9-12 ans

Le corridor des visiteurs sans visage

Les panneaux du théâtre d’ombres ont disparu dans la galerie du manoir. Pour les retrouver avant l’arrivée du public, Iris, la Citrouille et le Petit Fantôme devront traverser un corridor où chaque pas semble réveiller de nouveaux visiteurs.

Iris tient une grande clé près du théâtre vide, accompagnée d’une citrouille à écharpe verte et d’un petit fantôme portant une lanterne.

À la nuit tombée, le manoir des Brumes sentait la pomme chaude, les feuilles humides et la peinture fraîche. Dans la grande salle, des guirlandes de bonbons en papier couraient entre les fenêtres. Quarante chaises attendaient devant le petit théâtre.

Mais derrière son écran blanc, il n’y avait rien.

« Le château, la forêt, le carrosse… Tout manque ! » s’écria Iris.

La petite décoratrice souleva une nappe, comme si un château de carton pouvait se cacher sous une corbeille.

Depuis un mois, elle préparait ce spectacle avec la Citrouille et le Petit Fantôme. Ils avaient découpé les décors, inventé les voix et répété jusqu’à connaître chaque silence. Sans les grands panneaux noirs, leurs ombres ne raconteraient plus aucune histoire.

La Citrouille rajusta son chapeau-feuille jaune. Son écharpe verte traînait parmi les chutes de papier.

« Où les as-tu vus pour la dernière fois ?

— Dans la galerie. Je les ai rangés là pendant qu’on installait les chaises. »

Iris regarda l’horloge : dix-neuf heures vingt-cinq. Le public arriverait à vingt heures. Une guirlande orange pendait sur le fronton de bois, cachant presque entièrement une petite plaque de cuivre.

À cet instant, l’horloge sonna.

Ils comptèrent distraitement, puis moins distraitement.

Onze. Douze. Treize.

Le Petit Fantôme serra sa lanterne dorée contre son feutre blanc. Sa douce lueur baignait ses plis.

« Elle a beaucoup de choses à dire, cette horloge », murmura-t-il.

Au-dehors, un corbeau croassa sur la grille. Au-delà du jardin, le champ de citrouilles disparaissait sous un brouillard bas.

Iris prit la grosse clé de la galerie.

« On raconte que d’anciens invités attendent toujours une représentation dans cette aile, dit-elle. C’est une légende du village.

— Ils pourraient venir nous aider à porter les décors », répondit la Citrouille.

Personne ne rit tout à fait.

Ils quittèrent la salle éclairée. Derrière eux, les bonbons en papier frémirent dans le courant d’air, comme une foule minuscule qui leur faisait signe de revenir.

Le passage vers la galerie était tapissé de petites fleurs presque effacées. Leurs chaussures et le bas de l’écharpe faisaient bruisser les feuilles entrées sous les portes.

Au bout, la clé tourna difficilement.

La porte s’ouvrit avec un grincement si long que la Citrouille attendit la fin pour parler.

« Elle aussi a des choses à dire. »

Une odeur de cire et de tissu ancien les accueillit. Des rideaux couleur de prune encadraient les fenêtres ; entre eux s’alignaient des boiseries sombres et de grands cadres ternis.

À leur droite, une banquette couverte d’un drap écru occupait presque toute la largeur du mur. À gauche, un chariot de rangement était poussé contre les boiseries. Iris reconnut, derrière lui, un morceau de carton peint : la pointe du château !

Elle allait avancer quand le Petit Fantôme lui toucha la manche.

« Il y a déjà du public. »

Devant eux, la galerie semblait se prolonger en un corridor interminable.

Des silhouettes y attendaient, immobiles. Certaines semblaient proches ; d’autres n’étaient que des taches pâles, très loin dans l’obscurité. Aucun visage n’était visible. Devant plusieurs d’entre elles brillait une petite lumière dorée.

Iris ouvrit la bouche, puis la referma.

Elle avait transporté les panneaux ici dans l’après-midi, quand le soleil éclairait encore les fenêtres. Elle était certaine que la galerie n’était pas aussi longue.

« Bonsoir ? » appela la Citrouille.

Sa voix résonna entre les murs.

Personne ne répondit.

Le Petit Fantôme leva un peu sa lanterne pour mieux voir.

Au fond, une lumière monta.

Puis une autre, derrière elle.

Puis dix autres, de plus en plus petites.

« Ils ont tous une lanterne », souffla-t-il.

