9-12 ans
La Serre aux petits claquements
Le soir du banquet d’Halloween, de mystérieux claquements parcourent la serre de Rosalie. Pour sauver les fleurs de la fête, la Citrouille et le Petit Fantôme devront découvrir ce qui s’agite entre les pots… sans tout renverser.

La serre brillait au bout du jardin comme un morceau de lune tombé dans le brouillard. Derrière ses vitres, des fleurs orange, violettes et blanches attendaient le banquet d’Halloween du manoir.
La Citrouille poussa la porte avec son épaule. Son chapeau-feuille jaune avait recueilli trois gouttes de pluie, qui glissèrent aussitôt sur son écharpe verte.
« Livraison de rubans, annonça-t-elle. Et d’un assistant presque parfaitement sec. »
Le Petit Fantôme entra derrière elle, sa lanterne dorée à la main. Sa lumière douce dessinait des ronds d’or sur le sol. Le bas de son corps en feutre blanc frôla le paillasson.
Au milieu des fleurs, deux longues oreilles se redressèrent.
« Enfin ! dit Rosalie. Il reste douze bouquets à préparer. Et les chrysanthèmes n’ont toujours pas décidé de tenir droits. »
La petite lapine horticultrice portait un tablier couleur de terre, dont les poches débordaient d’étiquettes. Elle leur montra les plateaux disposés sur les tablettes. Les jeunes plantes y poussaient dans de petits pots serrés les uns contre les autres ; entre les plateaux reposaient des vases étroits, déjà garnis pour le banquet.
« Si nous déplaçons tout maintenant, nous allons casser les tiges et mélanger mes compositions. Prenons seulement ce dont nous avons besoin. »
La Citrouille s’installa près des rubans. Le Petit Fantôme suspendit sa lanterne à un crochet bas. Rosalie referma la porte pour garder la douceur de la journée.
Dehors, un corbeau se posa sur la girouette du manoir. Son cri traversa le jardin, puis le silence revint.
Rosalie écarta une tige pour attraper un vase.
Clac.
Le bruit était bref, net, presque poli.
La Citrouille releva son chapeau.
« Quelqu’un a frappé ? »
Au fond de la serre, une seconde réponse claqua contre une vitre.
Ils attendirent. Rien ne bougea, à part une goutte qui descendait lentement sur la vitre.
« Le bois travaille, proposa Rosalie.
» Le bois pourrait travailler moins fort, répondit la Citrouille. Certains essaient de faire des nœuds. »
Elle montra son ruban, qui formait une sorte de chou cabossé. Le Petit Fantôme se pencha pour l’aider, et ils reprirent leur ouvrage.
Pendant quelques minutes, on n’entendit que le froissement des feuilles. Puis Rosalie passa entre deux touffes hautes pour atteindre les fleurs mauves.
Clac. Tic. Clac-clac.
Cette fois, les bruits avaient couru de la tablette jusqu’aux carreaux, à leur droite.
Le Petit Fantôme tourna la tête si vite que sa couture du cou se plissa.
« On dirait des ongles minuscules.
» Ou des petits cailloux, dit Rosalie. Mais la porte est fermée. »
La Citrouille regarda sous la table. Il n’y avait qu’un sac de terreau, une brosse et une botte oubliée.
« Si c’est la botte, elle cache très bien son jeu. »
Personne ne rit tout à fait.
À travers le brouillard, les fenêtres du manoir apparaissaient et disparaissaient. La grande horloge sonna dix coups. Le dernier vibrait encore lorsqu’un claquement isolé partit derrière les fougères.
« Onze, murmura le Petit Fantôme.
» C’était dans la serre », dit Rosalie.
Elle avait répondu trop vite.
En revenant vers sa table, elle remarqua de petits grains bruns sur le bois fraîchement essuyé. Elle en ramassa un du bout de la patte.
« Des graines ? Je n’en ai pas semé ici. »
La Citrouille examina le plafond. Aucun trou, aucune branche entrée par un carreau cassé.
« Alors qui les a apportées ? »
Le Petit Fantôme décrocha sa lanterne. Au fond de la serre, entre deux pots, une ombre mince venait de remuer.

