6-9 ans

La lune tient avec un bouton

Ce soir, la lune voyage à travers le verger dans les bras de la Citrouille et du Petit Fantôme. Mais avant de briller au théâtre, elle va avoir besoin d’un raccommodage très particulier.

La Citrouille et le Petit Fantôme portent une grande lune argentée en tissu, près d’un corbeau en cape bleue.

Dans le grenier du vieux manoir, une énorme lune en tissu attendait contre une malle. Elle était ronde, argentée et presque aussi large qu’une porte.

La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune. Son écharpe verte traînait sur les lattes du plancher.

« Tu prends ce côté ? demanda-t-elle.

Je prends ce côté, répondit le Petit Fantôme. Mais si elle éternue, je la lâche ! »

Le Petit Fantôme glissa sa lanterne dorée à son poignet. Elle répandait une douce lumière couleur de miel sur son corps de feutre blanc.

La Citrouille pressa son nez contre le tissu.

« Elle sent la lavande. Les lunes n’éternuent pas quand elles sentent la lavande. »

Un claquement d’ailes retentit à la lucarne. Octave, le corbeau messager, se posa sur la malle, sa petite cape bleue de travers.

« Message du théâtre ! Le rideau se lève au dernier coup de huit heures. Il faut suspendre la lune avant ! »

Ce joli décor donnait aussi le signal aux comédiens : quand la lune monterait au-dessus du pommier de carton, ils sauraient qu’il était temps d’entrer sur scène. Sans elle, personne ne partirait au bon moment.

Les deux amis descendirent l’escalier, la lune de biais entre eux. Dans la cour, le vent faisait danser les feuilles. Au loin, derrière les arbres du verger, les fenêtres du théâtre luisaient déjà.

« Tout droit par le champ de citrouilles, annonça Octave. Je vous accompagne. J’ai promis de livrer une lune, pas une excuse. »

Le sentier serpentait entre les grosses citrouilles endormies. Porter la lune à deux semblait facile, jusqu’au premier tournant.

« À gauche ! lança la Citrouille.

— Ma gauche ou ta gauche ? » demanda le Petit Fantôme.

Ils tournèrent chacun de leur côté. La lune se mit debout entre eux comme une immense assiette.

Octave atterrit dessus.

« Votre lune penche. Et, puisque nous parlons de choses qui penchent, mon estomac penche vers le dîner. »

Ils retrouvèrent leur équilibre et poursuivirent le voyage.

À mi-chemin, près du vieux lavoir, un petit bruit se fit entendre.

Crrric.

Le Petit Fantôme s’arrêta.

« C’était toi ?

— Mon ventre gargouille, mais il ne craque jamais », répondit la Citrouille.

Un fil pendait sous la lune. Puis un deuxième céda. Une longue ouverture apparut sur le bord du tissu, et une touffe de coton s’en échappa.

Le vent l’emporta vers le fossé.

Octave plongea, rattrapa la touffe et la serra contre sa cape. Mais une autre sortait déjà.

« Posez-la ! Elle perd ses nuages ! »

Ils étendirent la lune sur un banc. Son ventre s’affaissait lentement. Continuer ainsi jusqu’au théâtre laisserait une housse molle à suspendre au-dessus de la scène.

Derrière le lavoir, une fenêtre minuscule s’ouvrit.

« Qui parle de tissu malade ? »

Mina, la petite souris couturière, apparut, un dé à coudre à la patte.

La Citrouille montra la déchirure.

Au loin, l’horloge du village sonna sept heures et demie.

Près du lavoir, du coton s’échappe de la lune déchirée, tandis qu’une souris apparaît à la fenêtre et qu’un corbeau attrape une touffe.

Mina descendit avec sa boîte à couture. Elle examina la lune sous la lanterne du Petit Fantôme.

« Le tissu est usé autour de la couture. Si je rapproche simplement les bords, il risque de se déchirer encore. »

Octave avait détaché sa cape. Il y rassemblait le coton, touffe après touffe, tandis que le vent tentait de lui voler sa récolte.

« Je transporte des messages, d’habitude, pas la garniture du ciel ! »

La Citrouille tenait l’ouverture fermée entre ses mains. Dès qu’elle relâchait un peu, le ventre argenté s’ouvrait de nouveau.

« Il reste assez de temps ? » demanda le Petit Fantôme.

Mina ne répondit pas tout de suite. Elle examinait les bords du tissu, les moustaches froncées.