La Citrouille avança d’un pas. Une forme ronde surgit parmi les visiteurs les plus proches. Elle portait quelque chose de pointu sur la tête.

Iris recula aussitôt contre le chambranle.

D’autres silhouettes apparurent à côté de la forme ronde.

Cette fois, personne ne trouva de plaisanterie.

Depuis la porte, Iris, la Citrouille et le Petit Fantôme observent un corridor sombre où se répètent des silhouettes et des lumières dorées.

« Peut-être que des gens se sont trompés d’entrée », dit Iris.

Elle parlait tout bas, bien que les visiteurs lui parussent beaucoup trop loin pour l’entendre.

La Citrouille pencha la tête. Au fond du corridor, plusieurs formes se déplacèrent. Il se redressa brusquement.

« Alors ils pourraient se présenter. C’est tout de même la moindre des politesses. »

Le Petit Fantôme ne quittait pas les lanternes des yeux. Elles formaient une file qui semblait traverser le manoir, le jardin et peut-être tout le champ de citrouilles.

Il abaissa son bras fatigué.

Les lumières descendirent.

Il le remonta légèrement.

Elles remontèrent.

« Je crois… Je crois qu’ils m’imitent. »

Iris regarda enfin avec attention. Toutes les lanternes reproduisaient le mouvement de la sienne. Même les plus lointaines semblaient lui obéir.

« Ne bouge plus un instant. »

Le Petit Fantôme s’immobilisa avec tant d’application qu’un de ses plis resta retourné sur sa tête.

Iris fit trois pas de côté.

Une étroite bande de visiteurs disparut derrière un montant sombre.

Elle s’arrêta. La bande resta cachée.

Quand elle revint près de ses amis, les silhouettes reparurent.

« Tu as vu ? demanda-t-elle.

— Je préférerais répondre non », dit la Citrouille.

Près du chariot, une étiquette blanche portait le mot GALERIE. Plus loin, Iris distingua la même étiquette. Puis encore une autre. Sur certaines, l’écriture paraissait normale ; sur d’autres, les lettres étaient à l’envers.

Elle plissa les yeux.

Un bruit sec retentit derrière eux.

La porte venait de bouger dans le courant d’air. Son loquet avait cogné contre le chambranle.

Le Petit Fantôme sursauta. Sa lanterne décrivit un grand arc doré.

À l’autre bout du corridor, toutes les lumières dessinèrent le même arc.

Un frémissement parcourut l’assemblée entière.

Iris sentit ses doigts devenir froids sur la clé. Ce n’était plus seulement une rangée de gens silencieux.

C’était une rangée de gens qui semblaient épier chacun de leurs gestes.

Iris longe un grand cadre sombre tandis que le Petit Fantôme tend sa lanterne, reproduite au loin parmi des inscriptions inversées.

Un craquement courut dans les boiseries, juste au-dessus de leurs têtes.

La Citrouille se rapprocha d’Iris, suivie du Petit Fantôme qui vint se serrer contre elle. Tous trois se retrouvèrent dans un espace qui aurait à peine suffi à une chaise.

« Les panneaux sont juste derrière le chariot », souffla Iris.

Mais pour atteindre le chariot, il fallait avancer vers les visiteurs.

Elle posa un pied devant l’autre.

Dans le corridor, une silhouette plus nette se détacha. Petite, mince, avec deux taches sombres à la place des yeux. Iris eut l’impression qu’elle venait à leur rencontre.

Elle s’arrêta si vite que la Citrouille heurta doucement son coude.

« Elle a bougé. »

Le Petit Fantôme leva sa lanterne au-dessus de sa tête.

Toute la foule leva la sienne.

Des dizaines de lueurs dorées montèrent dans le noir. Des dizaines de bras pâles se tendirent. Les silhouettes les plus proches devinrent plus distinctes ; les plus lointaines se multiplièrent jusqu’à former une poussière lumineuse.

Le Petit Fantôme poussa un petit cri.

« Ils me font signe ! »

La Citrouille pivota vers la porte. Iris aussi.

Derrière eux, le passage était libre. Quelques secondes de course, et ils retrouveraient les guirlandes, les chaises, les murs ordinaires.

Puis il faudrait annoncer que le spectacle était annulé.

Iris regarda ses doigts crispés sur la clé. Elle repensa aux étiquettes : les mêmes taches, les mêmes coins cornés, mais des lettres parfois retournées.

« Attendez. »

Sa voix tremblait suffisamment pour qu’elle doive recommencer.

