6-9 ans
La Porte du potager
Pour le grand repas d’Halloween, Lison a préparé douze bouquets aux couleurs de l’automne. Mais derrière la porte de sa remise, quelque chose gratte et frappe… La Citrouille et le Petit Fantôme vont-ils découvrir qui veut passer avant les décorations ?

La Citrouille tirait une charrette sur le chemin du potager. Son chapeau-feuille jaune penchait sur un œil et son écharpe verte sautillait à chaque cahot. À côté d’elle, le Petit Fantôme en feutre blanc portait sa lanterne dorée. « Tu crois que les tables sont grandes ? demanda-t-il. — Assez grandes pour les tartes, j’espère ! » Ce soir, tout le village partageait un repas d’Halloween dans la cour du vieux manoir. Des bonbons en papier décoraient les arbres. Entre les guirlandes, on apercevait des chapeaux pointus et des oreilles de chat. Mais, avant les plats, il fallait les bouquets. Lison les attendait devant sa remise, au fond du potager. La petite lapine portait un tablier bleu dont les poches débordaient de ficelle. « Tout est prêt ! Feuilles d’érable, branches de noisetier et petites pommes rouges. Douze bouquets pour douze tables. » Elle montra les fenêtres éclairées du manoir. « Il faut les installer avant les soupières. Sinon, on devra déplacer tout le repas ! » Le Petit Fantôme imagina une soupe promenée dans un sens, puis dans l’autre. « Elle finirait par avoir le mal de mer. » Lison rit et chercha la poignée. Toc. Son rire s’arrêta. Toc… rrrrac. Le bruit venait de l’intérieur. « Tu as laissé quelqu’un dans la remise ? » demanda la Citrouille. Lison secoua la tête. Sous la porte, une feuille verte glissa lentement vers eux.
La feuille remua encore. Puis la poignée trembla. Le Petit Fantôme leva sa lanterne. Sur le mur, une ombre immense se balança : elle avait un dos bossu et de longues pointes qui frémissaient. « Lison… tes bouquets marchent ? » souffla-t-il. La lapine ne répondit pas. Ses oreilles venaient de se dresser tout droit. Un nouveau frottement traversa le silence. Rrrrac. La porte s’entrouvrit avec un grincement si long que la Citrouille serra son écharpe entre ses doigts. Personne à hauteur de poignée. Personne au milieu du battant. Mais, tout en bas, quelque chose avançait. Un petit nez. Deux pattes. Une carapace brune. « Bertille ! » s’écria Lison. La tortue portait un foulard rouge et tenait une immense feuille de laitue dans sa bouche. La Citrouille laissa échapper un rire tout tremblant. « C’était toi, les coups ? — Ma carapace, répondit Bertille après avoir posé sa laitue. Cette porte est lourde pour une seule tortue. » Elle était entrée par la petite ouverture à l’arrière de la remise, mais sa laitue, désormais dépliée, ne voulait plus y passer. Lison regarda le loquet mal accroché, puis les branches de noisetier devant la fenêtre. Dans la lumière de la lanterne, leur ombre rejoignait celle de Bertille : voilà le grand dos pointu ! Le Petit Fantôme abaissa sa lanterne. L’ombre rapetissa aussitôt. « Je préférais quand tu avais la taille d’une assiette. » Bertille reprit son déjeuner. « Alors, laissez passer l’assiette. »

