9-12 ans

La huche qui respirait

Dans la cuisine du vieux moulin, quelque chose soupire sous un couvercle. La Citrouille et le Petit Fantôme étaient venus chercher des plateaux : ils vont devoir trouver leur courage avant de découvrir ce qui menace le goûter d’Halloween.

Dans la cuisine du moulin, la Citrouille au chapeau jaune et le Petit Fantôme à la lanterne regardent une grande huche fermée.

Le brouillard avait avalé le bas du moulin. Au-dessus de cette mer blanche, les ailes immobiles ressemblaient aux doigts d’une main géante posée contre le ciel.

Dans la grande salle, pourtant, tout sentait la fête. Des guirlandes de feuilles couraient entre les poutres. Des chapeaux pointus attendaient sur les bancs, et les participants de la veillée répétaient des histoires assez inquiétantes pour faire oublier le froid d’octobre.

La Citrouille rajusta son chapeau-feuille jaune et tira sur son écharpe verte.

« Il manque les plateaux du goûter.

— Dans la cuisine », répondit Octave, le petit meunier, en retenant une guirlande qui lui tombait sur le nez.

Son bonnet bleu était poudré de farine. Près de lui, Bertille, l’apprentie boulangère aux tresses rousses, cherchait quelque chose dans les poches de son tablier rouge.

« Les petits pains à la citrouille sont en préparation, dit-elle. J’ai juste oublié les graines pour le dessus. Octave, tu sais où elles sont ? »

Ils partirent fouiller la réserve, laissant les deux amis se charger des plateaux.

Le Petit Fantôme souleva sa lanterne dorée. Sa douce lumière éclaira les plis de son feutre blanc.

« Nous en prenons combien ?

— Tous. Il paraît que les histoires de sorcières donnent faim. »

Ils traversèrent un couloir où les bruits de la fête s’amenuisèrent. Une porte grinça quelque part. Le vent faisait rouler une branche sur les vitres.

La cuisine était déserte.

Dans un coin rougeoyaient les parois du four à pain, allumé pour la veillée. Une immense huche occupait le fond de la pièce : un coffre de bois si large que la Citrouille aurait pu s’y coucher sans plier ses jambes.

Le Petit Fantôme repéra les plateaux sur une étagère.

Il tendait déjà la main lorsqu’un long soupir s’éleva derrière eux.

« Hhhhhhouuuuu… »

La Citrouille cessa de respirer.

Le soupir, lui, continua.

Pendant quelques secondes, ils n’entendirent plus que la branche contre la vitre.

Tac. Tac-tac.

« C’est le vent », murmura la Citrouille.

Le Petit Fantôme regarda la fenêtre fermée, puis la cheminée, puis la huche.

« Il a une drôle de voix, ce vent. »

Un second souffle monta du coffre. Plus grave. Plus long. Le couvercle frémit au même moment, avec un petit claquement de bois.

Cette fois, aucun des deux ne proposa d’explication.

Le Petit Fantôme leva sa lanterne. Sur le mur, l’ombre du couvercle avait bougé. À présent, un mince trait noir séparait la huche de son couvercle, près de la charnière gauche.

« Elle était ouverte quand nous sommes entrés ? demanda-t-il.

— Je regardais les plateaux.

— Moi aussi. »

La chaleur du four gagnait lentement la cuisine. Une bouffée tiède passa autour de leurs chevilles, portant une odeur douce et piquante, presque celle des pommes trop mûres.

La Citrouille connaissait cette odeur. Elle l’avait déjà sentie chez Bertille, mais son esprit, occupé à écouter le coffre, refusait de lui fournir le nom.

Sur la table, une feuille de papier se souleva dans un courant d’air. Le Petit Fantôme sursauta si fort que sa lanterne cogna contre une chaise.

« Ce n’est qu’un papier », souffla-t-il.

Il ne riait pas.

Au village, on racontait qu’autrefois le moulin poussait un soupir chaque fois qu’un visiteur entrait sans s’essuyer les pieds. C’était une histoire absurde, inventée par les meuniers pour garder leurs planchers propres.

