6-9 ans

La Passerelle aux bottes orange

Sans ses bottes orange, Lison ne pourra pas participer à la promenade costumée. La Citrouille et le Petit Fantôme promettent de les rapporter avant six heures, mais le chemin du retour leur réserve une drôle de surprise.

Près de la fontaine, Lison, une lapine en robe violette, montre l’horloge à la Citrouille et au Petit Fantôme portant une lanterne.

Sur la place du village, les guirlandes de feuilles frissonnaient entre les maisons. On accrochait des lanternes aux fenêtres, et une délicieuse odeur de biscuits à la cannelle s’échappait de la boulangerie.

La Citrouille rajusta son chapeau-feuille jaune. Son écharpe verte traînait presque sur les pavés.

« Tu crois qu’on peut se déguiser en soupe ? demanda-t-elle.

— Seulement si personne n’apporte de cuillère », répondit le Petit Fantôme.

Tout blanc dans son feutre doux, il portait sa lanterne dorée. Une lumière couleur de miel brillait derrière les petites vitres.

Près de la fontaine, Lison les attendait, ses longues oreilles de lapine dépassant d’un bonnet de lutin. Elle tenait un panier vide.

« Le cordonnier a terminé mes bottes, mais je dois encore accrocher les grelots aux paniers de la promenade. Vous pourriez aller les chercher ? »

Ses bottes orange étaient ses seules bottes imperméables. Depuis trois jours, la pluie avait changé les chemins en rubans de boue. Avec ses souliers de tissu, elle aurait les pieds trempés avant le premier tournant.

« Nous te les rapporterons », promit la Citrouille.

Lison désigna l’horloge au-dessus de la place.

« La promenade part au premier coup de six heures. Après, tout le monde descend vers les prés. »

Il était cinq heures vingt.

« Quarante minutes ? fit le Petit Fantôme. Nous avons même le temps de marcher sans nous emmêler. »

La Citrouille regarda son écharpe.

« Parle pour toi. »

Ils partirent en riant vers le verger, dont la petite passerelle menait au quartier du cordonnier.

La passerelle franchissait un ruisseau étroit, entre deux rangées de pommiers. En passant, les amis remarquèrent des pots de peinture bleue posés sur la berge.

« Elle va devenir aussi jolie qu’un ruban neuf », dit la Citrouille.

Chez le cordonnier, les bottes attendaient sur le comptoir. Elles étaient d’un orange éclatant, avec des semelles épaisses et deux pièces rondes qui bouchaient les anciens trous.

La Citrouille prit la première sous son bras. Le Petit Fantôme saisit la seconde de sa main libre.

Ils firent trois pas.

La botte de la Citrouille glissa. Celle du Fantôme heurta sa lanterne avec un petit toc.

« Elles sont plus faciles à porter avec des pieds dedans », constata-t-il.

Dehors, une voix les appela :

« Vous déménagez un cordonnier ? »

C’était Malo, un jeune blaireau en salopette bleue. Il poussait une brouette rouge contenant trois pommes et un sac vide.

« Nous livrons des bottes à Lison, expliqua la Citrouille. Avant six heures. »

Malo souleva le sac.

« Installez-les là-dessus. Je retourne vers la place. »

Ils couchèrent les bottes sur la toile, les tiges bien calées contre les bords. La Citrouille se plaça à côté de la brouette et le Petit Fantôme marcha devant.

Au premier virage, la roue pencha brusquement à gauche. Malo tira sur les poignées.

« Elle fait parfois ça, dit-il. Elle aime prendre ses propres décisions. »

La brouette décrivit un demi-cercle autour d’un tas de feuilles.

« Alors, annonça la Citrouille, tâchons de ne pas lui demander son avis. »

Malo, un blaireau en salopette bleue, pousse une brouette rouge chargée de bottes orange, accompagné de la Citrouille et du Petit Fantôme.

Lorsqu’ils arrivèrent au ruisseau, le Petit Fantôme s’arrêta si net que la Citrouille lui entra presque dedans.

La passerelle avait disparu.

À sa place, l’eau coulait entre deux berges toutes nues. Un peu plus loin, la passerelle reposait sur des tréteaux. Sa première couche de peinture bleue luisait encore.

Une pancarte annonçait : « Un peu de patience, je me fais belle ! »

« Elle aurait pu choisir demain pour être coquette », murmura la Citrouille.

Malo posa la brouette. Sur l’autre rive, on distinguait le clocher, tout près. Pourtant, avec les bottes et la brouette, impossible de franchir le ruisseau ici.

Le Petit Fantôme regarda l’horloge : cinq heures quarante.

« Vingt minutes », dit-il.

Personne ne répondit tout de suite.

La Citrouille imagina Lison près de la fontaine, son bonnet de lutin sur les oreilles, regardant partir les autres. Elle serra les lèvres.

