9-12 ans
La Traversée des jardins suspendus
Avant la première gelée, la Citrouille, le Petit Fantôme et Émile doivent conduire un plant irremplaçable jusqu’à la serre communale. Mais dans les jardins suspendus, les chemins familiers peuvent s’interrompre au pire endroit.

À la fin d’octobre, les jardins suspendus semblaient flotter au-dessus du village. Leurs terrasses descendaient de mur en mur, chargées de choux bleutés, de dahlias fatigués et de courges rondes qui regardaient les maisons par-dessus les balustrades.
Émile n’admirait pourtant pas le paysage. Accroupi devant un pot de terre, le jeune jardinier examinait une tige dont les feuilles tremblaient dans le vent.
« Elle a encore grandi », constata la Citrouille.
Son chapeau-feuille jaune penchait sur son front. Elle le redressa d’une main et resserra de l’autre son écharpe verte.
Au bout de la tige pendait une petite courge ambrée, parcourue de nervures lumineuses. C’était l’unique plant de courge-lanterne qui avait résisté aux pluies de septembre. Tous les sachets de graines de l’atelier du printemps prochain dépendaient maintenant de ce seul fruit.
« Il lui faut encore trois semaines au chaud pour que ses graines mûrissent, expliqua Émile. Une nuit de gel, et nous risquons de tout perdre. »
Le Petit Fantôme approcha sa lanterne dorée. Sa lumière douce éclaira le dessous des feuilles. Dans son feutre blanc, il ressemblait à un mouchoir qui aurait décidé de devenir explorateur.
« Alors, allons lui trouver trois semaines de beau temps. »
La serre communale, en bas des jardins, pouvait offrir cela. Il fallait seulement l’atteindre avant que le froid annoncé ne blanchisse les terrasses.
Alma, la gardienne des jardins, arriva avec un panier large et deux tuteurs sous le bras.
« Le chemin des Marronniers descend jusqu’à la serre, dit-elle. Je termine de fermer les réserves, puis je vous y retrouve. »
Émile regarda les toits déjà noyés d’ombre. Le chemin des Marronniers faisait un grand détour.
« On arrivera avant toi », promit-il.
Il voulut soulever le pot. Une radicelle dépassait par le trou du fond, fine comme un fil. Il s’arrêta aussitôt. Dans ce pot qu’ils allaient transporter, il y avait tout un printemps.
Ils installèrent le panier sur la table de rempotage. La Citrouille tapissa le fond de toile et de feuilles sèches, pendant qu’Émile dégageait doucement la radicelle. Le Petit Fantôme choisit deux morceaux de liège pour empêcher le pot de rouler.
« Pas celui-ci », dit la Citrouille en désignant un bouchon minuscule.
« Pourquoi ? »
« Parce qu’il va surtout empêcher une fourmi de rouler. »
Le Petit Fantôme le remit dans sa poche avec dignité.
Ils déposèrent le pot dans son nid. Émile enfonça les deux tuteurs dans la terre, de chaque côté de la tige, puis y attacha les rameaux avec des bandes de tissu. La petite courge reposait dans un pli de toile, sans tirer sur sa queue.
Enfin, la Citrouille glissa sous le panier une couverture pliée. Une bande d’osier, près du fond, accrocha son doigt.
« Il a déjà beaucoup travaillé, ce panier. »
Émile examina le bord usé.
« On le portera par-dessous, pas seulement par les anses. »
Au-dessus des murs, une cloche sonna cinq heures. Dans le village, on allumait les lanternes d’Halloween. Des enfants déguisés traversaient la place, et le vent apportait par bouffées l’odeur des marrons chauds.
Émile sortit de sa poche un plan des terrasses, taché de terre et plié depuis si longtemps qu’un carrefour disparaissait dans un pli.
« Par les Marronniers, il faut contourner tout le verger. Mais si nous prenons l’escalier du Lavoir, nous descendons directement derrière la serre. »
La Citrouille se pencha sur le dessin.
« Tu le connais ? »
« Je l’ai pris cet été. Il y a trente marches, peut-être quarante. »
Le Petit Fantôme leva sa lanterne.
« Je compterai. À trente-neuf, nous saurons s’il faut être optimistes. »
Ils laissèrent à Alma un mot sur la table : Partis par le Lavoir.
Puis Émile saisit un côté du panier, la Citrouille l’autre. Le Petit Fantôme ouvrit le petit portail, et leur étrange procession s’engagea entre les dernières fleurs.