« Attendez… Pourquoi bougent-ils seulement quand nous bougeons ? »

Personne ne répondit. Dans le corridor, l’assemblée demeurait figée, lanternes en l’air.

Le Petit Fantôme abaissa lentement la sienne.

Les autres firent de même.

« Je n’aime vraiment pas ça », dit-il.

« Moi non plus. » Iris avala sa salive. « Mais je veux regarder le mur. Pas eux. »

La Citrouille remit son chapeau droit avec des mains tremblantes.

« Alors regardons le mur ensemble. »

Ils se retournèrent vers le corridor.

Le Petit Fantôme lève sa lanterne, imité par d’innombrables silhouettes, tandis qu’Iris et la Citrouille se serrent près de lui.

Ils avancèrent de côté, en regardant les boiseries.

C’était une étrange façon de traverser une galerie. La Citrouille buta contre une roue du chariot, s’excusa auprès du meuble et reprit sa marche sans relever les yeux.

Iris suivait du doigt une moulure dorée. Elle trouva une petite fleur sculptée, puis une fente noire, puis une surface froide et parfaitement lisse.

Le Petit Fantôme approcha sa lanterne.

Une autre lanterne vint à leur rencontre.

Iris retira vivement la main.

Son cœur battait encore trop fort pour qu’elle se mette à rire.

« Du verre », dit-elle.

La Citrouille regarda de biais. Sur la surface, une trace de doigt brillait juste devant celle d’Iris. Il aperçut aussi le bout de sa propre écharpe, mais du mauvais côté.

« Un miroir ? »

Le mot changea quelque chose dans la pièce. Pas tout. Au fond, les visiteurs étaient toujours là.

Iris suivit le bord du cadre jusqu’à une large traverse de bois. Lorsqu’elle passa devant, la même bande de silhouettes disparut que tout à l’heure : la traverse lui cachait une partie du verre.

Elle se déplaça encore. Son visage surgit soudain dans l’obscurité : yeux ronds, bouche entrouverte, cheveux hérissés par l’écharpe de la Citrouille.

Elle fit un pas de recul.

Son visage recula aussi.

« C’est moi… Mais comment peut-il y en avoir autant ? »

Le Petit Fantôme tourna lentement sur lui-même. À l’autre extrémité de la pièce, au-dessus de la banquette, un second grand cadre occupait presque tout le mur.

Il dirigea sa lanterne vers lui. La lueur dorée glissa sur une autre surface brillante.

« Il y en a un derrière nous. »

Deux immenses miroirs se faisaient face.

Iris regarda leurs reflets se répéter, avec le chariot, les rideaux et l’étiquette du carton. Chaque miroir renvoyait l’image de l’autre, encore et encore.

« Ce n’est pas un corridor. C’est la même pièce ! »

La Citrouille leva un doigt. Une longue file de citrouilles leva le sien.

« Ils auraient pu le dire plus tôt. »

Iris aperçut les anciens crochets à tenture au-dessus de la banquette.

« Il nous faut ce drap. »

La Citrouille le saisit aussitôt.

« Enfin quelqu’un que je peux regarder sans qu’il me regarde ! »

Iris examine le bord d’un miroir géant tandis que la lanterne du Petit Fantôme éclaire un second miroir multipliant leurs reflets.

Le drap était long, lourd et beaucoup moins décidé qu’eux.

Quand la Citrouille en souleva un côté, l’autre glissa sous la banquette. Quand Iris le récupéra, un pli enveloppa le chapeau-feuille jaune.

« Je ne vois plus les visiteurs, annonça la Citrouille d’une voix étouffée.

— Ce n’est pas encore la bonne méthode. »

Iris dégagea son ami et observa les crochets. Ils couraient le long d’une ancienne tringle, juste au-dessus du miroir. On avait autrefois dû y suspendre une tenture.

Elle monta sur la banquette et accrocha le bord du drap à un premier crochet. La Citrouille lui tendit le tissu, tandis que le Petit Fantôme éclairait leur ouvrage.

Dans le miroir opposé, une foule d’Iris grimpait sur une foule de banquettes.

Cette fois, Iris remarqua que toutes avaient sa mèche dressée.

« Vous pourriez au moins m’aider », leur souffla-t-elle.

Elle fixa un deuxième coin.

Le drap tomba de travers.

Une large partie du corridor disparut derrière son reflet écru. Sur le côté, quelques lanternes continuaient à se répéter dans une mince bande de verre.

