9-12 ans
La Dernière Navette des courges
La parade commence ce soir, mais ses grandes courges lumineuses attendent encore au potager. Pour les livrer à temps, la Citrouille, le Petit Fantôme et Farid vont devoir trouver mieux que la force de leurs bras.

Au potager des Trois-Saules, les dernières courges attendaient dans la paille. Elles étaient énormes, creuses et percées de fenêtres rondes : certaines deviendraient des maisons lumineuses, d’autres des carrosses ou des bateaux pour les chars de la parade.
La Citrouille rabattit son chapeau-feuille jaune et renoua son écharpe verte.
« Celle-ci ressemble à une théière qui aurait avalé une armoire. »
Bertille, la gardienne du potager, consulta sa liste.
« C’est le palais des nuages, pour l’association des musiciens.
– Ah. Je lui trouvais aussi un air musical. »
Le Petit Fantôme, dont les plis de feutre blanc frémissaient dans le vent, approcha sa lanterne dorée. Une douce clarté de miel se répandit à travers les ouvertures de la courge.
« Il manque une fenêtre derrière, remarqua-t-il.
– C’est la porte, répondit Bertille.
– Alors je viens de regarder par la cuisine. »
Au bord du canal, Farid éclata de rire. Le jeune batelier avait attaché sa barque au petit quai. Avec sa coque bleue et ses bancs usés, La Sarcelle semblait minuscule auprès des vingt et une courges à transporter.
Farid les installa sur des couvertures, les plus grosses au milieu, les autres réparties à l’avant et à l’arrière. La Citrouille portait avec lui ; le Petit Fantôme glissait des coussins de paille dans les espaces libres.
« Dernière navette de la saison, annonça Farid. Après celle-ci, je sèche mes avirons. »
Bertille leva les yeux vers l’horloge du village, au-delà des peupliers.
« Les rues ferment à six heures pour laisser passer la parade. Après, aucune livraison ne pourra atteindre la place.
– Nous avons une heure et demie, répondit Farid. Le canal nous évite toute la côte. »
Bertille lui tendit la liste des associations. Puis elle resta au quai, son tablier roux soulevé par la brise, tandis que La Sarcelle quittait le potager avec son chargement de maisons, de tours et de drôles de véhicules.
Le Petit Fantôme agita un coin de feutre.
« Gardez-nous quelques bonbons pour le retour ! »
La Sarcelle remontait le canal avec un léger bruit de vaisselle. C’étaient les courges qui se frôlaient malgré la paille.
Farid ramait régulièrement. À chaque mouvement, son pull bleu-vert se tendait entre ses épaules. La Citrouille surveillait le chargement ; le Petit Fantôme tenait la liste devant sa lanterne.
« Deux tours pour les joueurs d’échecs, trois maisons pour la chorale, un escargot pour les jardiniers… Pourquoi les jardiniers veulent-ils un escargot ?
– Pour avoir enfin le dernier mot », répondit la Citrouille.
Sur les berges, les saules se dépouillaient. Des feuilles rousses tournaient dans les remous. Au loin, le village accrochait ses guirlandes entre les fenêtres, et des silhouettes déguisées traversaient déjà le vieux pont.
Farid regarda la marque sombre sur les pierres du bord.
« L’eau a baissé depuis hier. »
La Citrouille observa la berge.
« Beaucoup ?
– Assez pour que je préfère le milieu. Après le coude, nous aurons davantage de fond. »
Un peu plus haut, des branches flottantes s’étaient entassées contre une souche. Farid infléchit sa route pour contourner l’amas. La barque, lourde, répondit lentement.
Le Petit Fantôme leva sa lanterne.
« On dirait une île de feuilles. »
Un frottement monta sous leurs pieds.
Farid cessa de ramer.
La Sarcelle continua sur sa lancée, puis s’arrêta si doucement qu’une courge, à l’avant, roula de quelques centimètres avant de retrouver son coussin.
« Nous sommes arrivés ? » demanda la Citrouille.
Farid essaya un petit coup d’aviron. La barque ne bougea pas.
Il plongea le bout de sa longue perche à côté du bord. Elle rencontra presque aussitôt une matière épaisse et grise.
« Non. Nous sommes sur de la vase. »
À travers les arbres, l’horloge sonna cinq heures. Il restait une heure avant la fermeture des rues.
Le Petit Fantôme retourna la liste, comme s’il espérait trouver au dos une recette pour décoller les barques. Il n’y avait qu’une tache de terre en forme de poire.

