9-12 ans
La Silhouette au bout des sillons
À quelques minutes du concours de récolte, les étiquettes des jardiniers ont disparu dans le brouillard. Pour les retrouver, la Citrouille, le Petit Fantôme et Basile devront s’approcher d’une ombre qui semble les attendre.

À huit heures et demie, le champ de citrouilles ressemblait encore à un lieu de fête. Des guirlandes orange reliaient les piquets, des bonbons enveloppés remplissaient les coupelles et les dernières brouettes arrivaient devant la grande table du concours. Entre les cagettes, un jardinier déguisé en sorcier cherchait le bout de sa fausse barbe, coincé sous un potiron.
Puis le brouillard avait franchi la haie.
Il s’était glissé entre les sillons, avait effacé les bottes des jardiniers et avalé, tout au fond du champ, la porte du vieux moulin.
La Citrouille resserra son écharpe verte. Sous son chapeau-feuille jaune, elle inspectait les récoltes : courges bosselées, pommes luisantes, carottes si longues qu’elles dépassaient des cagettes.
« Il manque quelque chose », dit-elle.
Le Petit Fantôme leva sa lanterne dorée. Une douce lumière éclairait son corps de feutre blanc.
« Les biscuits ?
– Les noms. »
Devant chaque récolte, un petit support attendait son étiquette. Tous étaient vides.
Basile surgit derrière une brouette. Le jeune lapin jardinier avait de la terre sur son gilet brun et les oreilles pliées par l’inquiétude.
« Je sais où elles sont ! Enfin… je sais où je les ai mises. »
Dans l’après-midi, une averse avait mouillé les étiquettes. Basile les avait transportées sous l’auvent du moulin, dans une corbeille, pour les faire sécher. Puis il avait couru chercher des nappes, aidé à déplacer trois énormes potirons et complètement oublié la corbeille.
« Le jury arrive à neuf heures, ajouta-t-il. Sans les étiquettes, impossible de savoir quelle récolte appartient à qui. Même les deux jardiniers qui ont apporté des courges bleues ne reconnaissent plus les leurs ! »
La Citrouille regarda l’horloge du village, encore visible au-dessus de la haie.
« Nous avons le temps. Si le moulin n’a pas décidé de déménager. »
Basile ne sourit pas.
Au bout des sillons, quelque chose venait de grincer.
Le Petit Fantôme abaissa légèrement sa lanterne.
« C’était le moulin ? »
Personne ne répondit tout de suite.
Ils quittèrent les tables en suivant une rangée de citrouilles. La terre humide retenait leurs pas avec de petits bruits de bouche. Au-dessus d’eux, les guirlandes remuaient sans qu’on sente beaucoup de vent.
Basile marchait devant, les oreilles dressées.
« Sous l’auvent, à gauche de la porte. La corbeille est couverte d’un torchon à carreaux. On la prend, on revient, et personne ne s’aperçoit de rien.
– À part nous, dit le Petit Fantôme. Nous nous en apercevons beaucoup. »
Un croassement les fit sursauter.
Un corbeau s’était posé sur un piquet. Il tenait dans son bec un ruban orange détaché d’une décoration. Lorsqu’il s’envola, le ruban ondula derrière lui comme un minuscule message illisible.
Puis un déclic claqua près de la haie.
Le projecteur du concours venait de s’allumer, à l’heure prévue.
Installé sur une petite butte, il devait éclairer le moulin pour donner un joli fond aux photographies des gagnants. Son large faisceau traversa le brouillard. La façade apparut, pâle et immense, avec sa fenêtre ronde et ses ailes immobiles.
Quelque chose rampa sur le mur.
D’abord, ce fut une bosse noire qui glissait lentement au-dessus de la porte. Puis la bosse s’allongea. Une tête sans visage sembla se soulever, suivie d’un dos démesuré.
Basile s’arrêta si brusquement que la Citrouille heurta son gilet.
« Ce n’était pas là cet après-midi », souffla-t-il.
La forme avançait sans bruit. Elle débordait sur les planches de l’auvent, disparaissait dans une fissure, puis se reformait plus haut.
Le Petit Fantôme serra l’anse de sa lanterne.
« Peut-être que… c’est une bâche. »
À cet instant, la silhouette dressa une longue pointe.
Puis une deuxième.
Les deux cornes s’écartèrent sur la façade du moulin.
« Une bâche avec des idées », murmura la Citrouille.
Derrière eux, quelqu’un rit près des tables. Le bruit semblait venir d’un autre village, à une distance déraisonnable.

