6-9 ans

Le dernier carré de ciel

Il reste un trou dans le toit de la boîte à livres, et une grosse averse approche. Pour rapporter la dernière tuile, la Citrouille et le Petit Fantôme vont devoir inventer une drôle de façon de marcher ensemble.

Sous le marronnier, Zélie tend un panier à la Citrouille et au Petit Fantôme, près d’une boîte à livres au toit troué.

Au bord de la place, sous le grand marronnier, Zélie avait installé une boîte à livres en forme de petite maison bleue, avec deux portes vitrées et un abri assez large pour feuilleter une histoire dessous.

La jeune bibliothécaire venait d’y ranger les livres prêtés par les enfants du village. Il y avait des contes, un album de champignons et les aventures d’un escargot qui voulait devenir facteur.

La Citrouille ajusta son chapeau-feuille jaune.

« Il manque quelque chose, non ? »

Le Petit Fantôme leva sa lanterne dorée. Tout en haut de l’abri, entre les tuiles, un carré de ciel gris apparaissait.

« Une fenêtre pour les oiseaux ? » proposa-t-il.

Zélie ne sourit qu’à moitié.

« La dernière tuile. Colin devait la terminer aujourd’hui. Et l’averse est annoncée pour ce soir. »

Une rafale fit courir les feuilles sur la place. Dans les branches du marronnier, les décorations d’Halloween se balancèrent : petits fantômes de tissu, rubans orange et bonbons en papier.

« Si l’eau entre ici, elle coulera derrière les portes, expliqua Zélie. Juste sur les livres. »

La Citrouille noua plus serré son écharpe verte.

« Nous allons chez Colin. »

Zélie leur tendit un panier et y glissa son écharpe violette.

« Pour envelopper la tuile. Pendant ce temps, je termine les bordures. »

Le Petit Fantôme se pencha vers l’histoire de l’escargot.

« Ne pars pas sans nous. Surtout par temps humide. »

Le chemin de la tuilerie longeait les jardins, puis un champ de citrouilles. À chaque rafale, leurs grandes feuilles se retournaient comme des mains qui demandaient des nouvelles.

« Nous revenons bientôt ! » leur lança la Citrouille.

« Tu connais tout le monde », remarqua le Petit Fantôme.

Chez Colin, l’air sentait la terre mouillée. Des tuiles attendaient sur des étagères, mais elles étaient trop grandes, trop étroites ou beaucoup trop courbes.

L’apprenti tuilier, les cheveux roux couverts de poussière, leur montra un carré d’argile rouge posé sur sa table.

« Celle-ci est faite pour votre trou. J’ai utilisé l’argile du Vent-Roux. Elle durcit à l’air et, une fois sèche, elle ne craint plus la pluie. Mais pour l’instant, elle est encore tendre : il faut la garder bien à plat. »

La Citrouille posa le panier sur la table. Son fond semblait large et régulier. Colin y étendit l’écharpe violette, puis déposa délicatement la tuile dessus.

« Elle entre exactement ! » dit le Petit Fantôme.

Les deux amis repartirent, tenant chacun une anse pour éviter les balancements. Colin les accompagna jusqu’au portail.

« Je vous rejoins dès que j’ai rangé mes moules ! »

Au début, tout alla bien. Ils dépassèrent le champ, puis atteignirent la vieille borne couverte de mousse. Le ciel prenait une couleur d’ardoise.

« Nous serons rentrés avant la pluie », souffla la Citrouille.

Alors, au milieu du chemin, le panier craqua doucement.

Dans son atelier, Colin dépose une tuile d’argile rouge dans un panier garni d’une écharpe violette, sous le regard des deux amis.

« Arrête ! » dit le Petit Fantôme.

Ils posèrent le panier sur la borne plate. Sous le poids de l’argile, les brins d’osier s’étaient écartés. Le fond se creusait, et la tuile commençait à suivre sa courbe.

La Citrouille resta un instant sans parler.

« Elle va devenir un bol. »

Le Petit Fantôme aurait volontiers ri, si un coin de la tuile n’avait pas déjà penché.

Ils tirèrent doucement les bords de l’écharpe pour faire glisser l’argile hors du panier et la remettre à plat sur la pierre. Une petite ride demeura près du bord.

« On ne peut pas continuer avec le panier », murmura la Citrouille.

Devant eux, le chemin tournait encore deux fois avant la place. Derrière, la tuilerie était presque aussi loin. Le vent apportait une odeur de pluie.

Colin les rattrapa au pas de course.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Ils lui montrèrent le panier déformé. Il passa le doigt près de la ride, sans appuyer.

