6-9 ans

Le Bureau des chapeaux perdus

Ce soir, la parade d’Halloween part au premier roulement de tambour. Mais au vestiaire, les chapeaux ont perdu leurs noms… et le Petit Fantôme est persuadé qu’il peut reconnaître leurs propriétaires rien qu’en prenant la bonne voix.

Dans l’entrée du manoir, un panier renverse des chapeaux sur la table devant Romy, une citrouille et un petit fantôme.

Dans l’entrée du vieux manoir, la Citrouille avait installé une table sous une guirlande de feuilles. Son chapeau-feuille jaune penchait sur son front et son écharpe verte traînait presque jusqu’au tapis.

À côté d’elle, le Petit Fantôme en feutre blanc souleva sa lanterne dorée pour éclairer une pancarte :

BUREAU DES CHAPEAUX PERDUS

« Mais ils ne sont pas perdus ! protesta Romy.

— Pas encore », répondit la Citrouille.

La petite potière, vêtue d’une tunique crème et d’un pantalon brun, venait d’apporter un large panier rond. Les invités y déposaient leurs couvre-chefs avant d’aller goûter les bonbons de la fête. Romy écrivait leurs noms sur des étiquettes qu’elle glissait sous chaque chapeau.

Le Petit Fantôme avait aussi préparé une grande étiquette pour le panier : « Chapeaux perdus ». Il la posa sur la table, très satisfait de son travail.

Ensuite, il faudrait tout ranger sur les étagères.

Basile, le jeune pâtissier aux joues farinées, apporta un immense bonnet violet. Ninon, l’apprentie musicienne en veste bleue, déposa une coiffe à six pompons. D’autres invités arrivèrent avec un tricorne, un turban rayé et un chapeau couvert de feuilles.

« Je vais chercher les derniers noms », annonça Romy.

La Citrouille saisit le panier. Mais son écharpe s’accrocha à une anse.

Hop ! Le panier bascula.

Les chapeaux roulèrent sur la table. Les étiquettes s’envolèrent comme une nuée de papillons blancs.

Le Petit Fantôme voulut les rattraper. Son souffle les poussa sous le banc.

Un silence suivit.

Puis la Citrouille murmura :

« Maintenant, la pancarte est tout à fait juste. »

Romy revint avec un crayon derrière l’oreille.

« Pourquoi mon étiquette est-elle sous ton pied ? »

La Citrouille regarda son pied, puis la table.

« Nous avons légèrement mélangé le bureau. »

Ils ramassèrent les papiers. Hélas, les noms ne disaient pas quel chapeau allait avec quelle tête.

Le Petit Fantôme eut une idée.

« Un chapeau ressemble forcément à la personne qui le porte. Il suffit de trouver sa voix ! »

Il souleva l’immense bonnet violet et prit une voix si minuscule qu’on aurait cru entendre une souris derrière une armoire.

« Pardon… Qui a perdu son tout petit bonnet ? »

Basile éclata de rire, sa brioche à la main.

« Tout petit ? On pourrait y ranger douze chaussons aux pommes ! »

Personne ne vint le chercher.

Le Petit Fantôme choisit alors la coiffe à pompons. Il se redressa et déclara d’une voix solennelle :

« Que le propriétaire de cette majestueuse coiffure s’avance dignement ! »

Les six pompons rebondirent autour de son visage.

Ninon rit si fort qu’elle fit couiner la petite flûte suspendue à son cou.

Encouragé, le Petit Fantôme prit le tricorne et lança d’une voix de canard :

« Coin ! À qui ce magnifique coin-coin ? »

Cette fois, toute l’entrée du manoir se mit à rire.

Puis trois coups de cloche résonnèrent dans la cour.

Romy cessa de sourire.

« Le signal des musiciens. La parade part dans dix minutes. »

Le petit fantôme brandit une coiffe à six pompons près de sa lanterne dorée, tandis que Basile et Ninon rient.

« Changeons de méthode, décida la Citrouille. Tout le monde va essayer les chapeaux. »

Elle aligna les invités devant la table. Enfin, elle essaya : chacun voulait se placer près de son ami, voir les pompons ou toucher le bonnet géant.

Le Petit Fantôme posa le tricorne sur Basile.

« Trop plat, dit le pâtissier. Mon déguisement doit monter très haut. »

Ninon reçut le turban rayé. Elle secoua la tête, et un long morceau de tissu se déroula jusque dans le panier.

« Moi, je dois faire du bruit ! »

Le chapeau de feuilles passa sur trois têtes avant d’atterrir sur celle de la Citrouille, par-dessus son chapeau-feuille jaune.