Pendant quelques secondes, ils entendirent seulement une goutte tomber de l’auvent.
Ploc.
La silhouette semblait écouter, elle aussi.
Basile désigna un carré pâle près de la porte.
« Le torchon. Vous le voyez ? La corbeille est juste dessous. »
Elle était si proche qu’une dizaine de bonds aurait suffi. Mais entre eux et l’auvent, la lumière découpait dans le brouillard un immense passage blanc. L’ombre y étirait ses deux cornes, comme si elle pouvait quitter le mur et traverser le champ.
Le Petit Fantôme essaya de rire.
« Je suis un fantôme. Je devrais savoir comment parler à… à ce genre de chose. »
Il leva un coin de son corps de feutre.
« Bonsoir ? »
Un raclement répondit du côté de la porte.
Le Petit Fantôme se tassa aussitôt contre l’écharpe verte.
« Elle n’a pas l’air disponible. »
La Citrouille avait froid jusque sous son chapeau. Elle aurait volontiers retrouvé les tables, les bonbons et les voix des jardiniers. Mais elle distinguait aussi les petits supports vides, là-bas, et imaginait le jury devant des récoltes devenues anonymes.
Basile fit un pas en arrière.
« On pourrait dire que les étiquettes sont… inaccessibles. »
La Citrouille regarda la silhouette. Son bord tremblait sur les planches, tandis que les ailes du moulin restaient parfaitement immobiles.
« Elle est apparue quand le projecteur s’est allumé.
– Cela ne me rassure pas énormément, répondit Basile.
– Moi non plus. Mais avant, il n’y avait rien. »
Le Petit Fantôme tourna sa lanterne vers le faisceau. La lumière blanche venait de la butte, derrière eux, et s’élargissait jusqu’au moulin.
« Alors… au lieu d’aller vers les cornes, on pourrait remonter la lumière. Voir d’où elles viennent. »
Une pointe noire s’allongea encore.
Tous trois reculèrent ensemble.
Puis Basile essuya ses pattes sur son gilet.
« D’accord. Mais si la lumière grogne, je change d’avis. »

Ils quittèrent le chemin du moulin pour longer le faisceau. À cet endroit, les sillons étaient plus profonds. Basile avançait de biais, la Citrouille soulevait son écharpe, et le Petit Fantôme retenait sa lanterne à deux mains pour qu’elle ne cogne pas les grosses feuilles.
Le moulin restait sur leur gauche.
La silhouette aussi.
Chaque fois que la Citrouille tournait la tête, elle lui trouvait une position différente. Les cornes se rapprochaient, se séparaient, se penchaient vers l’auvent.
« Elle nous suit des yeux », chuchota Basile.
« Elle n’a pas d’yeux », répondit la Citrouille.
Elle regretta aussitôt de l’avoir précisé.
Un souffle passa dans les feuilles sèches. La lumière de la lanterne faiblit, puis s’éteignit doucement.
Le Petit Fantôme s’immobilisa.
« Pas maintenant… »
Il tourna la petite molette sous l’anse. Elle résista. Il essaya encore, sans succès.
Désormais, il n’y avait plus que la lumière du projecteur, et ils marchaient à son bord comme au bord d’une rivière blanche.
Derrière eux, le vieux moulin poussa un long gémissement.
Basile agrippa le bout de l’écharpe verte.
« Cette fois, j’ai vraiment envie de courir. »
La Citrouille avait la même envie. Elle se représentait très bien ses petits pieds filant jusqu’aux tables du concours. Leurs amis étaient tout près, pourtant le brouillard ne laissait voir d’eux que quelques taches orange.
Mais elle aperçut enfin la butte : trois pieds métalliques, une poignée, un boîtier rond. Rien qui ressemblât à un repaire.
« On peut encore regarder la lampe, dit-elle. Juste la lampe. »
Le Petit Fantôme hocha la tête. Sa voix tremblait, mais elle resta audible.
« Ensemble, alors. »
Ils reprirent leur marche.
Une motte roula sous la patte de Basile. Il retrouva son équilibre en posant la main sur le pied du projecteur.
Sur le moulin, les deux cornes disparurent d’un seul coup.
Basile retira vivement sa patte.
« Je n’ai presque rien fait ! »