La Citrouille baissa néanmoins les yeux vers ses chaussures.

Elles étaient couvertes de boue.

À cet instant, la huche gémit.

Pas un simple craquement : une plainte lente, suivie d’un bruit mou, comme une grosse joue se décollant d’un oreiller.

Le couvercle monta encore.

« Je préférerais, dit la Citrouille d’une voix minuscule, qu’il nous réclame seulement un paillasson. »

Serrés l’un contre l’autre, la Citrouille et le Petit Fantôme observent le couvercle entrouvert de la huche, près de traces boueuses.

La Citrouille fit un pas vers la table. Si le papier appartenait à Bertille, il expliquerait peut-être pourquoi le coffre n’était pas fermé.

Mais la feuille avait glissé sous un saladier. De là où elle se trouvait, on ne distinguait que trois mots : « J’ai doublé les… »

« Doublé les quoi ? demanda le Petit Fantôme.

Je ne sais pas, répondit la Citrouille. Les soucis, peut-être. »

Ils avancèrent ensemble.

Plus ils approchaient de la huche, plus l’odeur devenait forte. La Citrouille retrouva enfin son nom : la levure. Pourtant, le soulagement ne vint pas. Que faisait cette odeur autour d’un coffre qui respirait ?

Un ruban pâle pendait près de la charnière. Il s’étirait lentement, brillant dans la lumière de la lanterne.

« Tu vois ? » chuchota le Petit Fantôme.

La Citrouille hocha la tête.

Le ruban se détacha soudain et retomba contre le bois avec un petit clac humide.

Ils reculèrent d’un même mouvement.

Puis le couvercle se souleva de plusieurs doigts.

Quelque chose apparut dans l’ouverture.

Une masse pâle, bombée, lisse par endroits et creusée ailleurs de petites cavités sombres. Elle poussa contre le bois, enfla, puis se plissa comme si elle cherchait un passage.

Un nouveau souffle s’échappa.

« Hhhhhaaaaa… »

La Citrouille heurta le Petit Fantôme. Sa lanterne oscilla ; toutes les ombres de la cuisine se mirent à marcher.

Cette fois, ils coururent jusqu’à la porte.

Dans le couloir, la Citrouille s’appuya contre le mur. Son écharpe tremblait sur sa poitrine. Le Petit Fantôme serrait sa lanterne à deux mains, sans réussir à l’immobiliser.

Derrière eux, le couvercle retomba avec un bruit sourd.

« Il y a vraiment quelque chose dedans », dit-il.

La Citrouille voulut répondre que oui, mais sa gorge ne laissa passer aucun son.

Au loin, quelqu’un demanda joyeusement :

« Alors, ces petits pains ? »

Les deux amis se regardèrent. Aucun ne sourit.

Une masse pâle soulève le couvercle de la huche tandis que les deux amis reculent vers le couloir, leur lanterne penchée.

Ils auraient pu rejoindre la grande salle. La musique y reprenait, accompagnée de claquements de mains. Il suffisait de suivre le couloir.

Le Petit Fantôme fit même deux pas dans cette direction.

Puis il s’arrêta.

« La chose va sortir, dit-il.

— Je sais.

— Et Bertille va revenir dans la cuisine sans savoir. »

La Citrouille regarda la porte entrebâillée. Un souffle plus court venait de la franchir.

Elle n’avait aucune envie de revoir la masse pâle. Aucune envie non plus de raconter qu’ils avaient laissé quelque chose envahir la cuisine, juste à côté du goûter promis à toute la veillée.

« Ça sentait la levure », dit-elle enfin.

Le Petit Fantôme revint d’un pas.

« Oui.

— Et le ruban, près de la charnière… Il ressemblait un peu à de la pâte.

— Un peu, admit-il. Mais beaucoup de pâte. »

Ils demeurèrent silencieux. Ce qu’ils avaient vu pouvait être une préparation de Bertille. Cela n’expliquait pas encore tous les bruits, ni cette façon de pousser le couvercle.

« On regarde seulement ce qu’il y a dessous, proposa la Citrouille.