« Pour refaire toute la couture, non. Mais on peut fermer cette ouverture comme un manteau. Il me faudrait du tissu solide et un gros bouton. Très gros. »

La Citrouille fouilla son sac. Elle en sortit une ficelle, trois glands, une chaussette sans compagne et enfin un bouton jaune, large comme une petite soucoupe.

« Je voulais en faire une roue de brouette.

— Ce soir, il fera mieux », dit Mina.

La chaussette était jaune, elle aussi. Mina y découpa deux bandes pour renforcer les bords abîmés. Pendant ce temps, Octave rapporta le coton et le Petit Fantôme le repoussa doucement dans la lune.

L’aiguille allait, revenait. Sur un bord renforcé, Mina cousit le gros bouton. Dans l’autre, elle aménagea une boutonnière.

Personne ne parlait plus.

Enfin, elle fit se chevaucher les deux bords et passa le bouton dans la fente.

La lune retrouva son ventre rond.

« Un manteau bien boutonné ! » souffla le Petit Fantôme.

Mina répare la lune avec un gros bouton jaune, éclairée par la lanterne du Petit Fantôme, près de la Citrouille.

La Citrouille et le Petit Fantôme soulevèrent le décor. Le bouton tira un peu sur ses fils, puis resta bien en place.

Mina rangea son aiguille.

« Je viens avec vous. Je veux voir si mon ouvrage préfère la comédie ou la chanson. »

Elle s’installa sur le sac de la Citrouille. Octave remit sa cape, désormais piquée de quelques brins de coton.

Ils repartirent d’un pas vif. Cette fois, le Petit Fantôme annonçait les tournants :

« À droite, ensemble ! Maintenant, tout droit ! »

Entre les pommiers, ils aperçurent enfin le théâtre. Des spectateurs déguisés en chats, en champignons et en pots de confiture se pressaient à l’entrée. Une odeur de pommes chaudes flottait autour du bâtiment.

Octave fila prévenir les coulisses.

Quand les porteurs atteignirent la porte de service, un air de violon montait de la salle. Sur scène, le pommier de carton attendait sous un ciel vide.

« La corde est là ! » souffla le Petit Fantôme.

Ils posèrent la lune sur un coffre et fixèrent les attaches prévues à son sommet aux crochets de la corde. Mina surveillait le bouton.

La Citrouille tira. La lune quitta le coffre, monta d’une brassée… et tourna sur elle-même.

Son dos gris faisait face au public.

« Oh non », murmura la Citrouille.

Dans les coulisses, les comédiens s’alignaient déjà.

Le Petit Fantôme attrapa le bord du décor avant qu’il ne soit hors de portée.

« Redescends un peu. On l’a accrochée à l’envers ! »

Dans les coulisses, la Citrouille tire une corde pendant que le Petit Fantôme retient la lune, dont le dos gris apparaît.

La lune redescendit sur le coffre. Les deux amis échangèrent leurs places, retournèrent le décor et remirent les attaches dans le bon sens.

Cette fois, son visage argenté regardait la salle.

Le premier coup de huit heures résonna.

La Citrouille saisit la corde.

Au deuxième coup, la lune s’éleva au-dessus du coffre.

Au troisième, le Petit Fantôme écarta une branche du pommier de carton qui frottait contre le tissu.

Au quatrième, le bouton disparut derrière une feuille du décor.

« Encore un peu », souffla Mina.

Les cinquième et sixième coups roulèrent sur le verger. La lune monta jusqu’à son repère, un petit nœud rouge sur la corde.

La Citrouille arrêta de tirer. Le Petit Fantôme fixa la corde au taquet.

Sept.

Octave ouvrit une aile pour donner le signal aux comédiens.

Huit.

Le rideau s’écarta.

Une lune bien ronde brillait au-dessus du pommier. À sa vue, les comédiens entrèrent ensemble et leur chanson emplit le théâtre.

Dans les coulisses, la Citrouille s’assit par terre. Son chapeau-feuille lui glissa sur les yeux.

« Je crois que mes bras sont devenus de la compote. »

Le Petit Fantôme s’installa près d’elle. Mina grimpa sur le coffre pour admirer le décor.

Un courant d’air fit doucement pivoter la lune. Tout en bas apparut le gros bouton jaune.

Dans la salle, un enfant chuchota :

« Regarde ! La lune a mis son manteau. »

Octave rentra son bec dans sa cape pour étouffer un rire. Un dernier flocon de coton s’en échappa et descendit lentement sur son pied.

Sur scène, la lune argentée au bouton jaune surplombe les acteurs costumés, tandis que leurs amis se reposent en coulisses.

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