9-12 ans
Le Billet des pommes rayées
À quelques minutes de l’ouverture du marché d’Halloween, la clé du kiosque à bonbons reste introuvable. Pour la retrouver, la Citrouille et le Petit Fantôme n’ont qu’un billet anonyme, un drôle de dessin et une expression qui ne ressemble à aucune pomme connue.

Au-dessus de la place, les guirlandes de feuilles frissonnaient entre les lanternes. Le marché d’Halloween ouvrirait à la tombée du jour, juste avant le premier départ de la promenade costumée. Déjà, des chapeaux pointus dépassaient du pont, derrière lequel les visiteurs attendaient encore.
La Citrouille ajusta son chapeau-feuille jaune et tira sur son écharpe verte. Dans le kiosque fermé s’empilaient cent sachets de bonbons, préparés spécialement pour les promeneurs du premier groupe.
« La clé devrait être dans cette enveloppe », dit-elle.
Le Petit Fantôme souleva sa lanterne dorée. Son corps de feutre blanc se plissa lorsqu’il se pencha vers le comptoir.
L’enveloppe contenait seulement un billet.
« Cette année encore, madame Sauge nous fait chercher », constata-t-il.
La gardienne du marché avait une habitude : confier l’ouverture du kiosque à deux volontaires et leur laisser une petite énigme. D’ordinaire, cela prenait trois minutes. Une année, la clé avait même été accrochée au dos du billet.
La Citrouille retourna celui-ci. Rien.
Sur le papier, une écriture penchée annonçait :
« La clé attend là où les pommes portent des rayures. »
Dessous figurait un dessin : plusieurs arcs parallèles autour d’un petit cercle. Une poussière blanche marquait le pli.
« Des pommes rayées ? demanda le Petit Fantôme. Nous avons bien des bonbons à rayures, mais ils sont enfermés avec les autres.
— Commençons par le verger. »
L’horloge de la place indiquait six heures moins vingt-cinq. Madame Sauge était déjà partie rejoindre les promeneurs au vieux pont. Il aurait fallu traverser toute la file pour la trouver, puis revenir.
La Citrouille glissa le billet sous son écharpe.
« Nous avons le temps. Enfin… le temps de ne pas le perdre. »
Ils quittèrent la place au pas de course, tandis qu’un marchand essayait de convaincre une guirlande de chauves-souris en papier de ne plus s’enrouler autour de son nez.
Le verger commençait derrière le manoir aux volets bleus. Ses arbres portaient encore quelques pommes, éclairées par le ciel couleur de cuivre. La Citrouille passa entre les troncs, les yeux levés.
« Celle-ci a une ligne rouge ! »
Le Petit Fantôme approcha sa lanterne. La ligne était une brindille collée sur la peau.
Ils examinèrent les fruits tombés, les caisses près de la barrière et les branches les plus basses. Certaines pommes étaient tachetées, d’autres presque entièrement rouges. Une minuscule limace avait même dessiné un chemin brillant sur une reinette.
Mais aucune clé ne pendait aux branches, et aucun tronc ne portait de cachette récente.
« Si madame Sauge voulait nous faire compter toutes les pommes, observa le Petit Fantôme, elle aurait dû nous prévenir au printemps. »
La Citrouille relut le billet. En le dépliant, elle reçut un peu de poussière blanche sur le pouce. Elle la frotta entre ses doigts.
« Ce n’est pas de la terre. On dirait de la farine.
— Alors les pommes ont peut-être déjà quitté le verger. »
Ils revinrent par l’allée des potirons. Sur la place, les préparatifs avaient changé d’allure : les marchands ne décoraient plus, ils disposaient leurs dernières marchandises. Un porteur de masque essayait de boire sans retirer son long bec en carton.
Devant l’étal de la boulangerie, Prune, petite souris apprentie boulangère, sortait des brioches d’une caisse. Elle portait un tablier écru et un foulard violet noué entre les oreilles.
À ses pieds reposait un panier recouvert d’un torchon rayé rouge et blanc.
Une pomme ronde soulevait le tissu.
La Citrouille s’arrêta si brusquement que le Petit Fantôme entra presque dans son écharpe.
« Là ! Les pommes portent des rayures ! »
Prune suivit son regard, puis regarda le panier.
« Si vous cherchez mon goûter, je vous préviens : il est compté. »