« Il y a forcément un autre passage. »

Malo grimpa sur une souche basse pour observer les pommiers.

« Le chemin des cueilleurs rejoint un pont de pierre, derrière le vieux pressoir. Mais ça fait le tour du verger. »

« Combien de temps ? » demanda le Fantôme.

« Sans la brouette, dix minutes. Avec elle… ça dépend de son humeur. »

Une rafale fit tomber une pomme. Ploc ! Elle atterrit juste devant la roue.

La Citrouille ramassa le fruit et le glissa dans la brouette.

« Pas de pause goûter. Allons-y. »

Ils quittèrent le sentier pour s’engager entre les arbres, sous un plafond de branches rousses.

Malo monte sur une souche près du ruisseau sans passerelle, tandis que la Citrouille et le Petit Fantôme regardent le pont fraîchement peint.

Entre les pommiers, le sol était couvert de feuilles mouillées. Malo poussait, la Citrouille écartait les branches basses, et le Petit Fantôme éclairait les creux du chemin avec sa lanterne.

Au début, ils avancèrent vite.

Puis la roue rencontra une racine.

La brouette bondit, tourna à gauche et s’enfonça dans les feuilles. Une botte se dressa comme si elle voulait sauter dehors.

« Pas toi aussi ! » s’écria la Citrouille en la rattrapant.

Malo recula, repartit, força sur les poignées. La brouette revint exactement au même endroit.

« Elle dessine un rond », souffla-t-il.

Le Petit Fantôme contempla les traces.

« Un très beau rond. Mais nous n’avons pas besoin d’un très beau rond. »

Ils essayèrent de passer à droite de la racine. La roue pencha encore. Cette fois, Malo dut poser les poignées pour reprendre son souffle.

Au-dessus des arbres, le ciel devenait mauve.

« On pourrait porter les bottes et laisser la brouette », proposa le Fantôme.

La Citrouille en souleva une. Le caoutchouc épais de la tige se replia dans ses bras. Courir ainsi jusqu’au village serait bien lent aussi.

Elle remarqua alors deux longues traces de charrette dans la terre.

« Là ! Une route pour roue têtue ! »

Ensemble, ils ramenèrent la brouette jusqu’à l’ornière la moins profonde. La roue y resta droite sur quelques pas, puis menaça d’en sortir.

La Citrouille dénoua son écharpe et l’attacha à l’avant du châssis.

« Je tire doucement. Malo pousse. Et toi, surveille les bottes. »

Ils repartirent. Cette fois, la brouette suivit le chemin.

La Citrouille tire la brouette avec son écharpe verte pendant que Malo pousse et que le Petit Fantôme maintient les bottes.

Le pont de pierre apparut derrière le pressoir, rond et gris dans le soir. Au-delà, une ruelle montait vers la place.

La Citrouille tirait sur son écharpe, Malo poussait, et le Petit Fantôme répétait :

« Tout droit, chère roue. Une petite minute de tout droit. »

La roue grinçait, mais elle obéissait presque.

À l’entrée de la ruelle, ils entendirent tinter les grelots des paniers. Les promeneurs se rassemblaient déjà.

« Lison ! » appela la Citrouille.

Sa voix se perdit dans les conversations.

Ils accélérèrent. Une pomme roula au fond de la brouette, de gauche à droite, comme une passagère mécontente.

Sur la place, Lison se tenait près de la fontaine. Elle avait mis ses souliers de tissu et gardait son panier contre elle. En apercevant la brouette, ses oreilles se dressèrent.

« Mes bottes ! »

Le Petit Fantôme les lui tendit. Lison s’assit sur le rebord de la fontaine, retira un soulier, enfila une botte. Puis l’autre soulier resta coincé à son talon.

La grande aiguille de l’horloge toucha le sommet du cadran.

« Allez, petit pied ! » souffla-t-elle.

Le soulier céda. Lison plongea le pied dans la seconde botte.

Dong !

Au premier coup de six heures, elle sauta sur les pavés, chaussée d’orange jusqu’aux mollets.

La promenade s’ébranla sous les lanternes. Malo laissa sa brouette près de la fontaine, et la Citrouille récupéra son écharpe, un peu froissée. Lison glissa ses souliers dans son panier et rejoignit ses compagnons.

Au premier creux boueux, elle entra joyeusement dans une flaque.

Floc !

Elle regarda ses compagnons, les yeux brillants.

« Elles ne laissent rien passer ! »

Derrière eux, la brouette roula de quelques centimètres et s’arrêta de travers.

Même sans les bottes, elle tenait à avoir le dernier virage.

Lison saute dans une flaque avec ses bottes orange, entourée de ses trois amis, tandis que les villageois costumés défilent avec leurs lanternes.

D’autres histoires à lire