La rive était proche. Le chemin de halage courait à moins d’un mètre du flanc gauche, mais, de l’autre côté, une large bande de vase pâle s’étendait sous quelques doigts d’eau.
Farid prit appui avec sa perche.
« Si nous faisons pivoter l’avant vers le milieu… »
La Citrouille saisit une seconde perche. Le Petit Fantôme posa sa lanterne entre deux courges et vint joindre ses petits bras aux leurs.
« À trois, proposa-t-il. Un, deux, trois ! »
Ils poussèrent.
La barque frémit. Une bulle creva à côté du bord.
« Encore ! » souffla la Citrouille.
Ils poussèrent plus fort, tous ensemble. La Sarcelle tourna un peu, mais pas dans le sens espéré. Son fond glissa sur la pente molle du banc, puis s’y enfonça davantage. Un bruit de succion les fit taire.
L’eau avait cessé de clapoter contre la coque.
Farid retira sa perche avec difficulté. Une longue chaussette de boue resta accrochée au bois.
« Nous ne faisons que l’asseoir plus profondément. »
La Citrouille regarda les vingt et une courges. Elles semblaient soudain deux fois plus grosses.
« On pourrait en livrer seulement quelques-unes ? »
Le Petit Fantôme baissa les yeux sur la liste. Il imagina le char de la chorale sans maisons, celui des musiciens sans palais, les jardiniers tirant une plateforme vide.
« Lesquelles laisserait-on ? » demanda-t-il.
Personne ne répondit.
Farid passa une main sur son visage. Il avait promis que le canal leur ferait gagner du temps. À présent, il évitait de regarder l’horloge.
La Citrouille s’assit sur un banc encore libre.
« J’ai une idée qui ne me plaît pas du tout.
– C’est déjà une idée », murmura Farid.
Elle désigna le chargement.
« Il faut tout sortir. »
Le jeune batelier secoua d’abord la tête.
« Tout ? Nous allons perdre un temps fou. »
Puis il observa la ligne d’eau, presque immobile contre la coque bleue.
« Mais si nous restons chargés, nous perdrons le reste aussi. »
Le Petit Fantôme reprit sa lanterne et éclaira la berge. Derrière le chemin, une bande d’herbe attendait leurs vingt et une encombrantes passagères.

Farid posa leur large planche de chargement entre le bord de la barque et la terre ferme. La Citrouille gagna le chemin de halage. Le sol lui parut délicieusement solide.
« Je prends les courges ici. Farid, tu me les passes. Petit Fantôme, trouve-nous un endroit où elles ne rouleront pas. »
À quelques pas, une bande d’herbe s’étendait derrière le chemin. Le Petit Fantôme y déroula les couvertures, puis disposa des poignées de paille pour caler les courges.
La première fut facile. La deuxième aussi. La septième, l’escargot des jardiniers, accrocha son long cou à une corde.
« Même immobile, il arrive à nous ralentir », grogna la Citrouille.
Farid libéra la corde, mais ne sourit qu’à moitié.
Au-dessus des peupliers, l’aiguille avançait. Des essais de tambour leur parvenaient maintenant du village. Chaque roulement donnait l’impression qu’on frappait à une porte en demandant : Alors, vous venez ?
À la douzième courge, La Sarcelle se redressa légèrement.
« Elle remonte ! » s’écria le Petit Fantôme.
Farid tenta de la déplacer. Rien.
Il fallut continuer.
La Citrouille avait les bras lourds. Son écharpe se dénouait sans cesse. Le Petit Fantôme s’en servit un instant pour retenir une courge ronde, puis la lui rendit, tachée de terre.
Enfin, le palais des nuages rejoignit les autres sur l’herbe.
Vide, la barque paraissait immense.
Farid poussa doucement de sa perche. Cette fois, un filet d’eau se glissa sous la coque. La Sarcelle eut un petit sursaut, hésita, puis se mit à flotter.
Personne ne cria de joie. Ils regardaient les vingt et une courges alignées sur la berge.
« Il reste à les livrer », dit Farid.
Le Petit Fantôme leva les yeux vers le chemin qui retournait au potager.
« Bertille a des brouettes. Tout un rang, derrière sa remise ! »
La Citrouille se redressa.
« Et nous venons de lui préparer une très grosse récolte. »
Cette fois, Farid sourit. Il tira la planche à bord pendant que le Petit Fantôme repliait la liste. Leur livraison venait de changer de route.

