9-12 ans

La Procession des capuchons vides

Les capes du défilé sèchent dans la cour du vieux relais. Mais, sous la lune d’Halloween, certaines semblent avoir décidé de partir sans attendre qu’on les enfile…

Devant le portail du vieux relais, Romy porte un panier, accompagnée d’une citrouille à écharpe verte et d’un fantôme tenant une lanterne.

Quand Romy annonça qu’il manquait neuf capes, la Citrouille avait déjà noué son écharpe verte pour la troisième fois.

« Neuf ? Mais le défilé commence dans un quart d’heure ! »

Son chapeau-feuille jaune se dressa comme s’il venait lui aussi d’entendre une mauvaise nouvelle.

« Elles sèchent au vieux relais, répondit Romy. Le vent de cet après-midi devait finir le travail. Nous les prenons, nous revenons, et personne ne défilera en chemise. »

Le Petit Fantôme souleva sa lanterne dorée. Sa lumière douce éclairait son corps de feutre blanc jusqu’au bout de ses petits plis.

« Je ferme la marche, proposa-t-il. — Pourquoi ? demanda la Citrouille. — Pour vérifier que la marche ne reste pas derrière. »

Romy sourit et prit son grand panier à costumes.

Ils quittèrent la place, où les guirlandes de bonbons luisaient entre les maisons. Au bout de la rue, les rires devinrent moins distincts. Une odeur de feuilles mouillées remplaça celle des gaufres. Puis le vieux relais apparut derrière ses marronniers.

C’était une longue bâtisse aux volets clos, avec une cour pavée et un portail qui avait toujours l’air de regretter qu’on l’ouvre. Autrefois, les voyageurs y changeaient de chevaux. Aujourd’hui, on y entreposait les décors de la fête.

À l’école, on racontait surtout l’histoire des manteaux du relais : certains soirs d’automne, ils auraient cherché des épaules jusqu’au lever du jour.

« Une histoire inventée par quelqu’un qui avait perdu son écharpe », avait déclaré Romy le matin même.

À présent, elle ne disait plus rien.

Une brume mince coulait entre les pavés. Dans la cour, les vêtements suspendus formaient une rangée sombre, et quelque chose frottait doucement contre le sol.

Le Petit Fantôme rapprocha sa lanterne.

« Vous avez entendu ? »

Le frottement s’arrêta.

Tous trois restèrent devant le portail, à écouter le silence qui venait de leur répondre.

Romy poussa le portail. Il produisit un long grincement qui sembla traverser toute la maison.

« Il faudrait lui mettre de l’huile, murmura-t-elle. — Ou lui demander de parler moins fort », souffla la Citrouille.

Deux fils à linge traversaient la cour. Sur le plus haut séchaient six grandes capes violettes ; sur le plus bas, les trois petites capes noires destinées aux enfants du premier rang. Plusieurs pinces avaient sauté. Des pans de tissu reposaient à terre, leurs capuchons tournés vers le portail.

Romy posa son panier sous l’auvent.

« Je commence par les violettes. Elles sont presque sèches. »

Elle venait de décrocher la première lorsque le Petit Fantôme lui toucha le coude.

Au pied du mur, un capuchon noir avançait.

Pas beaucoup. La longueur d’une main. Puis il s’immobilisa, pointu et vide en apparence.

La Citrouille se pencha sur le côté.

« Le vent ? »

Les feuilles du marronnier ne bougeaient pas.

Un deuxième capuchon glissa derrière le premier. Le tissu fit un bruit de papier froissé, puis se tassa sur lui-même.

Romy serra la cape violette contre elle.

« Il doit y avoir un courant d’air près du sol. »

Comme pour la contredire, le premier capuchon tourna brusquement à gauche.

La Citrouille recula d’un pas et heurta le panier. Le Petit Fantôme sursauta si fort que sa lanterne dessina un cercle doré sur le mur.

Au même instant, l’horloge de la place sonna.

Un coup. Puis un autre.

L’écho revint sous le porche du relais, légèrement en retard, et leur donna l’impression qu’un second clocher répondait depuis la maison fermée.

« Ça fait beaucoup de coups pour une si petite heure », chuchota la Citrouille.