Prune souleva le torchon. Douze pommes apparurent, serrées les unes contre les autres. La Citrouille les déplaça avec précaution pendant que le Petit Fantôme examinait les plis du tissu.
Pas de clé.
Ils sortirent les pommes, secouèrent le torchon, inspectèrent le fond du panier. Ils n’y trouvèrent qu’une feuille sèche et une étiquette portant le prix des fruits.
« Vous comptez les éplucher du regard ? demanda Prune.
— On espérait surtout ouvrir le kiosque », répondit la Citrouille.
Elle lui tendit le billet.
Prune reconnut aussitôt le papier.
« C’est le dos de ma liste de fournées ! Madame Sauge m’en a demandé un morceau tout à l’heure. Elle avait les mains pleines de rubans.
— Tu l’as vue cacher la clé ?
— Non. Ma minuterie sonnait, je suis retournée chercher les brioches. Quand je suis revenue, elle était partie. »
La souris posa le billet à côté d’une tarte exposée sur le comptoir. Des quartiers de pomme dorés y formaient des bandes régulières, légèrement courbes.
La Citrouille, occupée à remettre les fruits dans le panier, n’y prêta pas attention.
« Et ces traces blanches ?
— De ma farine, certainement. J’en ai jusque derrière les oreilles. Hier, Malo a cru que je commençais à neiger. »
Un battement d’ailes fit frémir les sachets de biscuits suspendus à l’auvent.
Malo, le petit corbeau fabricant de cerfs-volants, venait d’atterrir sur un tabouret. Une veste bleu pétrole protégeait ses plumes des taches de colle. Sous une aile, il tenait un cerf-volant orange en forme de feuille.
« On parle de neige ?
— De pommes rayées, corrigea le Petit Fantôme.
— Ah. C’est moins facile à faire voler. »
Malo se pencha sur le billet. Son expression changea.
« Des pommes… Vous avez pensé aux noms des variétés ? Certaines sont rayées naturellement. Ça pourrait être un code. »

Malo entraîna ses amis jusqu’aux cagettes du marchand de fruits. Il lisait très vite les étiquettes, en penchant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche.
« Gala, reinette, boskoop… Les galas ont parfois des stries rouges. Regardez ! »
Sur une pomme jaune, des traits écarlates descendaient depuis la queue.
La Citrouille sortit le billet.
« Le dessin comporte quatre grandes courbes. Peut-être faut-il prendre quatre noms.
— Ou la quatrième lettre de chaque nom », proposa Malo.
Prune les avait suivis avec un crayon coincé derrière l’oreille. Elle écrivit les variétés sur le dos d’un sac.
Ils essayèrent les premières lettres. Puis les dernières. Puis ils classèrent les pommes de la plus claire à la plus rouge.
« G, R, B, C, lut le Petit Fantôme. Je connais peu d’endroits qui s’appellent comme ça.
— Ça ressemble au bruit que fait mon tiroir à bobines quand il coince », reconnut Malo.
L’horloge sonna six heures moins le quart.
Le Petit Fantôme tourna la tête vers le pont. La file s’était allongée. Un enfant déguisé en épouvantail agitait son chapeau au-dessus des autres.
La Citrouille sentit son écharpe lui serrer le cou, bien qu’elle n’eût pas bougé.
« On a déjà perdu dix minutes.
— On n’a pas tout perdu, répondit Malo. On sait que certaines pommes sont vraiment rayées.
— Oui, mais comment choisir celles-ci plutôt que les autres ? Le billet ne donne aucun nom. »
Ils restèrent silencieux.
Prune regarda sa liste, couverte de lettres barrées.
« Pour faire votre code, nous avons inventé presque toutes les règles. »
Le Petit Fantôme posa la lanterne près du papier. Dans sa lumière douce, les traits du dessin ressortirent nettement.
Il approcha son visage de feutre.
« Attendez. Pourquoi cherchons-nous des pommes entières ? »

La Citrouille regarda de nouveau le billet.
« Parce qu’il est question de pommes.
— Mais le dessin ne montre ni queue ni feuille. Même pas le contour d’un fruit. »
Le Petit Fantôme suivit une courbe du bout de son doigt de feutre.
« Ce sont des arcs. Des morceaux de cercle, les uns autour des autres. »
Malo déploya le billet sur une cagette.
« Des rayures sur quelque chose de rond ? Une enseigne ? »
Ils levèrent les yeux. Au-dessus du marchand, une pomme peinte se balançait. Elle était rouge, unie, avec une grosse feuille verte.
Prune devait retourner à son étal. Elle emporta le sac couvert de lettres.
« Si vous trouvez une recette avec tout ça, gardez-la pour vous. »
La Citrouille et le Petit Fantôme la suivirent, tandis que Malo récupérait son cerf-volant. La place semblait soudain pleine de cercles : roues des charrettes, couronnes de feuilles, assiettes, bobines, couvercles.
Trop de cercles.
« On pourrait passer la nuit à regarder tout ce qui est rond », murmura la Citrouille.
Elle s’assit une seconde sur une caisse vide. Le kiosque se trouvait juste en face. À travers sa vitre, elle distinguait les sachets fermés par des ficelles orange. Ils avaient noué ces cent ficelles ensemble, la veille, jusqu’à en avoir mal aux doigts.
Et personne ne pourrait prendre un seul sachet si la porte restait fermée.
Le Petit Fantôme posa le billet sur ses genoux.
« La farine nous a conduits chez Prune. Le torchon était une erreur, mais peut-être pas l’étal. Madame Sauge a écrit là-bas. »
À cet instant, Prune tourna sa tarte pour présenter le côté le plus doré aux visiteurs.
Les bandes de pommes glissèrent dans la lumière.
La Citrouille se releva.
« Remets le dessin bien à plat. »