Ils demeurèrent immobiles, les yeux fixés sur la façade.
La bosse noire était toujours là. Plus ramassée, plus ronde. Elle semblait s’être recroquevillée.
« Recommence », souffla le Petit Fantôme.
Basile contempla sa patte comme si elle venait d’acquérir un pouvoir embarrassant.
« Recommencer quoi ?
– Toucher le pied. »
Il posa un doigt sur le métal.
Rien ne changea.
Ils attendirent. Au village, l’horloge sonna les trois quarts. Il ne restait que quinze minutes avant l’arrivée du jury.
Puis, lentement, une pointe reparut sur le mur.
La seconde suivit.
Basile eut un mouvement de recul, heurta le pied du projecteur et les deux pointes se rétractèrent aussitôt.
Cette fois, la Citrouille ne regardait pas le moulin.
« Quelque chose a bougé ici. »
Elle désignait l’avant du projecteur.
La vitre brillait si fort qu’ils ne pouvaient pas bien l’examiner de face. Ils se déplacèrent sur le côté. Dans cette lumière oblique, une fine trace luisante apparut, dessinant une boucle irrégulière à travers le verre.
« On dirait un trait de sucre », murmura le Petit Fantôme.
« Ou de colle », dit Basile.
La Citrouille suivit la trace du regard. Elle partait du bord inférieur, remontait derrière le cercle métallique et rejoignait une petite tache près du centre.
La tache bougea.
Basile serra les dents. Le Petit Fantôme oublia même sa lanterne éteinte.
La Citrouille repéra le levier placé sur le côté du boîtier et le baissa.
Le faisceau s’effaça.
Le moulin disparut dans le brouillard.
Un silence énorme sembla prendre sa place. Seules les guirlandes du concours répandaient encore une clarté orange sur la butte.
« Maintenant, dit-elle tout bas, regardons ce qu’il y a sur cette vitre. »
Un petit froissement monta de la haie.
Cette fois, personne ne se retourna. Tous trois avaient les yeux fixés sur la tache, qui s’étirait avec une lenteur exaspérante.