Romy aurait voulu rire. Elle n’y parvint pas.

Tout au fond de la cour, le troisième capuchon venait de se soulever.

Romy décroche une cape violette tandis que la citrouille recule et que le fantôme éclaire trois capuchons noirs sur les pavés.

Le troisième capuchon partit d’un mouvement si vif qu’il entraîna derrière lui toute sa petite cape.

Romy lâcha un « Oh ! » étranglé.

Les deux autres suivirent.

Ils avançaient par à-coups, s’arrêtaient, repartaient. L’un longeait les pierres du mur ; un autre traversait une flaque sans paraître s’en soucier. Le dernier dessinait des détours inexplicables, comme s’il cherchait une chose qu’on ne voyait pas.

Puis les trois silhouettes se regroupèrent devant le portail.

Un froissement précipité courut de l’une à l’autre.

La Citrouille chercha la main de Romy sans quitter les capuchons des yeux.

« Ils attendent quoi ? »

Personne ne répondit.

Pour sortir, il faudrait passer tout près d’eux. La cour, qui leur avait semblé si large en entrant, était devenue étroite. Derrière leur dos, la porte du débarras remua dans son encadrement avec un petit claquement sec.

Le Petit Fantôme poussa un cri minuscule.

« Ce n’est pas moi ! » précisa-t-il aussitôt.

Sa lanterne se balançait. Chaque mouvement agrandissait puis rapetissait les ombres, si bien que les capuchons semblaient respirer.

Romy pensa aux histoires racontées à l’école. Des manteaux qui cherchaient des épaules… Elle aurait volontiers laissé les neuf capes dans la cour, et même son panier avec.

Mais quelque chose venait d’attirer son attention : une petite bosse ronde se déplaçait sous un capuchon. Elle s’arrêtait avant le tissu, qui continuait de glisser un tout petit peu sur les pierres.

« Il y a quelque chose là-dessous », murmura-t-elle.

Sa voix tremblait. Elle s’accroupit pour mieux distinguer la bosse.

« De cette hauteur, c’est encore plus grand », remarqua la Citrouille.

Le Petit Fantôme descendit sa lanterne près des pavés. Après une hésitation, la Citrouille replia ses petites jambes à côté d’eux. Elle tenait toujours la main de Romy.

Là-bas, une silhouette s’immobilisa.

Dans le silence, ils entendirent un discret reniflement.

Cette fois, aucun d’eux ne bougea.

Accroupis sur les pavés, Romy, la citrouille et le fantôme observent trois silhouettes encapuchonnées regroupées devant le portail.

Le reniflement ne ressemblait ni au vent ni au grincement d’une porte.

C’était un petit bruit humide, très bref, suivi d’un autre.

« Quelque chose a un nez », murmura la Citrouille.

Cette découverte lui parut rassurante pendant une seconde. Puis elle imagina toutes les choses inconnues qui pouvaient avoir un nez.

Romy observa le sol dans le cercle de la lanterne.

Près du pied du fil à linge, un petit pot était renversé. Une poignée de croquettes s’en était échappée. Elles formaient des îlots bruns entre les pierres humides.

« Le pot du gardien, souffla-t-elle. Il laisse parfois à manger aux animaux qui passent dans la cour. »

Autour des croquettes, de petites empreintes dessinaient un embrouillamini de chemins.

Le Petit Fantôme approcha sa lumière. On distinguait des coussinets arrondis, plusieurs petites marques groupées, puis une trace plus longue laissée par du tissu traîné dans la poussière.

« Les capuchons n’ont pas de pattes, fit remarquer la Citrouille. — Pas ceux que j’ai cousus », répondit Romy.

Elle retrouva assez de souffle pour regarder l’ensemble de la cour.

Les capes suspendues en hauteur restaient parfaitement immobiles. Les trois petites capes, elles, avaient entièrement quitté le fil inférieur. Leurs pinces gisaient près du pot.

« Quelque chose est entré dans les capuchons tombés par terre, dit-elle. Et le reste a suivi. — Quelque chose de petit ? demanda le Petit Fantôme. — Les empreintes sont petites. — Ça n’oblige pas le reste à l’être », objecta la Citrouille.