La première terrasse était encore dorée de soleil. Sur la deuxième, l’ombre avait déjà mangé le chemin. À la troisième, Émile sentit le froid lui piquer les doigts.
Le panier pesait davantage à chaque tournant.
« Les plantes grandissent-elles pendant qu’on les porte ? » demanda la Citrouille.
« Pas aussi vite. »
« Alors, c’est le pot. Je soupçonnais le pot depuis le début. »
Ils s’arrêtèrent devant un bassin vide pour reprendre leur souffle. Le Petit Fantôme posa sa lanterne sur le rebord et regarda en contrebas. La serre communale brillait entre deux toits, longue et claire comme un bateau de verre.
Elle paraissait si proche qu’il aurait presque pu lui faire signe.
Mais trois murs, un verger et plusieurs cours les en séparaient encore.
Ils repartirent entre des treilles dépouillées. Des étiquettes claquaient contre les piquets. Plus loin, un épouvantail coiffé d’une passoire semblait attendre une explication.
« Livraison urgente », lui annonça le Petit Fantôme.
L’épouvantail ne protesta pas.
Au carrefour des Figuiers, Émile écarta une branche. Le chemin des Marronniers continuait vers la gauche, large et pâle. À droite, un passage plus étroit longeait le mur du vieux manoir, puis disparaissait derrière une haie.
« Le Lavoir, c’est par là. »
La Citrouille considéra le sentier couvert de feuilles.
« On dirait que personne n’y est passé depuis un moment. »
« Les jardins ferment plus tôt en automne. »
Émile répondit vite. Il voulait déjà sentir l’air tiède de la serre et poser enfin ce panier dont le bord lui entrait dans les paumes.
Ils prirent à droite.
Le passage tournait sous des branches basses. Des feuilles mouillées collaient à leurs chaussures. Derrière le manoir, le soleil disparut complètement.
Puis le Petit Fantôme, qui avançait devant, s’immobilisa.
Sa lanterne éclairait un écriteau couché dans les herbes, devant une grille fermée.
Émile ne put d’abord lire que le dernier mot : travaux.
Au-delà, là où aurait dû commencer l’escalier, il n’y avait plus une seule marche.

L’escalier du Lavoir avait été démonté.
À travers la grille qui fermait le palier, ils apercevaient des marques claires dans le mur et, tout en bas, une pile de marches de pierre derrière une clôture de chantier. Il n’y avait plus de passage entre leur terrasse et la suivante.
Émile regarda son plan, puis le mur.
« Cet été, il était là. »
La Citrouille posa le panier.
« Maintenant, il n’y est plus. »
Cette phrase toute simple fit plus mal qu’un reproche.
Ils avaient mis près d’une demi-heure à venir. Il fallait revenir au carrefour, puis prendre le long chemin des Marronniers. Le Petit Fantôme éclaira le plant : une feuille s’était recroquevillée contre la tige.
Émile toucha le bord du pot. La terre refroidissait.
« On repart tout de suite. »
Il souleva son côté. La Citrouille fit de même.
Un craquement sec retentit.
Le fond du panier se fendit d’une anse à l’autre. Le pot bascula. Émile s’accroupit brusquement et le rattrapa contre ses genoux, tandis que la Citrouille retenait la courge dans sa toile.
Pendant quelques secondes, personne ne parla.
Un peu de terre avait coulé sur les feuilles du chemin. La tige était intacte, mais une fissure courait maintenant dans le pot.
« J’ai la couverture », souffla le Petit Fantôme.
Il la déplia tout près d’eux. À trois, ils y firent descendre le panier éventré.
Émile resta accroupi, les mains pleines de terre.
Il avait promis d’arriver le premier. Il avait choisi le raccourci. Maintenant, la serre brillait juste en dessous d’eux, et il n’avait jamais eu l’impression d’en être aussi loin.
« J’aurais dû prendre les Marronniers. »
La Citrouille s’assit près du panier.
« Oui. Mais ça ne nous dit pas comment repartir. »
Le Petit Fantôme leva sa lanterne vers les deux tuteurs.
« Peut-être qu’on ne doit plus penser à un panier. »
Le vent remua la couverture. Émile la rabattit sur le pot, puis suivit le regard de son ami.

