6-9 ans
Le Colis qui fait dring
La Citrouille et le Petit Fantôme apportent un colis à Suzon, qui prépare le pain de la fête. Mais le paquet sonne tout seul, une ombre rôde derrière la vitre… et le four communal n’attendra pas !

La Citrouille avançait sur la place avec un carton dans les bras. Son chapeau-feuille jaune penchait sur un œil, et son écharpe verte lui chatouillait les pieds. « Je ne vois plus le chemin ! » protesta-t-elle. Le Petit Fantôme, tout en feutre blanc, souleva sa lanterne dorée. « Trois pas tout droit. Puis à gauche. Non, ton autre gauche ! » Le soir tombait sur le village. Des guirlandes orange frémissaient entre les fenêtres. Sur la grande table de fête, des bonbons attendaient dans des saladiers. Au bout de la place, le fournil communal brillait derrière ses vitres embuées. Suzon ouvrit la porte, sa tresse châtaine sur l’épaule et son tablier bleu poudré de farine. « Mon colis ! Entrez vite, la pâte est prête. » Deux grosses boules gonflées reposaient sous un linge. À côté, trois plaques vides attendaient. « Nous avons vingt minutes pour façonner trente petits pains en citrouille et les laisser reposer, expliqua Suzon. Notre cuisson commence à la demi-heure. Ensuite, ce sera le tour des tartes. » La Citrouille posa le paquet sur la table. Tic. Tac. Tic. Tac. Le Petit Fantôme pencha la tête. « Tu entends ? » Suzon regarda l’horloge du mur. « Ce n’est pas elle. Elle ne fait jamais autant de bruit. » Derrière la vitre, quelque chose de noir glissa sur le rideau. Puis le carton se mit à trembler.
DRIIIIING ! La sonnerie éclata dans le carton. La Citrouille fit un bond. Son chapeau glissa jusqu’au bout de son nez. Le Petit Fantôme serra sa lanterne contre son ventre. Le bruit s’arrêta aussi brusquement qu’il avait commencé. Pendant un instant, on entendit seulement le vent sous la porte. « Il aurait pu dire bonsoir », murmura la Citrouille. Suzon examina l’étiquette. « Matériel de cuisine. C’est bien ma commande… mais je n’attendais rien d’aussi bavard. » Elle défit la ficelle. À l’intérieur, du papier froissé cachait plusieurs objets. Un nouveau petit grincement les fit se retourner. Sur le rideau, une ombre venait de surgir. Elle avait un long cou et cinq doigts pointus. Lentement, elle se pencha vers eux. Le Petit Fantôme recula d’un pas. « Je crois que quelqu’un regarde nos pains. » L’ombre disparut, puis revint, plus grande encore. Suzon fronça les sourcils. Ce long cou lui rappelait quelque chose. Mais quoi ? La Citrouille désigna le bas de la fenêtre. « Regardez : elle recommence chaque fois que le vent souffle. » Tous trois attendirent. Une rafale fit siffler l’enseigne du fournil. Les cinq doigts s’agitèrent de nouveau. Suzon s’approcha du rideau et le tira d’un coup. De l’autre côté de la vitre, une grande forme orange cogna doucement au carreau.

« Une feuille ! » s’exclama Suzon. Une immense feuille d’érable en papier pendait à la guirlande. Sa ficelle s’était détachée d’un côté. À chaque rafale, elle tournait devant la lumière de la place et projetait son ombre sur le rideau. Le long cou n’était qu’un bout de ruban. La Citrouille éclata de rire. « Elle voulait peut-être commander un pain ! » Suzon raccrocha la ficelle au crochet extérieur de la fenêtre. La feuille retrouva sa place parmi les décorations. Restait le colis. Sous le papier, Suzon découvrit un petit minuteur rond à deux clochettes. « Le voilà, notre sonneur ! Je l’avais commandé pour la cuisson. Il a dû être remonté avant le voyage. » Elle tourna légèrement son bouton. Le tic-tac reprit, et les trois amis reconnurent aussitôt le bruit du carton. Le Petit Fantôme souffla si fort que son ventre de feutre se creusa. « Une feuille et un réveil cuisinier. Nous avons reçu beaucoup de monde ! » Le paquet contenait aussi un tampon en forme de feuille. Suzon leva les yeux vers l’horloge. « Seize minutes. À nous de jouer ! » Elle partagea la pâte avec sa corne de boulanger, puis montra comment rouler chaque portion sous la paume. La Citrouille forma une boule presque parfaite. Celle du Petit Fantôme s’allongea. « Une pantoufle », observa son amie. Il tenta de la redresser. Elle s’allongea de l’autre côté. « Une pantoufle qui change d’avis. »