Un des capuchons se retourna vers eux.

Deux points brillèrent dans son ouverture.

Tous trois se figèrent de nouveau.

Les points disparurent. Une patte sombre jaillit, frappa une feuille sèche et rentra sous le tissu.

Romy inspira lentement.

« Je crois qu’on vient d’être attaqués par une feuille. »

La Citrouille ne rit pas encore. Mais elle desserra un peu les doigts autour de son écharpe.

La lanterne éclaire des empreintes, des croquettes et un pot renversé, tandis qu’une petite patte dépasse d’un capuchon noir.

Romy ramassa une croquette et la posa sur une dalle claire, à quelques pas du portail. Puis elle revint s’accroupir auprès de ses amis.

Ils attendirent. Il y eut un froissement, puis plus rien ne bougea.

Le capuchon le plus proche se gonfla légèrement. Quelque chose travaillait à l’intérieur, mais l’ouverture restait tournée vers le mur.

« S’il cherche la sortie, dit le Petit Fantôme, il regarde vraiment du mauvais côté. »

Une oreille triangulaire parut, puis une seconde. Enfin, une petite tête grise sortit du capuchon, avec des moustaches blanches et un air profondément contrarié.

« Un chaton ! » souffla Romy.

La Citrouille laissa échapper tout l’air qu’elle retenait.

« Je le savais presque. Enfin… je savais que ça avait un nez. »

Le chaton s’avança jusqu’à la croquette. Derrière lui, sa cape resta posée un instant sur son dos avant de glisser sur les pavés.

Le deuxième capuchon se mit aussitôt en mouvement. Un chaton roux en sortit à reculons, poursuivant le pompon cousu à son bord. Le troisième ne livra d’abord qu’une queue noire, dressée comme un point d’interrogation, avant de laisser sortir le reste du chaton.

Les trois chatons avaient donc entraîné les trois capes dans cette procession, avec leurs oreilles, leurs moustaches et leur intérêt démesuré pour les pompons.

Le Petit Fantôme eut un petit rire qui ressemblait au froissement d’un mouchoir.

« Nous avions peur de passer au milieu d’un essayage. »

Romy ramassa une pince ouverte. Il suffisait d’une patte sur un pompon pour entraîner une de ces capes légères : les autres pinces, mal refermées sur le fil, n’avaient pas résisté longtemps aux essayeurs.

Le soulagement la fit sourire, mais elle regarda l’horloge visible au-dessus du mur. Le défilé commencerait bientôt.

Ils pourraient récupérer facilement les grandes capes. Pour les petites, ce serait une autre affaire : les chatons s’y cachaient, jouaient avec et semblaient désormais les considérer comme leur propriété privée. Le chaton noir venait justement de rentrer sous la sienne.

« Il nous reste à leur faire rendre les costumes », murmura Romy.

Comme en réponse, le capuchon noir repartit vers la flaque.

Trois chatons, gris, roux et noir, sortent des capuchons près du portail, sous les regards soulagés de Romy et ses amis.

La Citrouille intercepta la cape avant qu’elle atteigne l’eau. Elle en souleva le pan qui traînait ; dessous, le chaton noir s’arrêta et leva vers elle un museau étonné.

« Pardon. Service des costumes. »

Il cligna des yeux, puis s’assit sur l’ourlet.

Romy regarda son panier, les chatons, puis le petit abri sous l’escalier de pierre. Il y faisait sec, et des feuilles s’y étaient accumulées dans un angle.

« Il leur faudrait quelque chose de plus intéressant que nos capes. »

Elle sortit du panier une vieille couverture utilisée pour envelopper les accessoires fragiles. Elle la plia sous l’escalier, en relevant un bord contre la pierre. Le Petit Fantôme redressa le pot et y remit les croquettes ramassées sur les dalles sèches.

Le chaton gris arriva le premier.

Le roux suivit, mais revint aussitôt chercher le pompon.

« Ah non, protesta la Citrouille. Celui-là est inscrit au défilé. »

Romy froissa un coin de la couverture. Le roux dressa les oreilles. Elle le froissa encore, et le chaton bondit sous l’escalier, oublia le pompon et entreprit de combattre ce nouveau pli.