Le Petit Fantôme partit chercher Bertille par le chemin de halage. Sa lanterne dorée bondissait entre les troncs comme une luciole particulièrement décidée.
Farid, resté dans la barque allégée, la guida vers le chenal plus profond. Sur la rive, la Citrouille marchait à sa hauteur en tenant la corde de halage. Sans les courges, La Sarcelle obéissait au moindre geste.
« Maintenant qu’elle est vide, elle serait capable de nous dépasser », marmonna la Citrouille.
Ils atteignirent le ponton des Lavandières, une centaine de pas plus loin. Là, le canal retrouvait sa profondeur, et une ruelle pavée montait directement vers la place.
Farid attacha la barque. Il regarda cette ruelle, puis le chemin derrière eux.
« Nous pourrions rapporter les courges ici, les recharger… »
Il s’interrompit lui-même.
Le quai du marché, leur destination prévue, obligeait encore à contourner deux pâtés de maisons.
« Non. Plus de bateau pour elles. D’ici, les brouettes peuvent monter tout droit. »
Une voix répondit derrière les arbres :
« À condition de ne pas avoir oublié les brouettes ! »
Bertille arrivait, sa tresse brune battant son tablier. Elle poussait une grande brouette de jardin. Le Petit Fantôme suivait avec une plus petite, et deux jardiniers du potager en amenaient chacun une autre.
« J’en ai envoyé chercher trois chez le marchand de terreau, annonça-t-elle. Il les apporte aux Lavandières. »
Farid expliqua le trajet en traçant du doigt dans la poussière du ponton : les courges sur la berge, le chemin plat, puis la ruelle qui montait vers la place.
Bertille observa les roues.
« Les petites brouettes feront l’aller-retour sur le chemin. Les grandes prendront la pente. On échangera les courges ici, sans attendre que tout le monde revienne. »
Le Petit Fantôme ajouta un gros rond au bout du dessin.
« Et là, les bonbons.
– Là, corrigea Farid, la place.
– C’est bien ce que je dis. »
Le marchand de terreau apparut au coin de la ruelle avec ses trois grandes brouettes emboîtées. Au même moment, l’horloge sonna la demie.
La Citrouille attrapa les poignées d’une petite brouette.
« Alors, ouvrons notre gare. »

