9-12 ans
La Cloche du col des Châtaignes
Sans la cloche du hameau voisin, impossible de lancer ensemble les trois cortèges d’Halloween. Pour la rapporter à temps, Garance, la Citrouille et le Petit Fantôme devront trouver mieux qu’un raccourci.

La cloche attendait dans la cour du hameau des Brumes, posée sur une couverture. Elle était moins grande que Garance ne l’avait imaginée, mais beaucoup plus lourde.
La petite chèvre musicienne tira sur ses poignées. Ses sabots glissèrent entre les pavés.
« Elle est remplie de quoi ? demanda-t-elle. De toutes les notes qu’elle n’a pas encore sonnées ? »
La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune.
« Dans ce cas, espérons qu’elle ne connaît pas trop de chansons. »
À eux trois, ils hissèrent la cloche dans la charrette. Le Petit Fantôme, dont le corps de feutre blanc se plissait sous l’effort, cala sa lanterne dorée contre un montant. Sa douce lumière éclaira le bronze, où couraient des feuilles de châtaignier gravées.
Cette cloche devait donner le départ du défilé d’Halloween à dix-huit heures trente. Au village, trois cortèges se préparaient dans trois quartiers différents : les lanternes près du moulin, les musiciens devant le vieux manoir et les déguisements sur la place du marché. Le premier coup annoncerait les préparatifs du départ ; les trois suivants feraient partir tout le monde ensemble.
Garance connaissait le programme par cœur. Elle l’avait composé.
« Il faut avoir franchi le col avant dix-huit heures, rappela-t-elle. Après, la barrière sera fermée. »
Chaque soir d’automne, on fermait le passage pour laisser circuler les troupeaux entre les prés. Le détour par la vallée prendrait deux heures. S’ils manquaient la fermeture, les trois cortèges devraient renoncer à leur départ commun.
La Citrouille consulta l’horloge de la cour : seize heures vingt.
« Une heure quarante. Nous avons le temps, si cette charrette accepte de rouler. »
Garance attacha le battant avec une cordelette pour éviter que la cloche sonne à chaque caillou. Puis elle saisit le timon. La Citrouille poussa, son écharpe verte rejetée sur l’épaule, tandis que le Petit Fantôme guidait une roue hors de la cour.
Derrière eux, la charrette émit un long grincement.
« Voilà, dit le Petit Fantôme. Elle aussi veut participer à l’orchestre. »
Le chemin montait entre des champs de citrouilles. Au-delà des clôtures, de gros fruits orange semblaient attendre qu’on vienne leur choisir une expression pour la soirée.
La charrette avançait convenablement, tant que personne ne lui demandait de franchir une ornière.
Dans les montées, Garance tirait et ses deux compagnons poussaient. Sur le plat, la Citrouille prenait le timon ; le Petit Fantôme marchait à côté de la cloche et retenait la couverture qui menaçait de s’envoler.
Tous les cent mètres, une borne blanche portait un nombre bleu. Garance les comptait en soufflant.
« Il y en a vingt jusqu’au sommet. Ensuite, le village est juste en dessous. »
À la cinquième borne, ils rencontrèrent Octave. Le jeune blaireau descendait du col, un panier de châtaignes sous le bras. Son gilet ocre était couvert de petites feuilles.
« Vous déménagez le clocher ? » demanda-t-il.
Garance lui expliqua leur mission. Octave passa la tête au-dessus du chargement.
« Ah ! C’est donc elle qui doit me donner le signal. Je joue du tambour dans le cortège du manoir. »
Il tapota sa montre, puis montra les nuages étirés au-dessus des crêtes.
« La route fait un grand coude avant la dernière montée. Moi, je ramasse encore quelques châtaignes, puis je rentre aux maisons du col par le sentier des Châtaigniers.
— Celui qui coupe le coude ? demanda Garance.
— Oui. Mais il a beaucoup plu là-bas. À pied, ça passe. Avec votre charrette… »
Il laissa sa phrase en suspens et repartit en sautant par-dessus une flaque.
Ils atteignirent la huitième borne à dix-sept heures moins dix. Garance s’arrêta pour changer de prise. Elle avait les épaules douloureuses.
La Citrouille regarda le chemin qui serpentait encore loin sur le versant.
« Nous avons mis une demi-heure pour faire moins de la moitié. »
Le Petit Fantôme releva sa lanterne vers le ciel qui pâlissait.
« Peut-être que la deuxième moitié sera moins lourde ? »
Personne ne rit tout à fait. À cet instant, la montée suivante leur parut beaucoup plus longue.

