6-9 ans
Le concours du plus beau chapeau… de soupe
Au manoir des Feuilles-Rousses, tout est prêt pour le concours de chapeaux. Tout, sauf ce que Momo a compris… et ce qui commence à couler sur la nappe.

Dans la grande salle du manoir, la Citrouille tirait sur les coins d’une nappe blanche. Son chapeau-feuille jaune penchait sur son front, et son écharpe verte traînait presque jusqu’au parquet.
Le Petit Fantôme en feutre blanc disposait des étoiles en papier autour de sa lanterne dorée. Dehors, les feuilles d’automne tournoyaient derrière les fenêtres.
« Les invités arrivent à six heures, annonça la Citrouille. Momo apporte les chapeaux à décorer pour les invités, Zoé prépare les décorations, et nous installons le concours. »
À cet instant, la porte s’ouvrit avec un grincement joyeux.
Momo parut, son tablier rayé couvert de petites éclaboussures orange. Le mulot cuisinier poussait un chariot chargé de bonnets : rouges, verts, rayés, à pompon… Tous fumaient doucement.
« Mes chapeaux chauds ! déclara-t-il. Velouté de potiron, une pincée de muscade et trois tours de cuillère. »
La Citrouille lâcha la nappe.
« De la soupe ? Dans les bonnets ? — Bien sûr ! Tu m’as demandé un concours de chapeaux chauds. — Un concours de chapeaux, Momo. Juste de chapeaux. — Ah. »
Le mulot regarda son chargement.
« Cela explique pourquoi la recette était difficile à trouver. »
Une goutte tomba d’un pompon.
Puis une autre.
Puis un petit filet orange descendit le long du chariot.
Le Petit Fantôme se pencha.
« Je crois que le bonnet à rayures vient de commencer sans nous. »
Derrière lui, Zoé entra avec un panier de rubans et son immense nœud violet entre les oreilles.
« Pourquoi le concours sent-il le déjeuner ? »
La Citrouille aperçut le premier ruisseau près de la nappe brodée.
« Pas les petites lunes de grand-mère ! »
Elle releva aussitôt un coin du tissu. Mais le coin opposé glissa vers une flaque.
Le Petit Fantôme posa sa lanterne dorée sur le buffet et attrapa la nappe à deux mains. Ensemble, ils la soulevèrent comme une voile.
Sous cette voile, Momo courait avec un saladier.
« Le rouge fuit ! Non, le vert ! Enfin… les deux ! »
Zoé ouvrit le placard à vaisselle.
Les bols s’y empilaient jusqu’en haut : des petits, des larges, des bleus, des jaunes. Elle les distribua si vite que Momo en reçut un sous chaque coude.
Ils placèrent les bonnets dans les bols. La soupe y gouttait désormais avec un bruit de petite pluie.
Mais le bonnet à pompon déborda.
Momo voulut le déplacer. Son pompon accrocha un ruban. Le ruban tira le panier. Le panier bascula sur Zoé.
La taupe ressortit couverte d’étoiles en papier.
« Il me semble que les décorations sont arrivées », observa-t-elle.
En se redressant, elle passa sous une louche suspendue au chariot. Le manche glissa dans son grand nœud violet et y resta coincé.
Zoé traversa la salle sans s’en apercevoir, une louche dressée au-dessus de la tête.
La Citrouille ouvrit la bouche, puis la referma.
Le Petit Fantôme eut un petit rire.
« Zoé… ton chapeau est très prometteur. »
À ce moment, l’horloge sonna cinq heures et demie.
Il ne restait que trente minutes.