« J’ai l’impression d’être une salade », souffla-t-elle.

Romy récupéra la coiffe à pompons qu’un invité avait mise à son cou comme une écharpe. Pendant ce temps, Basile enfilait le bonnet violet.

Il disparut jusqu’au nez.

« Ce n’est sûrement pas le tien », dit le Petit Fantôme.

Basile essaya de répondre, mais sa voix resta coincée dans la laine.

Au-dehors, un tambour fit : boum, boum, badaboum.

Plusieurs invités se tournèrent vers la porte.

« Ils vont partir sans nous ! »

Le Petit Fantôme baissa sa lanterne. Ses plaisanteries ne lui venaient plus. Sur la table, il restait encore une montagne de chapeaux ; devant, une montagne de têtes inquiètes.

« J’ai fait rire tout le monde, murmura-t-il, mais je n’ai rendu aucun chapeau. »

Basile porte un bonnet violet jusqu’au nez, Ninon déroule son turban rayé et la citrouille empile deux chapeaux sur sa tête.

« Attendez ! » cria Basile sous sa montagne violette.

Il retroussa le bord du bonnet, puis glissa une main jusqu’à sa pointe. Il en ressortit une petite cuillère en bois.

« C’est le mien ! Je l’avais cachée dedans pour mon déguisement de marmiton géant. Le bonnet doit justement me tomber sur le nez ! »

Le Petit Fantôme releva sa lanterne.

« Alors une erreur peut être la bonne réponse ?

— Celle-ci, oui ! »

Ninon saisit la coiffe à pompons.

« Et moi, je suis un carillon. Écoutez. »

Elle bondit sur place. Dans chaque pompon, un grelot tinta.

« Mais pourquoi n’avez-vous rien dit avant ? demanda Romy.

— Je croyais que le Petit Fantôme donnait un spectacle », avoua Ninon.

Basile hocha la tête.

« Moi aussi. J’attendais la suite du canard. »

La Citrouille s’assit sur le banc, tant elle riait.

Cette fois, les invités expliquèrent leurs déguisements. Le tricorne retrouva un capitaine de baignoire. Le turban rayé rejoignit un charmeur de chaussettes, qui portait une chaussette rouge au bout d’une ficelle. Le chapeau de feuilles coiffa un jardinier d’automne.

La table se vida enfin.

Dans la cour, Ninon joua trois notes pour prévenir les musiciens : le vestiaire arrivait !

« Tout est rendu », annonça la Citrouille.

Romy resta devant elle, les mains sur les hanches.

« Pas tout. Vous avez oublié mon chapeau. »

Basile lève une cuillère en bois sous son grand bonnet violet, tandis que Ninon bondit avec sa coiffe à pompons garnis de grelots.

La Citrouille regarda sous la table. Le Petit Fantôme regarda derrière la pancarte. Basile regarda dans son bonnet, au cas où.

Rien.

« Il était comment ? demanda le Petit Fantôme.

— Grand, rond, avec un bord assez large.

— Une couleur particulière ?

— Attendez, je vais vous montrer. »

Romy saisit le panier.

« Non, pas le panier ! s’écria la Citrouille. Nous en avons besoin pour… »

Elle s’arrêta. Pour quoi, au juste ? Tous les chapeaux étaient partis.

La petite potière retourna le panier. Une doublure rouge, jusque-là repliée contre les parois, s’étala sur l’osier. De gros ronds blancs apparurent.

Romy posa le tout sur sa tête.

Avec sa tunique crème et son immense chapeau rouge à pois, elle était devenue un champignon.

Le Petit Fantôme ouvrit de grands yeux.

« Nous avons rangé les chapeaux dans ton chapeau ?

— Exactement.

— Et j’ai failli y ranger les étiquettes ! »

La Citrouille dut retenir son chapeau-feuille pour ne pas le perdre en riant.

Dehors, le tambour lança le départ. Ils se précipitèrent dans la cour : Basile en marmiton géant, Ninon toute tintinnabulante, Romy en champignon, puis la Citrouille et le Petit Fantôme avec sa douce lanterne dorée.

Derrière eux, le courant d’air de la porte souleva la grande étiquette restée sous le banc. Elle les suivit en tournoyant et se colla sur le panier de Romy.

Le Petit Fantôme la lut à voix haute :

« Chapeaux perdus. »

« Pas perdus, répondit Romy en prenant le bras de ses amis. En promenade ! »

Sous le ciel nocturne, Romy rejoint le défilé avec un panier retourné sur la tête, couvert de tissu rouge à pois blancs.

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