À l’intérieur, les douze bouquets attendaient sur une longue planche posée sur deux caisses. Ils étaient plus gros que prévu. Lison avait glissé entre les feuilles de longues herbes dorées qui formaient de véritables feux d’artifice. La Citrouille en prit un dans chaque bras et disparut presque entièrement derrière. « On dirait un buisson avec une écharpe », remarqua le Petit Fantôme. Ils déposèrent six bouquets dans la charrette. Au septième, les branches débordèrent. Au huitième, les petites pommes roulèrent contre le rebord. Lison retint le neuvième. « Si on empile davantage, ceux du dessous seront tout aplatis. » La Citrouille regarda les quatre bouquets encore sur la planche. « Deux voyages ? » Au manoir, quelqu’un agita une grande cuillère devant une fenêtre. Puis une voix annonça : « La soupe est presque prête ! » Ils déplacèrent un bouquet, puis un autre. Rien à faire : les herbes traînaient près des roues ou les pommes menaçaient de tomber. Bertille, installée près d’un chou, mâchait tranquillement. « Vous essayez de ranger des arbres dans une boîte. » Lison contempla la planche à moitié vide. Ses oreilles se dressèrent. « Pas une boîte. Une étagère ! » Ils ressortirent deux bouquets, puis posèrent la planche en travers des rebords de la charrette. Lison la fixa avec sa ficelle. Six bouquets dessous, six dessus : chacun trouva sa place. La Citrouille saisit les poignées. « Départ pour la forêt roulante ! »

Lison poussait derrière, la Citrouille tirait devant, et le Petit Fantôme marchait à côté pour retenir les branches les plus longues. Les roues écrasaient les feuilles sèches avec un bruit de biscuits croqués. Au bout du potager, pourtant, la charrette s’arrêta net. La planche était trop large pour passer entre les poteaux du portillon. La Citrouille tira encore une fois, doucement. « Non. Elle ne rétrécit pas. » Lison posa les pattes sur ses hanches. L’autre sortie les obligeait à contourner tout le champ de citrouilles. Déjà, les premières étoiles apparaissaient au-dessus des rangées orange. De la cour arriva un tintement de vaisselle. « Les soupières sont prêtes ! » Le Petit Fantôme regarda les bouquets. Puis le portillon. Puis les bouquets. « Notre forêt est arrivée devant une porte trop petite. » Un froissement de laitue les fit se retourner. Bertille les avait rejoints. « Moi, je passe très bien », annonça-t-elle en franchissant le portillon. Lison la suivit des yeux. « Mais oui ! Nous pouvons passer. Et les bouquets aussi, un par un ! » Ils déposèrent les six bouquets du dessus sur l’herbe, de l’autre côté du mur. Lison dénoua la ficelle. La Citrouille souleva un bout de la planche, et le Petit Fantôme l’aida à la tourner dans la longueur. Cette fois, la charrette passa. Ils remirent l’étagère en travers, refirent les nœuds et replacèrent les six bouquets. Bertille les attendait au milieu du chemin. « Vous voyez ? Il suffisait de passer à ma façon. »

La Citrouille traversa la cour en tirant de toutes ses forces. Lison trottinait derrière elle, ses oreilles bondissant à chaque pas. Le Petit Fantôme flottait près des bouquets. Les bénévoles sortaient justement des cuisines. Sur leurs plateaux fumaient les soupières. Plus loin arrivaient des pains ronds, des tartes et un immense saladier de carottes râpées. « Les bouquets arrivent ! » appela Lison. Un bouquet, puis deux, puis trois : les couleurs de l’automne se déployèrent sur les nappes. Le Petit Fantôme apportait les compositions à Lison, qui les plaçait entre les assiettes. La Citrouille suivait avec la charrette. À la dernière table, une bénévole tenait déjà son plat au-dessus de la nappe. « Juste ici ! » dit Lison. Elle posa le douzième bouquet. Le plat descendit à côté. Pas une assiette à déplacer. La Citrouille s’assit sur un banc et redressa son chapeau-feuille. « Je crois que mes bras sont devenus de la compote. — Heureusement, ce soir, on mange de la soupe », répondit le Petit Fantôme. Il installa sa lanterne dorée au milieu de leur table. Bertille arriva bientôt sous le banc. Une dernière feuille de laitue restait collée à son foulard rouge. Lison la décolla et la glissa dans un minuscule verre. « Voilà. Treize bouquets. » La tortue contempla sa décoration personnelle. « Celui-là, je le mangerai au dessert. » Le Petit Fantôme rit. D’ici, la remise n’était plus qu’une petite cabane tranquille derrière les choux. Il leva sa cuillère vers Bertille. « À notre mystérieuse visiteuse ! — Et à sa grande laitue ! » ajouta la Citrouille.

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