Le Petit Fantôme en resta bouche bée.

« Ça marche ! »

Iris tira doucement sur un dernier pli et l’étala jusqu’au bord du cadre.

L’interminable corridor se replia sans bruit.

Il n’y eut ni souffle mystérieux, ni protestation, ni départ précipité. Simplement, la foule n’exista plus.

Devant eux restaient une galerie assez courte, un chariot de rangement et, dans le miroir découvert, trois amis qui avaient l’air singulièrement étonnés.

Iris descendit de la banquette. Elle s’approcha de son reflet.

Son visage était toujours aussi pâle. Sa mèche lui faisait une antenne.

Elle essaya de prendre un air sévère.

Son reflet essaya aussi.

Alors elle éclata de rire.

« C’est elle que j’ai prise pour une invitée inquiétante ! »

Un nouveau petit craquement retentit. Cette fois, ils virent une mince baguette de bois travailler au-dessus du cadre.

La Citrouille leva les yeux.

« Et voici le public du plafond : une moulure qui craque. »

Il examina son reflet.

« Celui-là porte une très belle écharpe. Je lui reconnais du goût. »

Le Petit Fantôme salua l’unique lanterne qui subsistait devant lui.

« Un seul visiteur, ça me convient beaucoup mieux. »

Debout sur une banquette, Iris recouvre un miroir d’un drap avec l’aide de la Citrouille, sous la lumière du Petit Fantôme.

Derrière le chariot, ils retrouvèrent tous les panneaux : le château aux sept tourelles, la forêt de grands arbres maigres, le carrosse, la lune et un hibou dont Iris avait recommencé les ailes trois fois. En déplaçant les accessoires, quelqu’un avait simplement poussé le chariot devant leur cachette.

La Citrouille prit le château. Iris empila les arbres. Le Petit Fantôme guida leur retour avec sa lanterne.

À dix-neuf heures cinquante-six, ils débouchèrent dans la grande salle.

Dehors, le portail grinçait déjà. Des voix montaient du jardin ; on entendait des pas sur le gravier, des rires et le froissement des déguisements.

« Le château à gauche ! La forêt derrière ! » lança Iris.

Ils glissèrent les panneaux dans leurs supports. Le carrosse se coinça dans l’écharpe verte. Le hibou se retrouva un instant à l’envers.

« Il cherche quelque chose par terre », expliqua la Citrouille en le redressant.

Quand les premiers spectateurs entrèrent, tout était prêt, à l’exception de trois artistes légèrement ébouriffés.

La représentation commença.

Sur l’écran, la forêt s’allongea, le carrosse roula sous la lune et une petite ombre coiffée d’une feuille rencontra un fantôme très poli. Dans la salle, les bonbons cessèrent de craquer dans leurs sachets. Même les chaises paraissaient écouter.

Au dernier tableau, le Petit Fantôme devait lever sa lanterne.

Il hésita une seconde.

Iris, cachée près de lui, murmura :

« Une seule. »

Il leva le bras.

Une unique lumière dorée apparut sur l’écran, et cette fois, les applaudissements vinrent d’un vrai public.

Plus tard, pendant qu’ils rangeaient les décors, l’horloge recommença à sonner trop longtemps.

La Citrouille leva les yeux. Une extrémité de la guirlande orange avait glissé devant le cadran. Il la repoussa, découvrant la plaque de cuivre :

CARILLON DES SORCIÈRES : TREIZE COUPS À CHAQUE SONNERIE.

Sous la plaque, un petit dessin représentait les treize notes sortant d’un chapeau pointu.

« Une horloge de spectacle ! s’exclama Iris. Elle aussi jouait son rôle. »

Le Petit Fantôme compta les derniers coups sur ses plis.

« Elle manque un peu de discrétion. »

Ils rirent. La porte qui grinçait, les miroirs, la moulure et même l’horloge : le manoir avait fait bien plus de théâtre qu’eux ce soir-là.

Iris jeta un regard vers la galerie. Sur la porte, elle avait accroché une pancarte fraîchement peinte : LES MIROIRS SE REPOSENT APRÈS LA REPRÉSENTATION.

Au-dessous, le Petit Fantôme avait ajouté de sa plus jolie écriture :

ILS ONT APPLAUDI EXACTEMENT EN MÊME TEMPS QUE NOUS.

Derrière l’écran du théâtre, Iris, la Citrouille et le Petit Fantôme disposent les décors de carton tandis que des spectateurs costumés applaudissent.

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