Le Petit Fantôme leva sa lanterne. L’ombre s’allongea, grimpa sur un montant et disparut dans une poutre.
La Citrouille sentit son écharpe glisser. Elle la remonta jusqu’au menton.
« Elle est passée où ?
– Attends. »
Le Petit Fantôme ramena la lanterne vers lui. L’ombre reparut exactement au même endroit : c’était une longue feuille découpée.
Ils soufflèrent tous ensemble.
Rosalie posa la patte sur le bord d’un plateau.
« Nous pourrions sortir cette rangée pour mieux voir… »
Elle s’interrompit. Le plateau soutenait vingt petits pots, et deux tiges fleuries s’étaient entremêlées avec celles du voisin. Pour le retirer, il faudrait déplacer les vases, dénouer les branches et dégager toute la tablette.
« Les fleurs du banquet seraient en morceaux avant que nous ayons trouvé quoi que ce soit. »
Un claquement sec lui répondit près du coude.
Rosalie retira sa patte.
La Citrouille avait vu quelque chose bondir, sans pouvoir dire quoi. Une poussière sombre ? Une patte ? Elle se pencha, mais seul un petit grain brun roulait encore sur le bois.
« Il n’était pas là tout à l’heure. »
Le Petit Fantôme approcha sa lumière. Trois autres graines reposaient près du vase violet.
Ils examinèrent les alentours sans toucher aux plateaux. Certaines plantes portaient des capsules vertes, renflées comme de minuscules cornichons. Ailleurs, à l’extrémité des mêmes tiges, pendaient de petites formes recroquevillées.
« Des balsamines, dit Rosalie. Elles ne sont même pas destinées aux bouquets. Je les ai gardées pour récolter leurs graines plus tard. »
Un grincement monta de la porte.
Tous trois se retournèrent. Le vent venait de secouer le battant dans son cadre.
Pendant ce temps, à l’autre bout de la tablette, quelque chose fit : clac.
« Ça se déplace pendant qu’on regarde ailleurs », souffla la Citrouille.

« Peut-être que ça ne se déplace pas, dit le Petit Fantôme. Peut-être qu’il y en a plusieurs. »
La Citrouille le regarda.
« Je préférais la première idée. »
Rosalie frotta ses moustaches. Le bruit semblait toujours partir des plantes qu’elle venait d’effleurer, mais pas assez vite pour qu’elle en soit certaine. Et ces graines…
Elle prit trois feuilles de papier blanc dans son carnet et les glissa sur les espaces libres de la tablette.
« Si quelque chose tombe, nous le verrons mieux. »
Ils choisirent un emplacement d’où ils pouvaient surveiller toute la rangée. La Citrouille s’accroupit entre deux pieds de table. Rosalie resta près des balsamines. Le Petit Fantôme tint sa lanterne à hauteur des pots.
L’attente s’étira.
Une feuille se balança. Rien.
La pluie commença à tapoter le toit. Ils levèrent les yeux, puis les baissèrent ensemble, agacés d’avoir perdu la rangée de vue.
« J’ai presque envie que ça recommence », murmura Rosalie.
Clac !
Une graine apparut sur le papier le plus proche.
La Citrouille bondit sur ses pieds.
« Là ! »
Mais ils n’avaient aperçu ni trou dans la terre, ni visiteur minuscule. Seulement une tige qui oscillait encore.
Le Petit Fantôme avança sa lanterne entre les feuillages. La lumière sur la tablette pâlit soudain, puis revint, plus faible. Dans les vitres, leurs reflets se brouillèrent.
« Pas maintenant », chuchota-t-il.
Il cherchait à comprendre ce qui cachait sa lumière lorsqu’un coup frappa le carreau derrière eux, à hauteur de leurs épaules.
Puis un autre éclata, plus bas.
La Citrouille ne quittait plus les pots des yeux. Elle imaginait sous la terre de toutes petites portes en train de s’ouvrir. Rosalie ramena lentement ses oreilles contre son dos.
« Vous aussi, demanda-t-elle, vous avez l’impression que ça vient de l’intérieur ? »

La réponse fut une rafale.
Clac-clac-clac ! Tic ! Clac !
Les coups éclatèrent juste derrière eux, contre la vitre et sur le bord de la table. Une feuille trembla sans qu’aucune patte l’ait touchée. Quelque chose fila près du chapeau jaune.
La Citrouille se serra contre Rosalie. Le Petit Fantôme se pressa contre elles, si fort que son feutre se plissa entre leurs épaules.
Pendant un instant, tous trois furent persuadés que quelque chose cherchait à sortir des pots.
« Il y en a dans toute la rangée », souffla Rosalie.
La porte n’était qu’à quelques pas. La Citrouille la regarda. Elle aurait pu traverser l’allée en trois bonds. Elle en avait une envie terrible.
Mais derrière elle attendaient les fleurs du banquet, les vases violets, les jeunes pousses de Rosalie. Et dans sa tête, cette question tournait plus vite encore que la peur : qu’est-ce qui pouvait lancer des graines contre les vitres ?
« Je veux voir, dit-elle enfin.
Moi aussi, répondit le Petit Fantôme.
Moi, pas du tout, avoua Rosalie. Mais je vais regarder quand même. »
Ils se desserrèrent sans vraiment s’éloigner. En ramenant sa lanterne, le Petit Fantôme la dégagea d’une large feuille qui en masquait un côté. Un rond de lumière reparut aussitôt sur la tablette.
« Ah ! C’était donc toi qui nous faisais de l’ombre. »
Rosalie désigna une tige de balsamine dont une capsule verte dépassait les feuilles. Le Petit Fantôme dirigea sa lumière vers la petite bosse luisante.
La Citrouille retint son souffle.
Rosalie écarta doucement une feuille.
La capsule éclata.
Ses parois se retroussèrent d’un seul coup, lançant des graines dans toutes les directions.
Rosalie poussa un cri si aigu que le Petit Fantôme leva sa lanterne au-dessus de sa tête. La lapine fit un bond de côté et heurta son arrosoir vide.
L’arrosoir roula sous la table dans un fracas extraordinaire.
Puis il ne resta qu’un petit tintement… et trois amis parfaitement immobiles.

