9-12 ans
Le Corridor des présences
Le spectacle d’Halloween va commencer, mais le coffre des accessoires a disparu dans l’ancienne galerie du manoir. En suivant Iris pour le retrouver, la Citrouille et le Petit Fantôme découvrent qu’ils ne sont plus seuls… ou qu’ils sont beaucoup trop nombreux.

Dans les coulisses du manoir des Aulnes, une sorcière cherchait son nez, un roi réclamait sa couronne et le corbeau messager répétait son unique réplique : « Une lettre pour vous ! » Il la criait avec une telle conviction que trois comédiens lui avaient déjà demandé de qui elle venait.
La Citrouille ajusta son chapeau-feuille jaune devant une vitre.
« Mon écharpe est droite ?
– Droite, oui », répondit le Petit Fantôme.
Son ami en feutre blanc hésita.
« Propre, c’est une autre question. »
Sur l’écharpe verte s’étalait une petite tache de confiture de mûres, juste sous le menton.
« C’est un souvenir du goûter », expliqua dignement la Citrouille.
Iris déboula entre deux portants de costumes. La petite chatte costumière portait son gilet mauve et son mètre ruban autour du cou. Ses moustaches frémissaient.
« Le coffre n’est pas ici ! Sans lui, pas de couronnes, pas de nez, pas de lettres, pas de moustaches de rechange !
– On pourrait jouer une pièce sur des gens parfaitement ordinaires », proposa le Petit Fantôme.
Iris lui tendit un billet froissé.
« On l’a déplacé pendant le nettoyage. Regardez : “Ancienne galerie, près du salon rond.” Il faut le rapporter avant le troisième signal. »
Au-delà du rideau, les spectateurs s’installaient. On entendait des fauteuils claquer et des bonbons se déballer.
Le Petit Fantôme souleva sa lanterne dorée. Une douce clarté y brillait, comme un morceau de lune enfermé derrière les vitres.
« Je viens. Les moustaches de rechange sont une affaire sérieuse. »
Ils quittèrent les coulisses par une porte étroite. Aussitôt, le brouhaha s’assourdit. L’air sentait la cire ancienne et les feuilles mouillées.
Au bout du vestibule, Iris poussa une lourde porte.
Elle grinça longtemps.
Derrière s’ouvrait une galerie où la lumière de la lanterne semblait n’éclairer que les premiers pas.
La galerie longeait la façade nord du manoir. Par ses hautes fenêtres, on apercevait un champ de citrouilles noyé de brume. Des feuilles couraient sur les dalles de la terrasse, poussées par un vent qu’on n’entendait presque pas.
À l’intérieur, de grandes formes dormaient sous des housses grises. Certaines montaient jusqu’au plafond. D’autres se tassaient près des murs comme des invités qui auraient attendu trop longtemps.
Iris avançait avec assurance.
« Le salon rond est après les deux tournants. J’y rangeais des rubans autrefois.
– Et maintenant ? demanda la Citrouille.
– Maintenant, je les range là où je peux les retrouver. »
Le Petit Fantôme se retourna.
Une lueur dorée venait d’apparaître derrière eux.
Elle brillait tout au bout du passage, petite et parfaitement immobile.
« Quelqu’un nous suit ? »
Iris s’arrêta. La lueur s’arrêta aussi, ou du moins c’est l’impression qu’ils eurent.
« Un comédien, peut-être », dit-elle.
Elle appela. Sa voix se dispersa entre les housses. Personne ne répondit.
La Citrouille fit trois pas en arrière, puis revint précipitamment.
« Ce n’est pas très poli, de tenir une lumière sans dire bonsoir. »
Un bruit sec claqua contre une fenêtre. Une branche nue venait de heurter la vitre. Le Petit Fantôme sursauta ; sa lanterne pencha brusquement.
Au fond de la galerie, la lueur s’inclina elle aussi.
Il redressa sa lanterne. La lumière lointaine retrouva sa place.
« Vous avez vu ?
– Vu quoi ? » demanda Iris, occupée à dégager son mètre ruban d’une poignée.
Le Petit Fantôme n’insista pas. Peut-être que ses yeux lui jouaient un tour.
Ils atteignirent le premier tournant.
Quand il regarda de nouveau derrière lui, il ne vit plus une seule lueur.
Il y en avait trois.
Tout près, sous une housse soulevée par un courant d’air, quelque chose produisit un long froissement.