Sans l’éblouissement, la petite tache devint parfaitement nette.
Une coquille brune.
Un corps gris perle.
Et, timidement déployés, deux tentacules si fins qu’on les aurait pris pour des fils.
Le Petit Fantôme ouvrit la bouche.
Basile ouvrit la sienne.
La Citrouille se pencha un peu plus.
« Un escargot. »
Ils regardèrent l’animal. Puis le moulin. Puis l’animal encore.
Basile s’accroupit, les oreilles tombantes.
« J’ai négocié avec mes jambes pour ne pas m’enfuir devant un escargot. »
Le Petit Fantôme émit un petit bruit étranglé. Pendant une seconde, on aurait pu croire qu’il pleurait. Puis son rire éclata, si soudain que Basile se mit à rire aussi.
La Citrouille dut retenir son chapeau.
L’escargot rentra ses tentacules.
« Voilà les cornes ! » s’écria Basile.
La Citrouille ralluma brièvement le projecteur. La petite forme arrondie reparut, gigantesque et un peu floue, sur le moulin. Quelques instants plus tard, un tentacule émergea, et une longue pointe noire grandit sur les planches.
« Son ombre se projette jusque là-bas, dit-elle. Et quand tu secoues le pied, les vibrations lui font rentrer ses tentacules. »
Le Petit Fantôme contempla la façade.
« Il n’essayait donc pas de nous barrer le passage.
– Non, répondit Basile. Il traversait sa vitre. Nous étions probablement très secondaires dans ses projets. »
Ils éteignirent de nouveau le projecteur. Basile ramassa une large feuille humide et la présenta au bord du verre. L’escargot finit par y avancer, avec la tranquillité de quelqu’un qui ne sait rien d’un jury attendu à neuf heures.
« Tout de même, souffla la Citrouille, pour une si petite bête, tu occupes beaucoup la soirée. »
Ils déposèrent la feuille sous la haie.
Une branche remua au-dessus d’eux. Le Petit Fantôme leva les yeux : le corbeau y arrangeait son ruban orange, qui froissait les feuilles à chaque mouvement de son bec.
« Et voilà notre deuxième grand mystère », dit-il.
L’oiseau répondit par un croassement indigné.
Puis la lumière revint sur le moulin.
Cette fois, il n’y avait que des planches, une fenêtre ronde et une porte légèrement de travers.

Le trajet jusqu’à l’auvent leur parut beaucoup plus court.
Le moulin grinça lorsqu’ils approchèrent. Basile s’arrêta, puis leva les yeux : une petite enseigne de bois frottait contre son crochet. Au-dessous, la porte mal ajustée raclait le seuil chaque fois que le vent la faisait bouger.
Ils attendirent une nouvelle bourrasque. L’enseigne gémit, la porte racla. C’étaient exactement les bruits qui leur avaient donné si froid entre les sillons.
« Bon, dit Basile. Vous aussi, vous aviez une explication. »
Sous le torchon à carreaux, les étiquettes étaient sèches. Basile souleva la corbeille avec un soupir si profond qu’il fit frissonner le tissu.
« Tous les noms sont là. Même celui des courges bleues. Surtout celui des courges bleues. »
Ils revinrent entre les sillons en marchant vite. À la lumière du projecteur, le Petit Fantôme remarqua un fil de son poignet enroulé autour de la molette de sa lanterne. Il le dégagea, tourna la molette et retrouva sa douce lumière dorée.
« Et toi, tu aurais pu me le dire », marmonna-t-il à la lanterne.
Près des tables, on entendait des roues sur le gravier.
Le jury arrivait.
Alors ce fut une course de petits gestes : Basile lisait les noms, la Citrouille glissait les étiquettes dans les supports, le Petit Fantôme redressait celles qui penchaient. Pommes de monsieur Lureau. Carottes de madame Pépin. Courges bleues de monsieur Vidal. Autres courges bleues de madame Roussel.
La dernière étiquette trouva sa place au moment où l’horloge commençait à sonner neuf heures.
Les membres du jury s’approchèrent, carnets ouverts.
« Quelle belle installation ! Et ce moulin éclairé au fond… »
Basile échangea un regard avec ses amis.
« Nous avons dû régler un petit problème de projection. »
Le Petit Fantôme se détourna pour cacher son sourire.
Plus tard, pendant qu’on distribuait les premiers bonbons, la Citrouille aperçut sous la haie la feuille où ils avaient déposé l’escargot. Il avait déjà atteint une tige d’herbe.
Elle choisit une minuscule étiquette restée au fond de la corbeille et y écrivit : « Hors concours : la plus grande ombre. »
Basile la planta près de la feuille.
L’escargot tendit ses deux tentacules.
« Ne recommence pas », lui dit le Petit Fantôme.
Puis il éclata de rire avant même les autres.

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