« Un brancard », dit Émile.
Il tira doucement les tuteurs hors du pot pendant que la Citrouille soutenait les rameaux. Le Petit Fantôme dénoua les liens de tissu, qu’ils gardèrent pour rassembler les tiges sans les serrer.
Ils étalèrent la couverture et roulèrent ses deux grands côtés autour des tuteurs. Puis la Citrouille déboucla sa ceinture de costume.
« Je savais que cette tenue aurait une utilité. À part me donner une taille admirable. »
Le Petit Fantôme offrit la sienne, une longue bande bleue.
Ils passèrent les ceintures autour de la couverture et des baguettes, une près de chaque extrémité, pour maintenir les rouleaux en place. Au milieu, le tissu formait un creux. Ils y installèrent le panier cassé : ses morceaux d’osier, calés par les feuilles, entouraient encore le pot fendu.
La Citrouille noua son écharpe verte autour de celui-ci. Le tissu ne ferait pas disparaître la fissure, mais il empêcherait les deux bords de s’écarter.
Émile et elle soulevèrent chacun les deux extrémités des tuteurs. Le brancard se tendit. Le pot resta droit.
Ils firent trois pas, puis dix.
« Ça tient », murmura Émile.
Il n’osa pas encore sourire.
Le retour fut plus lent que l’aller. Dans les passages étroits, ils avançaient de côté. À chaque tournant, le Petit Fantôme promenait sa lumière sur les racines luisantes et les flaques où se reflétait la lune.
Quand ils retrouvèrent le carrefour des Figuiers, une pellicule brillante bordait le bassin voisin.
Émile posa un doigt dessus. La surface céda avec un petit bruit de verre mince.
La première glace.
Ils regardèrent le chemin des Marronniers, qui remontait d’abord vers le verger avant de redescendre jusqu’au village.
« Nous n’aurons pas le temps », dit Émile.
De l’autre côté d’une grille, une femme rangeait des cageots dans une cour éclairée. Derrière elle, un deuxième portail ouvrait sur une autre cour, plus basse.
La Citrouille avala sa salive.
« Alors, il faut passer chez les gens. »

Émile s’approcha de la grille. Il leva la main, la baissa, puis frappa contre un barreau.
La femme se retourna.
« Les bonbons, c’est sur la place ! »
« Ce n’est pas pour des bonbons, répondit-il. Nous transportons le dernier plant de courge-lanterne. L’escalier du Lavoir a disparu, notre panier s’est cassé, et… »
Il s’interrompit. Toute l’histoire semblait trop longue.
La Citrouille prit le relais :
« Est-ce que votre cour permet de descendre vers la serre ? »
La femme regarda le brancard, puis ouvrit la grille.
« La mienne, oui. Mais ensuite, il faut traverser celle de Basile. Je vais l’appeler. »
Ils passèrent entre des cageots de pommes. Au portail suivant, un jardinier en bonnet apparut, une botte à la main.
« Qu’est-ce qu’on déménage ? »
« Le printemps », répondit le Petit Fantôme.
Basile examina la petite courge.
« Il voyage léger, cette année. Entrez donc. »
Sa cour sentait le terreau et la soupe aux poireaux. Il les mena jusqu’à un passage couvert, mais la porte du fond était fermée.
Il frappa. Personne ne répondit.
Émile changea sa prise sur les tuteurs. Ses doigts étaient si raides qu’il sentait à peine le bois. Sous la couverture, une feuille froissée dépassait, molle et sombre.
Basile frappa encore.
Une fenêtre s’ouvrit enfin.
« J’arrive ! J’étais au grenier ! »
Ils attendirent le bruit d’un verrou, puis d’un second. La Citrouille fixait la fente sous la porte comme si elle pouvait l’élargir par la seule force de son regard.
Quand le passage s’ouvrit, ils débouchèrent dans une cour pleine de pots renversés. De là, une allée descendait jusqu’à la serre.
Mais son dernier portillon, coincé par les feuilles, refusait de bouger.
Le Petit Fantôme posa sa lanterne et s’agenouilla. Avec ses mains de feutre, il retira les feuilles prises sous le battant. Émile poussa de l’épaule.
Le portillon céda enfin.
Au bout de l’allée, Alma venait d’apparaître dans la lumière.