Pour dessiner les côtes, Suzon marquait la pâte avec le bord arrondi d’une spatule en bois. Mais les sillons étaient trop légers : à peine terminés, ils s’effaçaient. La Citrouille appuya davantage sur sa propre boule. « Maintenant, j’ai fait une galette. » Onze minutes restaient. Une bonne moitié de la pâte attendait encore. « Nous pouvons faire des pains ordinaires », proposa le Petit Fantôme. Suzon contempla les petites feuilles qu’elle avait préparées avec le tampon. « Oui… Mais j’avais promis des citrouilles. » La Citrouille regarda son ventre partagé en larges côtes. « Et si nous faisions un seul grand travail à trois ? » Suzon rapprocha les plaques. « Petit Fantôme, tu roules les boules. La Citrouille, tu les aplatis légèrement. Moi, je marque les côtes. Ensuite, tu ajoutes les feuilles. » « Je suis deux ateliers à moi toute seule ! » Cette fois, Suzon traça six sillons profonds sans traverser la pâte. Même lorsque les pains regonflaient, leurs côtes restaient visibles. Le Petit Fantôme roula bientôt deux portions à la fois, une sous chaque main. Les pains passaient de l’un à l’autre. Une plaque fut remplie. Puis deux. Suzon les couvrit d’un linge pour laisser reposer la pâte. Il manquait encore six pains. Sur la place, les premiers invités arrivaient avec leurs chapeaux pointus. Une odeur de soupe entrait par la porte. Enfin, le Petit Fantôme roula la dernière boule. La Citrouille chercha une feuille. Il n’en restait plus. Elle pinça une miette de pâte, l’aplatit et y imprima le tampon. « Celle-ci vient de pousser. »

La dernière plaque eut à son tour quelques minutes de repos. Sous les linges, les petits pains gonflèrent sans perdre leurs côtes. L’aiguille approchait de la demi-heure. Dehors, les pâtissiers arrivaient avec leurs tartes aux pommes. Suzon enfarina la pelle du four, y fit glisser les premiers pains et les enfourna. La Citrouille lui passa la deuxième plaque. Le Petit Fantôme apporta la troisième. Lorsque l’horloge sonna, le dernier pain venait de rejoindre les autres. Suzon referma le four. « Trente », souffla-t-elle. « Trente et une citrouilles dans le fournil », corrigea son amie en montrant son ventre orange. Suzon régla le minuteur pour la cuisson. Pendant que son tic-tac accompagnait le rangement, une bonne odeur de pain se répandit jusque sur la place. Le Petit Fantôme remit le carton vide sous son bras. « Livraison accomplie. Et j’ai de la farine jusque dans les coutures. » DRIIIIING ! Cette fois, personne ne sursauta. « À table ! » annonça la Citrouille. Les pains ressortirent dorés et dodus. Les tartes prirent leur place dans le four, et Suzon porta la corbeille à la grande table de fête. Un pain plus long dépassait des autres. « Ma pantoufle ! » s’écria le Petit Fantôme. La Citrouille le partagea en trois. Une vapeur parfumée monta de la mie. Au-dessus d’eux, la feuille d’érable se balançait gentiment parmi les guirlandes. La Citrouille regarda le minuteur posé près de Suzon. « Toi, tu peux rester. Mais à table, on ne sonne pas la bouche pleine. »

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