Le relais commença dans un grincement de roues.
Sur le chemin plat, la Citrouille et les jardiniers rapportaient les courges jusqu’au ponton. Bertille et Farid les transféraient dans les grandes brouettes, puis grimpaient vers la place avec le marchand de terreau. Le Petit Fantôme tenait le compte et courait porter les nouvelles entre les deux bouts du trajet.
« Neuf arrivées ! » annonça-t-il après les premiers voyages.
La Citrouille reprit sa brouette vide. Elle aurait préféré que la berge se rapproche à chaque passage ; au contraire, elle semblait s’allonger.
Dans la ruelle, les pavés secouaient les chargements. Farid coinça des couvertures sous les courges, et Bertille cala les plus rondes avec leurs couronnes de paille.
« Dix-sept sur la place ! »
Au carrefour du haut, deux hommes en gilet orange préparaient une barrière. Derrière eux, les premiers chars se rangeaient. On entendait une clarinette répéter toujours les mêmes quatre notes.
Farid posa sa brouette vide et courut jusqu’au ponton.
Il y restait trois courges. La vingt et unième, le palais des nuages, attendait encore sur la berge : son ventre arrondi roulait d’un côté puis de l’autre chaque fois que la Citrouille cherchait à l’installer dans sa petite brouette.
« Je vais chercher une grande », dit Farid en la rejoignant.
La Citrouille regarda le ponton, puis la ruelle. Ce détour leur coûterait de précieuses minutes. Elle essuya son front du bout de son écharpe et examina la caisse.
« Attends. Notre palais n’a pas besoin d’un carrosse plus grand. Il lui faut un nid. »
Elle reprit la paille qui calait les courges sur l’herbe et en fit deux épais boudins. Farid les tassa de chaque côté du fond de la brouette. Ensemble, ils posèrent le palais dans le creux ainsi formé. Cette fois, il resta droit.
Le Petit Fantôme fila en tête avec sa lanterne.
Au ponton, les jardiniers venaient de répartir les trois autres courges dans deux grandes brouettes. Ils partirent vers la place. Bertille, qui les avait aidés à charger, rejoignit Farid au pied de la montée.
Elle prit une poignée de la petite brouette, Farid l’autre, tandis que la Citrouille poussait contre l’arrière de la caisse.
En haut de la ruelle, la barrière commença à pivoter.

« Livraison pour les musiciens ! » lança le Petit Fantôme.
L’homme qui tenait la barrière tourna la tête. Il reconnut le palais des nuages qui cahotait dans la ruelle et maintint le passage ouvert.
Farid et Bertille fournirent un dernier effort. La Citrouille poussa si fort que son chapeau-feuille lui descendit sur les yeux.
La roue franchit le caniveau.
Derrière eux, la barrière se referma. L’horloge sonna six heures.
Sur la place, ce fut soudain une agitation de mains tendues, de tissus froissés et de voix qui appelaient. Les musiciens emportèrent leur palais. La chorale fixait déjà ses petites maisons sur un char couvert de velours bleu. Les joueurs d’échecs dressaient leurs tours, et l’escargot des jardiniers avançait enfin, posé sur un plateau à roulettes.
Le Petit Fantôme déplia sa liste toute chiffonnée.
« Vingt et une », dit-il.
Il recompta les coches avec un doigt de feutre.
« Vraiment vingt et une. »
Farid s’assit sur le rebord de la fontaine. Ses mains sentaient la corde, la vase et la paille. Il regarda les courges s’allumer l’une après l’autre, leurs fenêtres devenant dorées dans le soir.
« Je crois que je vais rebaptiser La Sarcelle.
– La Brouette ? » proposa la Citrouille.
Bertille rit si fort qu’un musicien perdit sa place dans sa partition.
Une petite fille déguisée en renarde leur apporta un sachet de bonbons de la part de la chorale. La Citrouille choisit un caramel, puis découvrit qu’elle n’avait plus assez de force dans les doigts pour ouvrir le papier.
Le Petit Fantôme s’en chargea avec beaucoup de cérémonie.
La parade s’ébranla. Le palais des nuages passa devant eux, illuminé jusqu’à sa drôle de porte de cuisine. Farid leva la main pour le saluer. Derrière lui, l’escargot roulait presque aussi vite que les tours des joueurs d’échecs.
Tout en bas de la ruelle, invisible depuis la place, La Sarcelle attendait au ponton, légère et tranquille.
« Demain, dit Bertille, il faudra rapporter les brouettes.
– Demain », répéta la Citrouille en savourant son caramel.
Elle étendit ses jambes devant elle. Son écharpe portait encore une tache de terre et quelques brins de paille.
Et, pour ce soir, personne ne proposa de gagner du temps.

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