Alma ouvrit grand la porte.
« J’ai trouvé votre mot, dit-elle. Puis j’ai vu l’avis des travaux du Lavoir. Je me demandais par où vous arriveriez. »
« Nous avons trouvé un autre chemin », répondit Émile.
Sa voix trembla sur le dernier mot.
Ils franchirent le seuil. L’air tiède de la serre leur enveloppa le visage, chargé d’odeurs de terre humide, de feuilles de tomate et de bois mouillé.
Émile et la Citrouille déposèrent le brancard sur une table basse. Pendant un instant, ils restèrent penchés dessus, incapables de lâcher les tuteurs.
Puis le Petit Fantôme approcha sa lanterne.
Une feuille avait noirci sur le bord. Une autre pendait contre le pot. Émile écarta la couverture et chercha le sommet de la tige.
Au cœur des rameaux, le jeune bourgeon était encore vert.
« Celui-là n’a pas gelé », dit-il.
Alma plaça près d’eux un pot plus grand. Ensemble, ils dégagèrent la motte des morceaux de terre cuite, en la gardant entière. Émile versa de la terre fraîche dans les espaces vides. La Citrouille soutint le fruit jusqu’à ce qu’ils lui aient préparé un petit berceau de toile sur une caissette.
Enfin, les feuilles retrouvèrent leur place sous la lumière.
« Et les graines ? » demanda le Petit Fantôme.
Émile observa la courge ambrée.
« Maintenant, elle a ses trois semaines. »
Ce fut seulement alors qu’il s’assit par terre.
La Citrouille récupéra son écharpe, marquée d’une grande tache de terre, et s’en enveloppa les épaules. Le Petit Fantôme lui rendit sa ceinture, puis remit la sienne de travers.
Dehors, le givre commençait à dessiner les bords des vitres.
Alma posa sur la table quelques bonbons tirés de sa poche. La Citrouille en choisit un orange.
« Par solidarité », précisa-t-elle.
Émile trouva une étiquette et y inscrivit : Courge-lanterne. Graines pour l’atelier du printemps.
Il hésita, puis ajouta en dessous : Arrivée par les cours.
Près du plant, le Petit Fantôme posa sa lanterne dorée. Dans sa lumière, la petite courge avait l’air d’abriter déjà un soleil.
Trois semaines plus tard, ils revinrent tous autour de la même table. Le fruit avait pris une belle couleur de miel. Émile en ouvrit l’écorce et dégagea les graines mûres, rebondies, bien formées. Il les étala sur un linge pour les faire sécher.
Le Petit Fantôme les compta jusqu’à trente-neuf, puis continua avec un large sourire.
« Cette fois, nous pouvons être optimistes. »
La Citrouille avait déjà préparé les sachets de papier pour l’atelier. Sur le premier, elle dessina une petite courge dans un panier beaucoup trop grand.
« Au printemps, annonça-t-elle, nous en planterons aussi dans les cours. »

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