Le froissement cessa dès qu’Iris immobilisa la housse d’une patte.
« Du tissu, dit-elle.
- Le tissu pourrait faire moins de bruit », murmura la Citrouille.
Dans le manoir, une horloge commença à sonner. Ils comptèrent machinalement les coups. Au douzième, le Petit Fantôme se détendit. Au treizième, il serra la poignée de sa lanterne.
Iris leva les yeux.
« Cette horloge se trompe depuis jeudi.
- Elle pourrait se tromper dans l’autre sens », répondit-il.
Ils repartirent. Le passage paraissait plus large ici, mais il était difficile d’en distinguer les limites. Entre deux housses, le bord d’un grand cadre argenté dépassait, orné de feuilles et de petites grappes. La Citrouille le remarqua sans s’arrêter : quelque chose d’autre venait d’attirer son attention.
Derrière eux, près des lumières, des silhouettes se précisaient.
Il y avait un petit être blanc. Puis une forme ronde surmontée d’un chapeau-feuille. Puis une autre, plus loin, identique à la première.
« Iris… Combien de citrouilles jouent dans le spectacle ?
- Toi seulement.
- Alors certaines sont entrées sans audition. »
Le Petit Fantôme se rapprocha. Les silhouettes restaient silencieuses. On distinguait à présent des écharpes vertes.
Sur chacune, exactement au même endroit, brillait une petite tache sombre.
La Citrouille baissa les yeux sur sa propre écharpe.
« De la confiture de mûres, souffla-t-elle.
- Tu peux vraiment la reconnaître d’ici ?
- Je connais mon goûter. »
Iris plissa les yeux. Elle fit un pas de côté, mais un pan de housse lui cacha aussitôt les silhouettes.
Du côté du théâtre, une clochette tinta : le premier signal.
« On examine cela en revenant, décida-t-elle. Le coffre d’abord. »
Ils repartirent plus vite. Pourtant, la Citrouille regardait toujours par-dessus son épaule.
La présence de ces inconnus l’inquiétait, d’autant qu’ils lui ressemblaient jusque dans sa maladresse.

Le dernier tournant débouchait sur un petit vestibule. Au-delà, une porte arrondie devait donner dans le salon.
Iris tourna la poignée. La porte résista, puis s’ouvrit sur une pièce presque vide : un tapis roulé, deux fauteuils et une table sans rien dessous.
Pas de coffre.
« Ce n’est pas possible… »
Elle relut le billet à la lumière de la lanterne.
« Près du salon rond. Pas dans le salon rond. J’ai lu trop vite. »
La Citrouille, restée sur le seuil, ne répondit pas.
Dans leur dos, la galerie s’était remplie.
Une assemblée entière occupait le passage. Des formes blanches tenaient des lanternes ; des citrouilles à l’écharpe verte se pressaient entre elles. Il y avait même, par endroits, de petites oreilles pointues.
Le retour semblait barré.
Le Petit Fantôme ramena sa lanterne contre son ventre. Les lumières se rapprochèrent toutes de leurs silhouettes blanches.
« Elles font pareil que moi », dit-il d’une voix minuscule.
La Citrouille sentit son chapeau-feuille trembler. Elle aurait voulu courir dans le salon, refermer la porte et attendre qu’on vienne les chercher. Mais la pièce n’avait pas d’autre sortie, et le deuxième signal pouvait sonner à tout instant.
Iris recula d’un pas. Sa queue avait doublé de volume.
Pendant plusieurs secondes, aucun d’eux ne parla.
Puis la Citrouille tira sur son écharpe.
« Regardez les taches. Elles sont toutes pareilles. Même le petit bout qui descend.
– Ce n’est pas rassurant, souffla le Petit Fantôme.
– Non. Mais c’est bizarre d’une manière très précise. »
Iris aperçut un tabouret bas contre le mur.
« On pourrait avancer quelque chose. Voir ce que ces… gens font. »
La Citrouille aurait nettement préféré avancer une personne très courageuse. Faute d’en trouver une, elle posa ses mains sur le tabouret.
« D’accord. Mais doucement. »

Le tabouret grinça sur le parquet.
Dans la galerie, plusieurs autres tabourets avancèrent.
La Citrouille lâcha le sien.
« Ah. Ils ont aussi le mobilier. »
Le Petit Fantôme fit un petit bruit qui aurait pu être un rire, s’il n’avait pas eu aussi peur.
Iris s’accroupit derrière le siège et observa les silhouettes entre les pieds de bois. Puis elle passa lentement une patte à gauche.
Une patte apparut au loin.
Elle la retira. L’autre disparut.
« Recommence avec ta lanterne », demanda-t-elle.
Le Petit Fantôme secoua la tête.
« Et si ça les faisait venir ? »
Iris ne répondit pas tout de suite. Elle regardait elle aussi le corridor avec une méfiance profonde.
« Alors on saura au moins ce qui les fait bouger. »
Le Petit Fantôme desserra ses bras. Il inclina sa lanterne à droite.
Toutes les lueurs dorées s’inclinèrent à droite.
Il la leva. Elles montèrent.
Il la cacha derrière son dos.
L’assemblée s’éteignit presque entièrement.
Dans cette obscurité soudaine, un claquement retentit tout près d’eux. La Citrouille se plaqua contre Iris, qui s’agrippa au tabouret. Le Petit Fantôme ramena vivement sa lanterne devant lui.
Une housse venait de retomber sur une baguette de bois.
Mais sous son bord déplacé apparaissait maintenant une surface lisse, et, dedans, un œil rond qui était exactement celui de la Citrouille.
« Un miroir ? » souffla celle-ci.
Iris poussa le tabouret un peu plus loin, puis contourna son siège. L’une des silhouettes de chatte disparut derrière le cadre argenté tandis qu’une autre restait visible au fond.
« Plusieurs miroirs », dit-elle.
Le Petit Fantôme regarda les lanternes innombrables. Il avait envie de croire Iris. Pourtant, tout au bout, une forme haute continuait de bouger alors qu’eux trois restaient immobiles.
« Et celle-là ? » demanda-t-il.
Personne ne lui répondit.