Restait le noir.

Il s’était couché de tout son long sur la dernière cape, minuscule gardien d’un immense trésor.

Au loin, la musique de la place commença ses premières notes. Sous le porche, les dernières résonnèrent deux fois.

« Voilà notre deuxième clocher », dit Romy.

Le Petit Fantôme essaya un tout petit « Hou ! ». Le porche lui en rendit un autre.

La Citrouille allait répondre lorsque la porte du débarras claqua de nouveau. Ses épaules remontèrent jusqu’à son écharpe.

Cette fois, pourtant, ils virent ce qui se passait : un souffle descendait le long de l’escalier et poussait le battant mal fermé. La porte touchait son cadre, repartait, puis revenait le cogner.

« Et voilà le percussionniste », ajouta Romy.

Le Petit Fantôme rit. La Citrouille retrouva son chaton, toujours installé sur le costume.

« Nous avons environ une chanson pour négocier. »

Elle posa la dernière croquette près de la couverture. Le chaton tourna une oreille. Puis l’autre. Enfin, il se leva avec la lenteur majestueuse d’un roi qu’on dérange.

Dès que sa queue eut quitté le tissu, Romy récupéra la cape.

Pendant que les chatons s’installaient, elle et le Petit Fantôme décrochèrent les cinq capes violettes encore suspendues. La première les attendait dans le panier.

« Plus personne dans les capuchons ? » demanda la Citrouille.

Neuf petits coups de tissu secoués lui répondirent. Cette fois, les neuf capes étaient bien vides.

Sous l’escalier, les chatons découvrent une couverture et des croquettes pendant que Romy récupère une cape, éclairée par le fantôme.

Sous l’auvent, Romy pressa les ourlets humides dans un vieux linge, puis secoua les petites capes une dernière fois. Elles avaient gagné quelques poils et perdu presque toute leur majesté inquiétante.

La Citrouille examinait un capuchon.

« C’est étrange. Maintenant, je vois très bien qu’il n’y a personne dedans. — Nous pourrions y dessiner des moustaches pour la prochaine fois », suggéra le Petit Fantôme.

Romy rangea les neuf capes dans son panier. Avant de partir, elle jeta un regard sous l’escalier.

Le chaton noir s’était installé contre le gris. Le roux, toujours debout, pétrissait la couverture avec une application de boulanger.

Ils refermèrent le portail sans le faire grincer. Enfin, ils essayèrent. Il protesta tout de même d’une courte plainte.

Les trois chatons levèrent la tête ensemble.

« C’est le portail, leur expliqua la Citrouille. Nous aussi, il nous a eus. »

Ils descendirent la rue à grands pas. Sur la place, le premier rang du défilé se formait déjà. Romy distribua les capes, remit un capuchon à l’endroit et retrouva même une pince à linge accrochée à son pull.

Bientôt, des sorciers, des hiboux et des citrouilles costumées s’ébranlèrent derrière les musiciens.

Le Petit Fantôme marchait près de son amie, sa lanterne dorée éclairant l’écharpe verte.

« Tu crois qu’ils dorment ? demanda-t-il. — Le gris et le noir, peut-être. Le roux doit encore régler ses comptes avec la couverture. »

Un enfant les dépassa pour rejoindre son rang. Son capuchon, trop grand, lui descendit sur les yeux. Il s’arrêta, le repoussa du bout des doigts, puis tourna brusquement à gauche.

La Citrouille et le Petit Fantôme s’immobilisèrent net.

Romy les regarda, et tous trois éclatèrent de rire.

« Celui-là, je l’ai vu entrer dans sa cape », réussit-elle à dire.

La musique les emporta entre les maisons illuminées. Le panier vide de Romy se balançait au rythme du tambour.

Au vieux relais, loin derrière le défilé, trois petites oreilles dépassaient maintenant du bord de la couverture.

La quatrième était cachée sous une patte.

Les deux dernières guettaient une feuille qui venait d’entrer dans la cour.

Au défilé illuminé, Romy, la citrouille et le fantôme rient près d’un enfant ajustant son grand capuchon noir.

D’autres histoires à lire