« Encore un peu, et elle se serait fendue. »

La Citrouille regarda ses petites mains rondes. Le Petit Fantôme regarda les siennes, souples comme du tissu.

Porter la tuile directement ? Impossible de la soutenir partout.

À côté du chemin, un banc attendait d’être réparé. Plusieurs planches neuves étaient empilées à ses pieds.

Le Petit Fantôme posa sa lanterne près de la borne et tira une planche du tas, large et droite.

« Voilà un fond qui ne se creusera pas. Nous la rapporterons après. »

La Citrouille déroula son écharpe verte.

« Et voilà une première poignée. »

Près de la tuile posée sur une borne, la Citrouille déroule son écharpe verte tandis que le Petit Fantôme tire une planche.

Colin maintint la planche contre la borne. Ensemble, ils firent glisser l’écharpe violette et la tuile sur le bois, sans soulever un seul coin d’argile.

Il fallut ensuite dégager l’écharpe, petit morceau par petit morceau. La Citrouille la tirait tandis que le Petit Fantôme retenait doucement la tuile.

Enfin, ils passèrent une écharpe sous chaque extrémité de la planche et nouèrent leurs bouts. Cela faisait deux grandes boucles, comme les poignées d’une civière.

La Citrouille prit la boucle verte, le Petit Fantôme la violette. Colin ramassa le panier et la lanterne.

« Un, deux… ensemble ! »

La planche quitta la borne. La tuile resta parfaitement plate.

Ils avancèrent d’abord trop vite. Au troisième pas, le Petit Fantôme se trouva devant.

« Moins vite ! protesta la Citrouille. Mes jambes ne sont pas des échasses ! »

Ils cherchèrent leur rythme.

« Feuille… marron… feuille… marron… » comptait le Fantôme.

Bientôt, leurs pas tombèrent ensemble. La planche ne se balançait presque plus.

Au tournant du chemin, une racine formait une bosse. La Citrouille devait la franchir pendant que son ami restait plus bas.

Ils s’immobilisèrent. La planche tremblait légèrement entre eux.

« Si je monte, je baisse mes mains », souffla la Citrouille.

Elle leva un pied, baissa les mains, puis passa l’autre pied. Le Petit Fantôme ne bougea pas. Au milieu du bois, la tuile demeura droite.

Lorsqu’ils repartirent, une goutte sombre apparut près de la main de Colin.

Puis une deuxième.

Au bout du chemin, Zélie les appelait.

La Citrouille et le Petit Fantôme transportent la tuile sur une planche suspendue à leurs écharpes, suivis de Colin portant panier et lanterne.

« Posez-la sur la table ! » lança Zélie.

Sous le marronnier, elle avait préparé une petite table juste à côté de l’abri. Les deux amis y déposèrent leur civière. La Citrouille ouvrit les mains avec précaution : elle avait l’impression de tenir encore son écharpe.

Colin examina la tuile et toucha son bord.

« Le vent a bien travaillé. Elle est dure ! Et elle n’est pas fendue. »

Une goutte tomba par le trou du toit. Elle éclaboussa la tablette, à un doigt de l’album des champignons.

Zélie tira les livres vers l’avant, puis revint près du toit bas.

Colin et elle soulevèrent la tuile, chacun soutenant un côté. La Citrouille écarta une branche qui gênait leurs bras. Le Petit Fantôme éclaira l’ouverture avec sa lanterne dorée.

Le premier bord entra dans sa rainure.

Le deuxième resta coincé.

« Un tout petit peu vers moi », dit Zélie.

La pluie commença à crépiter dans les feuilles.

Colin déplaça la tuile de l’épaisseur d’un ongle. Elle glissa enfin à sa place.

Le carré de ciel avait disparu.

Tous se serrèrent sous l’abri pendant que l’averse se déployait autour d’eux. Sur le toit, les gouttes jouaient un roulement rapide. À l’intérieur, les livres restaient secs.

Zélie ouvrit les aventures de l’escargot facteur.

La Citrouille remit son écharpe verte, un peu étirée.

« Après cette promenade, dit-elle, je choisis une histoire où personne ne porte rien. »

Le Petit Fantôme regarda l’image de l’escargot et de sa grosse sacoche.

« Alors, nous avons peut-être choisi le mauvais livre. »

Ils rirent, et Zélie commença sa lecture. Lorsque l’averse cessa, l’escargot avait distribué toutes ses lettres. Les deux amis rapportèrent la planche au banc : cette fois, elle voyagea sur la tête du Petit Fantôme, en guise de chapeau démesuré.

Sous le toit réparé, Zélie ouvre un livre devant la Citrouille, le Petit Fantôme et Colin, tandis que la pluie tombe autour d’eux.

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