— Ensemble ?

— Certainement pas chacun son tour. »

Ils rentrèrent.

Contre le buffet reposait une longue cuillère de bois, utilisée pour mélanger les grandes fournées. La Citrouille la saisit. Le Petit Fantôme posa sa lanterne sur la table, puis prit le manche avec elle.

Le coffre laissa échapper un sifflement.

Ils s’immobilisèrent.

Dans l’ouverture, la masse venait de gonfler davantage. Une bosse luisante franchissait maintenant le rebord.

« Maintenant », souffla la Citrouille.

Ils glissèrent le bout de la cuillère sous le couvercle et poussèrent ensemble.

Le bois résista. La charnière grinça.

Puis le couvercle se leva brusquement.

Une énorme vague pâle se pencha vers eux.

Le Petit Fantôme poussa un cri, mais ne lâcha pas le manche.

La Citrouille et le Petit Fantôme soulèvent ensemble le lourd couvercle avec une longue cuillère, révélant une grosse masse de pâte.

La vague s’arrêta au bord.

Une bulle enfla à sa surface, devint transparente et éclata avec un petit « pouf ».

L’odeur de levure leur arriva en plein visage.

« De la pâte », dit la Citrouille.

Elle attendit encore, comme si la masse pouvait la contredire.

« C’est de la pâte ! » répéta le Petit Fantôme.

Le couvercle ouvert reposait maintenant contre le mur. À l’intérieur de la huche, une montagne de pâte beige orangé montait jusqu’au rebord. Des bulles s’y formaient, puis s’affaissaient en petits claquements mous.

Le Petit Fantôme eut un petit rire étranglé.

« Elle respire quand même beaucoup pour un goûter. »

La Citrouille récupéra la note sous le saladier et lut :

« J’ai doublé les quantités : nous serons plus nombreux ! Je laisse lever dans la huche. Ne pas oublier les graines. Bertille. »

Au-dessous, un dessin représentait trois petits pains souriants.

« Elle a doublé les quantités, dit la Citrouille, mais pas la taille du récipient. »

Le four avait réchauffé la cuisine, et la pâte, bien au chaud, avait gonflé jusqu’à soulever le couvercle. En montant, elle chassait l’air du coffre par la fente étroite : voilà d’où venaient ces grands soupirs ! Quant aux plaintes, les vieilles charnières s’en étaient chargées.

Le Petit Fantôme regarda les chaussures boueuses de son amie.

« Tu vois, le moulin n’avait même pas remarqué tes pieds. »

Comme pour réclamer leur attention, un gros bourrelet de pâte passa par-dessus le bord.

Le Petit Fantôme attrapa le saladier juste à temps.

« On pourra rire après ! »

La Citrouille rapprocha deux grands plats propres. Avec la longue cuillère, ils détachèrent des portions de pâte et les déposèrent dedans. Leurs premiers gestes furent maladroits : la pâte s’accrochait, s’étirait, refusait de quitter le bois.

Bientôt, le saladier fut plein.

Puis le premier plat.

Ils entamèrent le second lorsque Bertille et Octave apparurent avec un sachet de graines.

L’apprentie boulangère ouvrit de grands yeux.

« Oh, ma pâte !

— Elle a essayé de nous recevoir elle-même », répondit la Citrouille.

Bertille regarda le coffre débordant, la note et les récipients alignés.

« Et elle aurait fini par terre si vous n’étiez pas venus. »

La Citrouille répartit la pâte débordante dans des plats, le Petit Fantôme tient un saladier, tandis que Bertille et Octave regardent depuis l’entrée.

Bertille retroussa les manches de sa blouse.

« J’avais prévu davantage de monde, expliqua-t-elle. Je n’avais pas prévu que la pâte prendrait autant de place.

— Elle a surtout beaucoup de conversation », dit le Petit Fantôme.

Personne n’eut longtemps le loisir de plaisanter. Dans la grande salle, l’horloge sonna huit heures. Le goûter devait arriver après l’histoire d’Octave, celle de la lanterne perdue dans le champ de citrouilles.