Quand les dernières gouttes furent recueillies, les quatre amis contemplèrent les bonnets affaissés.
Ils ressemblaient à de grosses chaussettes après un bain.
« On pourrait les faire sécher », proposa Momo.
La Citrouille en souleva un du bout des doigts.
Ploc.
« Pas avant six heures. »
Le Petit Fantôme compta les bols de soupe sauvés. Momo souleva le couvercle de sa marmite : il en restait assez pour compléter le repas.
La soupe était sauvée. Le concours, beaucoup moins.
Zoé essaya de nouer deux rubans autour d’un bonnet trempé. Ils glissèrent aussitôt. La Citrouille posa une étoile dessus : elle s’enfonça dans la laine humide.
Personne ne rit cette fois.
Dehors, on entendait déjà des voix au bout de l’allée.
« Je peux leur expliquer, murmura Momo. Je dirai que j’ai mal entendu. »
Ses moustaches ne remuaient plus.
La Citrouille regarda les rubans, les bols, puis le mulot.
« On leur avait promis un vrai concours… »
Le Petit Fantôme prit un bol vide pour le ranger. Le bol lui échappa, rebondit sur un coussin et atterrit à l’envers sur la tête de Momo.
Ses oreilles dépassaient de chaque côté.
Zoé éclata de rire. La louche de son nœud tinta contre le lustre bas.
La Citrouille redressa soudain son chapeau-feuille.
« Attendez. Un bol retourné… ça tient sur une tête ! — Et ça ne fuit pas, ajouta le Petit Fantôme. — Sauf si on le met à l’envers de l’envers », précisa Momo.

Alors, tout alla très vite.
Momo versa la soupe recueillie dans la marmite, puis lava et essuya les bols. Le Petit Fantôme tria les rubans. La Citrouille remit la nappe en place, avec ses petites lunes bien au sec.
Zoé voulut aider, mais sa louche accrocha une guirlande.
« Est-ce que quelqu’un pourrait retirer mon antenne ? » demanda-t-elle enfin.
Délivrée, elle fabriqua des bandeaux décorés qu’on pouvait nouer autour des bols, puis enlever d’un seul geste.
Un bol bleu reçut une couronne d’étoiles. Un jaune eut deux ailes de papier. Sur un grand bol vert, Momo fixa une étiquette : « Modèle familial pour trois petites têtes. »
On frappa à la porte.
La Citrouille inspira profondément.
« Bienvenue au concours du plus beau chapeau… de soupe ! »
Les invités découvrirent une rangée de bols retournés et magnifiquement décorés.
Un hérisson choisit les étoiles. Une souris préféra les ailes. Deux écureuils voulurent le même bol et durent défiler côte à côte, chacun tenant un bord.
Le Petit Fantôme ouvrait la marche, sa lanterne dorée à la main. La Citrouille annonçait les modèles avec une voix de cérémonie.
« Voici le Bol des grandes occasions ! Voici le Bol qui prétend être une couronne ! »
Zoé traversa la salle sous un saladier orné de son immense nœud violet.
Momo fermait le défilé. Sur sa tête, un petit bol portait une unique cuillère en bois.
Pour une fois, il avançait sans rien renverser.

Le défilé fit trois fois le tour de la table, parce que les écureuils avaient du mal à tourner ensemble.
Puis chacun posa son couvre-chef devant sa place.
Zoé dénoua les bandeaux. Le Petit Fantôme ramassa les étoiles. Momo arriva avec sa marmite, et les chapeaux redevinrent des bols.
Une bonne odeur de potiron emplit la salle.
La Citrouille sortit les récompenses préparées pour le concours : une cocarde pour le plus élégant, une pour le plus extravagant, une pour le plus surprenant.
Mais il lui restait un ruban orange.
Elle se pencha vers le Petit Fantôme. Ils chuchotèrent, regardèrent Momo, puis chuchotèrent encore.
Le mulot baissa les yeux sur son tablier.
« J’ai encore une tache ? »
La Citrouille monta sur un petit marchepied.
« Le prix du chapeau le plus délicieux est décerné à Momo ! »
Cette fois, les moustaches du cuisinier se redressèrent jusqu’à ses oreilles.
Zoé lui attacha le ruban. Le Petit Fantôme déposa devant lui le bol à la cuillère, rempli jusqu’au bord.
Bientôt, on n’entendit plus que des cuillères, des conversations et quelques petits soupirs contents.
Dehors, la nuit d’automne enveloppait le manoir. Les bonnets séchaient en rang près du buffet, leurs pompons pendants comme des poires fatiguées.
Momo mangea trois cuillerées, puis leva un doigt.
« Une question pour demain. Le concours de chaussons… il se mange aussi ? »
Zoé regarda ses pieds.
La Citrouille cacha son sourire dans son écharpe.
« Tu pensais les farcir à quoi ? » demanda le Petit Fantôme.
Momo répondit très sérieusement :
« Aux pommes. Mais seulement les pointures gourmandes. »

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