La Citrouille fut la première à bouger. Elle ramassa son chapeau, tombé sur un pot vide, et le remit de travers.
« Je crois, dit-elle d’une voix minuscule, que nous venons d’être attaqués par un cornichon. »
Le Petit Fantôme eut un petit bruit étranglé. Rosalie le regarda, inquiète, avant de comprendre qu’il riait.
Alors elle rit aussi. D’abord doucement, puis à grandes secousses qui faisaient trembler ses moustaches.
« Les balsamines ! Bien sûr ! Je savais que leurs fruits lançaient les graines, mais je n’avais encore jamais entendu toute une rangée le faire dans une serre silencieuse. »
Elle examina la tige sous la lanterne. À la place de la capsule fermée, plusieurs bandes vertes étaient maintenant enroulées sur elles-mêmes.
« Regardez. Quand le fruit est mûr, ses parois sont tendues. Un petit contact peut suffire à le faire éclater. Les graines sont projetées loin de la plante. »
La Citrouille désigna les vitres.
« Et quand elles rencontrent un carreau…
– Tic », fit le Petit Fantôme.
Ils observèrent une deuxième capsule, déjà gonflée. Rosalie tint une grande feuille de papier courbée autour de la tige, puis effleura le fruit avec une étiquette.
Clac !
Cette fois, ils virent nettement les graines rebondir dans le papier. La capsule se recroquevilla sous leurs yeux.
La Citrouille sursauta tout de même.
« Je savais ce qui allait se passer, précisa-t-elle. Mes jambes n’avaient pas été prévenues. »
Le mystère se dénouait jusque dans ses plus petits détails : les graines brunes sur les tablettes, les bruits après le passage de Rosalie, les formes vertes ratatinées. Une graine projetée pouvait même heurter une autre capsule mûre et déclencher une nouvelle salve.
Le Petit Fantôme regarda la rangée.
« Nous n’étions pas entourés de petites portes.
– Non, dit Rosalie. De petits ressorts. »

Ils ne déplacèrent aucun plateau. Rosalie glissa plutôt quelques enveloppes de papier autour des capsules les plus mûres, puis récolta les graines tombées sur les feuilles blanches.
La Citrouille redressa l’arrosoir vide et lui adressa un regard sévère.
« Quant à toi, tu as fait plus de bruit que toute la serre réunie. »
Le Petit Fantôme avait rapproché sa lanterne de la table aux bouquets. Les rubans reprirent leurs couleurs, les fleurs sortirent de l’ombre, et le travail avança enfin.
Il restait parfois un claquement au fond de la serre. Chaque fois, une oreille de Rosalie tressautait.
« C’est seulement une balsamine », disait-elle.
À la quatrième fois, la Citrouille répondit :
« Nous le savons. Tu peux aussi le dire à ton oreille. »
Lorsque les douze bouquets furent terminés, ils les disposèrent dans des caisses basses garnies de mousse. Pas une tige n’était cassée. Rosalie ajouta aux anses de petits sachets de graines à offrir aux invités du banquet.
Le brouillard s’était éclairci. On apercevait maintenant les fenêtres illuminées du manoir et, devant la porte, une guirlande de citrouilles en papier. Des silhouettes déguisées passaient derrière les rideaux. Une odeur de pommes chaudes flottait jusqu’au jardin.
Le Petit Fantôme ouvrit la serre pendant que ses deux amies soulevaient la première caisse.
Clac !
Ils s’arrêtèrent net.
La Citrouille baissa lentement les yeux vers les bouquets.
« Rosalie… tu n’as pas mis de ces cornichons dans les compositions ? »
La lapine prit un air offensé.
« Certainement pas. Je tiens à ce que les invités applaudissent les fleurs, pas l’inverse. »
Ils repartirent en riant sur l’allée humide. Deux autres voyages suffirent à apporter le reste des bouquets au manoir, où les grandes tables n’attendaient plus qu’eux.
Derrière eux, dans la serre refermée pour la nuit, une dernière graine bondit contre un carreau.
Tic.
Cette fois, personne ne se retourna.

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