Ils posèrent le billet à côté de la tarte.
Autour d’une petite rosace centrale, les quartiers de pomme se chevauchaient en rangées courbes. Chaque bord de tranche formait une ligne plus foncée. De près, on voyait des fruits coupés. De loin, on voyait des bandes.
Le Petit Fantôme tourna le papier d’un quart de tour.
Les arcs du dessin suivirent ceux de la tarte.
« Là où les pommes portent des rayures », souffla la Citrouille.
Prune contempla sa pâtisserie.
« Elle parle de ma tarte ?
— Peut-être. Est-ce qu’elle était ici quand madame Sauge est passée ?
— Oui. Je venais de la poser sur le comptoir. »
La Citrouille examina le bord du plat. Rien ne brillait entre les pommes, et il n’y avait aucune marque sur la pâte.
Malo ouvrit le petit tiroir sous le comptoir. Des serviettes, de la ficelle, trois cuillères. Pas de clé.
Une clochette tinta dans l’horloge. En plus des quarts d’heure, cette vieille bavarde signalait les dizaines de minutes par deux notes aiguës.
Le Petit Fantôme leva les yeux vers le cadran : six heures moins dix.
« Elle pourrait nous laisser réfléchir sans nous rappeler le temps qui passe », marmonna-t-il.
La Citrouille ne répondit pas. Elle relisait le billet.
« Il ne dit pas que la clé est dans les pommes. Il dit qu’elle attend là où elles sont. Nous avons regardé autour du plat, mais pas dessous ! »
Prune saisit le plat à deux mains et le souleva. Malo se pencha sous le fond de céramique.
« Une seconde… Il y a quelque chose ! »
Une bande de papier maintenait une petite clé contre le dessous du plat à tarte. Son anneau portait le ruban orange du kiosque.
La Citrouille détacha le papier. La clé tomba dans sa paume avec un tintement minuscule.
Pendant une seconde, aucun d’eux ne parla.
Puis Prune déclara :
« Je savais que cette tarte ouvrirait l’appétit. Pas les portes. »

La Citrouille traversa la place, suivie du Petit Fantôme. Malo volait devant eux, son cerf-volant sous l’aile, en annonçant :
« Passage pour une clé très attendue ! »
Devant le kiosque, la Citrouille introduisit la clé dans la serrure. Elle tourna sans difficulté.
Le volet se souleva sur les rangées de sachets orange.
Le Petit Fantôme accrocha sa lanterne à un crochet intérieur. Sa lumière dorée fit luire les emballages des caramels et les sucettes torsadées. Ensemble, ils disposèrent les premiers sachets réservés sur le comptoir. Quelques minutes plus tard, la file quitta le pont.
Madame Sauge marchait en tête avec une grande pancarte : « Promenade costumée, premier départ ».
« Ah, vous avez trouvé ! dit-elle en apercevant la clé.
— Nous avons visité le verger, déshabillé un panier et presque inventé un alphabet », répondit la Citrouille.
La gardienne haussa les sourcils.
« Tout ça ? Je pensais que le dessin suffirait. J’ai glissé la clé sous le plat pendant que Prune allait au four. Le papier venait de son comptoir, mais j’ai oublié de signer en entendant arriver les premiers visiteurs. »
Le Petit Fantôme lui montra le billet.
« Vos pommes ressemblent beaucoup à des pommes quand on a décidé d’en voir.
— Et à une tarte quand on a faim », ajouta Malo.
Prune les rejoignit avec quatre petites brioches dans un panier. Son torchon rayé était posé sur son épaule.
Un visiteur déguisé en nuage tendit son ticket. La Citrouille lui remit le premier sachet réservé, puis un deuxième à une sorcière dont le chapeau penchait comme une tour fatiguée.
Bientôt, le groupe s’éloigna sous les guirlandes, dans un froissement de capes et de feuilles.
La Citrouille accrocha la clé au crochet du kiosque.
Malo regarda sa brioche.
« L’an prochain, je propose une énigme sur les miettes. Je suis très compétent. »
Prune rapprocha aussitôt son panier.
« Justement. Beaucoup trop. »

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