« Mon histoire dure un quart d’heure, annonça le petit meunier.

— Alors, ce soir, la lanterne va se perdre un peu plus longtemps », répondit Bertille.

Il repartit en réfléchissant très fort.

La cuisine changea aussitôt de visage. On rapprocha les plaques. La farine vola en nuages légers. Bertille montra comment replier une portion de pâte sur elle-même pour former un petit pain rond, puis chacun s’y mit.

La Citrouille confectionnait des boules plutôt carrées. Le Petit Fantôme en réussit une superbe, avant de découvrir qu’elle était restée collée à sa main de feutre.

« Je crois qu’elle m’aime bien.

— Farine tes mains », conseilla Bertille en riant.

Ils tracèrent des sillons sur les petits pains avec le dos d’une cuillère, puis les coiffèrent de graines. Alignés sur les plaques, ils ressemblaient à un potager miniature.

Bertille enfourna la première fournée pendant que les deux amis façonnaient la suivante.

L’attente parut interminable.

Derrière la porte, Octave racontait maintenant que la lanterne avait traversé trois champs, contourné deux épouvantails et refusé obstinément de retrouver son chemin.

« Elle s’est aussi arrêtée pour compter les navets », ajouta-t-il d’une voix très sérieuse.

La Citrouille jeta un regard inquiet au four.

Enfin, une croûte dorée se dessina sur les petits pains. Une odeur de citrouille et d’épices remplaça celle, plus vive, de la levure.

Bertille sortit la première plaque.

Les trois amis contemplèrent les petits pains, silencieux cette fois pour une excellente raison.

Cela sentait merveilleusement bon.

La Citrouille façonne des pains carrés, le Petit Fantôme garde de la pâte collée à la main et Bertille présente des petits pains dorés.

Quand les plateaux entrèrent dans la grande salle, Octave en était au moment où sa lanterne demandait son chemin à un chou.

Il aperçut les petits pains et conclut aussitôt :

« Heureusement, le chou connaissait un raccourci. »

Une délicieuse odeur se répandit entre les bancs. Les conversations s’interrompirent, remplacées par le froissement des serviettes et les exclamations des gourmands.

Les petits pains avaient une croûte fine, un cœur moelleux et une douceur de citrouille qui donnait envie d’en reprendre avant même d’avoir terminé le premier.

« Pourquoi avez-vous mis si longtemps ? » demanda une fille déguisée en sorcière.

La Citrouille échangea un regard avec le Petit Fantôme.

« Nous avons eu une discussion avec la huche », répondit-elle.

Il fallut tout raconter.

Les soupirs. Le couvercle qui se soulevait. La masse pâle. Leur course jusqu’au couloir.

À cet endroit du récit, le Petit Fantôme n’essaya pas de prétendre qu’il avait simplement voulu aller chercher du renfort.

« J’avais les jambes en confiture, avoua-t-il. Et pourtant, je n’ai pas vraiment de jambes. »

Les rires montèrent jusqu’aux poutres.

Bertille brandit sa note.

« L’année prochaine, je doublerai aussi les récipients.

— Et moi, dit Octave, j’ajoute une nouvelle histoire à la veillée : La Huche aux mille soupirs. »

Il prit une grande inspiration.

« Hhhhhhouuuuu… »

Tout le monde l’imita. La salle entière se mit à souffler comme une assemblée de coffres mal fermés.

Plus tard, la Citrouille et le Petit Fantôme rapportèrent un plateau vide à la cuisine. La huche, débarrassée de sa pâte, était parfaitement immobile.

La Citrouille posa la main sur son couvercle.

« Bonne nuit. Essaie de ne pas ronfler. »

Un long soupir retentit derrière elle.

Elle se retourna d’un bond.

Le Petit Fantôme cachait son sourire derrière sa lanterne dorée.

« Pardon. C’était plus fort que moi. »

Cette fois, la Citrouille lui lança un torchon.

Dans la salle décorée de feuilles, les deux amis racontent leur aventure tandis que Bertille, Octave et des enfants costumés rient près des petits pains.

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