — À une citrouille qui déménage », répondit Tilda.
Cette fois, ils rirent tous, brièvement.
Les costumes étaient légers, surtout encombrants. La Citrouille, le Petit Fantôme et Joachim prirent chacun deux sacs pour les transporter jusqu’à l’entrée de la passerelle.
Tilda consulta sa montre lorsqu’ils déposèrent le dernier. Il restait cinquante-cinq minutes.
Joachim partit rejoindre la seconde plate-forme. Le Petit Fantôme gagna la première, tandis que la Citrouille ajustait son premier chargement.
Au premier tournant, les roseaux se refermèrent derrière elle. Le vent couchait leurs longues feuilles avec un bruit de papier froissé. Des balises jaunes, fixées aux poteaux, dessinaient le chemin dans la pénombre.
Son sac ballottait et cognait contre son dos rond. Elle s’arrêta pour raccourcir les bretelles. Aussitôt, il se mit à suivre ses mouvements au lieu de les contrarier.
Devant elle brillait la lumière dorée du Petit Fantôme.
« Premier colis ! » annonça-t-elle.
Il passa le sac sur son épaule et partit vers Joachim. La Citrouille retourna en chercher un autre.
Tilda volait au-dessus du passage. Elle annonçait les arrivées, puis filait jusqu’au hameau observer l’ouverture des paquets.
Le premier chargement atteignit les paniers. Trois costumes ! Pendant que Joachim revenait à son relais, le deuxième sac avançait déjà au milieu des roseaux et la Citrouille apportait le troisième.
Chacun avait trouvé son rythme : marcher, transmettre, revenir.
Lorsque Tilda annonça que six enfants étaient équipés, près de la moitié du temps disponible s’était écoulée.
Il restait douze costumes à livrer. Mais, cette fois, ils étaient tous en route ou prêts à partir.

Les relais se poursuivirent.
À l’entrée, la Citrouille chargeait un sac et repartait. À la première plate-forme, le Petit Fantôme le recevait, puis gagnait la seconde. Joachim parcourait le dernier tronçon jusqu’aux paniers du hameau.
Les sacs vides restaient là-bas. Il n’était plus question de rapporter quoi que ce soit avant la parade.
Tilda allait de l’un à l’autre, comptant les costumes plutôt que les minutes.
« Neuf arrivés ! »
Puis :
« Douze ! Les hiboux sont en train de s’habiller ! »
La pluie faiblissait enfin. Sur les feuilles des roseaux, les gouttes luisaient comme de minuscules perles grises.
La Citrouille avait les jambes lourdes. Son chapeau-feuille penchait sur un œil. Au retour de l’avant-dernier trajet, elle s’assit un instant près des sacs.
Il n’en restait qu’un.
Trois costumes. Un chat, une sorcière et le plus petit des hiboux.
Elle passa les bras dans les bretelles et se releva en soufflant.
Sur la première plate-forme, le Petit Fantôme l’attendait. Son feutre humide pesait à son ourlet, mais sa lanterne brillait toujours.
« Le dernier », dit la Citrouille.
Il posa une main douce sur le sac, puis le hissa sur son dos.
Cette fois, elle le suivit.
Ils trouvèrent Joachim à la seconde plate-forme. Tilda descendit entre les roseaux.
« Sept minutes ! Les quinze premiers sont prêts ! »
Le castor prit le chargement. Tous repartirent vers les premières fenêtres du hameau.
À la sortie, trois enfants attendaient près des paniers. Le chat enfila son manteau en sautillant. La sorcière fit tournoyer sa cape. Le plus petit hibou chercha un moment l’ouverture de sa capuche : il avait passé le nez dans une aile.
« C’est une façon de voler, remarqua le Petit Fantôme, mais pas la plus commode. »
Ils rejoignirent la place au moment où la première sonnerie résonnait.
À la sixième, la parade s’ébranla.
Des chats luisants, des sorcières ruisselantes et des hiboux aux ailes déployées défilèrent entre les lanternes. La Citrouille s’assit sur le bord d’une fontaine. Quelqu’un lui glissa un caramel dans la main.
Tilda ouvrit enfin son carnet et traça une grande coche.
« Dix-huit costumes livrés. »
Le Petit Fantôme regarda les six sacs froissés près des paniers.
« Et six sacs à rapporter. — Demain », répondirent les trois autres.
Puis le plus petit hibou revint leur offrir quatre bonbons, soigneusement gardés dans ses poches.

D’autres histoires à lire

Facile · Écran
Atchoum dans l’armoire violette
La cape du présentateur a disparu juste avant le concours de déguisements ! Pour la retrouver, la Citrouille et le Petit Fantôme doivent suivre une piste de confettis jusque dans l’armoire violette.

Facile · Écran
Berceuse pour la lanterne dorée
Dans un petit jardin d’automne, une citrouille et un fantôme dansent sous les feuilles pour endormir une lanterne dorée.

Facile · Écran
Bienvenue au bal des mauvaises consignes
Au manoir des Brumes, une affiche mal dépliée suffit à transformer un bal d’accueil en catastrophe très originale. Mais lorsque l’horloge sonne un coup de trop et qu’une ombre se met à danser au grenier, les mauvaises consignes ne sont plus le seul mystère de la soirée.