La forme se pencha encore.
Cette fois, la Citrouille remarqua que son mouvement suivait le gonflement d’un rideau, près de la fenêtre.
« Il y a du vent là-bas. »
Iris avança jusqu’au premier grand cadre. Elle souleva un coin de housse. Une chatte grise, très pâle dans la lumière, souleva exactement le même tissu de l’autre côté du verre.
« Bonsoir, moi », dit-elle, sans être encore tout à fait à l’aise.
La Citrouille la rejoignit. Elle tira la langue à son reflet. Six citrouilles lui tirèrent la langue dans diverses profondeurs du corridor.
Le Petit Fantôme laissa échapper un rire soulagé, puis se retourna pour compter.
« Mais comment peut-il y en avoir autant ? »
À mesure qu’ils écartaient les housses, la galerie révélait sa disposition. De grands miroirs se faisaient face. D’autres, placés de biais dans les renfoncements, renvoyaient l’image du passage vers le tournant suivant. Une porte vitrée, devant le salon, ajoutait encore un reflet par-dessus les autres.
Leurs doubles apparaissaient donc derrière eux, loin devant, parfois à un endroit où aucun chemin n’existait.
Iris déplaça légèrement un cadre sur son socle pivotant. Toute une rangée de lanternes glissa sur le mur et disparut.
« Voilà qui fera moins de monde à costumer. »
Ils atteignirent ensemble la forme mouvante. Ce n’était qu’une housse suspendue à un portant. Un filet d’air venu d’une fenêtre mal fermée la gonflait, puis la laissait retomber.
Derrière elle se trouvait un gros coffre brun.
Sur le couvercle, une étiquette annonçait : ACCESSOIRES DU SPECTACLE.
La Citrouille souleva le loquet. Des couronnes dorées, des nez, des enveloppes et des moustaches soigneusement rangées apparurent.
À cet instant, le deuxième signal tinta au loin.
« Nous avons encore le temps », dit Iris.
Puis elle contempla le coffre, qui était presque aussi long qu’elle.
« À condition qu’il accepte de venir avec nous. »

Le coffre possédait quatre petites roulettes, dont une refusait obstinément de rouler dans la même direction que les autres.
Iris tirait la poignée. La Citrouille poussait. Le Petit Fantôme éclairait le chemin et annonçait les obstacles avec un sérieux remarquable.
« Housse à gauche. Pied de cadre à droite. Citrouille droit devant.
- Celle-là, c’est moi, répondit la Citrouille.
- Je préfère tout signaler. »
En repassant par le dernier tournant, le coffre buta contre le tabouret qu’ils avaient laissé au milieu du passage.
Ils s’arrêtèrent. Autour d’eux, dans les miroirs désormais découverts, une foule de déménageurs s’arrêta également.
La Citrouille contempla ses doubles. Tous portaient leur petite tache de confiture avec une parfaite tranquillité.
Elle ôta son chapeau-feuille et s’inclina.
« Merci de votre visite. Le spectacle commence bientôt. »
Une assemblée de citrouilles la salua.
Le Petit Fantôme leva sa lanterne. Les lumières dorées montèrent ensemble, et cette fois leur mouvement lui parut magnifique.
Iris fit une révérence rapide.
« Si quelqu’un veut pousser de l’autre côté, surtout, qu’il n’hésite pas. »
Personne ne les aida, ce qui confirma définitivement leur opinion sur les reflets.
Iris écarta le tabouret. Ils traversèrent le reste de la galerie, gagnèrent le vestibule et débouchèrent dans les coulisses au moment où le corbeau messager annonçait qu’il allait devoir livrer une lettre imaginaire.
Iris ouvrit le coffre. Aussitôt, les accessoires passèrent de patte en main. Le roi retrouva sa couronne, la sorcière son nez, le corbeau son enveloppe.
Le troisième signal retentit.
Derrière le rideau, la Citrouille lissa son écharpe.
« La tache se voit beaucoup ?
- Sur toi seule, presque pas », répondit le Petit Fantôme.
Le rideau se leva sur le village d’Halloween. Dans le fond de la salle, une vitre reflétait une minuscule lueur dorée.
Le Petit Fantôme lui adressa un discret signe de lanterne.
Puis le corbeau entra en scène et déclara, enfin à la bonne personne :
« Une lettre pour vous ! »

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