La bifurcation se trouvait juste après la dixième borne.
À droite, la grande route suivait tranquillement le flanc de la montagne. À gauche, le sentier des Châtaigniers grimpait entre deux talus. Une vieille pancarte annonçait : COL, PAR LES BOIS.
Garance posa le timon.
« Par ici, nous gagnons quinze minutes. Peut-être vingt. »
La Citrouille enfonça un pied dans la terre du sentier. Une empreinte brillante apparut autour de sa botte.
« Octave a parlé de pluie.
— Il a dit qu’à pied, ça passait.
— Nous avons quatre sabots, deux bottes et deux roues, observa le Petit Fantôme. C’est plus compliqué. »
Garance regarda sa montre. Elle pensa aux musiciens qui l’attendraient devant le manoir, aux trois cortèges incapables de se voir depuis leurs places respectives, entre les maisons. Sans la cloche, certains partiraient trop tôt, d’autres resteraient à attendre un signal qui ne viendrait pas.
« On peut essayer jusqu’au premier virage », proposa-t-elle.
De là où ils étaient, le virage paraissait assez large pour faire demi-tour.
Au début, les roues roulèrent sur un tapis de feuilles. Le sentier était étroit, mais presque plat. La Citrouille retrouva même assez de souffle pour fredonner une marche.
Puis les feuilles disparurent sous une boue sombre.
Garance tira plus fort. Le Petit Fantôme poussa près de la roue gauche. Ils avancèrent encore de quelques mètres, jusqu’à un passage encaissé où les traces d’anciens chariots formaient deux longues rigoles.
« Ça coince », dit la Citrouille.
La charrette venait de s’engager dans la première ornière.
Garance essaya de reculer. La roue droite heurta le talus, tandis que la gauche s’enfonçait avec un bruit de soupe épaisse.
Le plateau pencha. La cloche glissa contre son rebord. Tous trois agrippèrent les montants pour redresser la charrette.
Il y eut un craquement sec.
Puis un silence que le Petit Fantôme trouva infiniment moins agréable que les grincements du départ.

La Citrouille s’accroupit dans la boue. La roue gauche était enfoncée presque jusqu’au moyeu.
« Si nous soulevons de ce côté, elle devrait sortir. »
Garance et le Petit Fantôme prirent chacun un montant. Ils soulevèrent, poussèrent, soufflèrent. La roue remonta brusquement.
La Citrouille la reçut dans les mains.
Pendant quelques secondes, personne ne comprit.
Puis ils virent l’extrémité fendue de l’essieu.
« Elle est sortie, dit faiblement le Petit Fantôme.
— Oui, répondit la Citrouille. Un peu trop. »
Garance posa les montants. La charrette s’affaissa de travers, et la cloche pesa contre son flanc de bois.
Il était dix-sept heures dix-sept.
Ils tentèrent de remettre la roue. Elle tint tant que la Citrouille la maintint ; dès qu’elle lâcha, la roue bascula. Garance proposa de l’attacher. La corde glissa sur l’essieu fendu. Le Petit Fantôme chercha un morceau de bois qui pourrait remplacer ce qui manquait, mais aucun ne convenait.
Les minutes passaient sans produire autre chose que des mains sales et des idées abandonnées.
Enfin, Garance s’assit sur le talus.
« C’est moi qui ai voulu prendre ce chemin. »
La Citrouille allait répondre, mais elle poursuivit :
« Je voyais déjà tout le monde arriver ensemble sur la place. Maintenant, je n’arrive même plus à imaginer comment sortir cette cloche d’ici. »
Le Petit Fantôme posa sa lanterne au sol. Dans sa lumière dorée, les racines des châtaigniers dessinaient un réseau de lignes lisses.
« Elle n’a peut-être pas besoin de rouler. »
Il prit une branche courbée et la fit glisser sur la boue.
La Citrouille leva les yeux.
« Un traîneau ? »
Garance observa la pente, puis la cloche. Elle ne se releva pas tout de suite.
« Il faudra la déplacer pour la poser dessus.
— Une seule fois, répondit le Petit Fantôme. Pas la porter jusqu’au village. »
Cette fois, Garance se remit debout.

Ils choisirent deux longues branches légèrement recourbées, puis disposèrent des branches plus courtes en travers. Les cordes de la charrette servirent à serrer les croisements. Garance glissa un morceau d’écorce sous un nœud qui voulait s’enfoncer dans la terre.
Le premier assemblage se déforma dès qu’ils tirèrent dessus.
« Notre traîneau ressemble à une salade », constata la Citrouille.
Ils recommencèrent, rapprochèrent les traverses et ajoutèrent deux liens en diagonale. Cette fois, l’ensemble resta droit.
Ils étalèrent la couverture dessus. Puis, en inclinant le plateau de la charrette, ils firent descendre la cloche petit à petit. Garance retenait une poignée, la Citrouille l’autre ; le Petit Fantôme empêchait la couverture de se replier sous le bronze.
Quand la cloche fut enfin couchée et attachée, aucun d’eux ne parla pendant un moment.
Il était dix-sept heures trente et une.
Ils laissèrent la charrette contre le talus, avec sa roue posée dans le plateau. Garance reviendrait la chercher. Elle refusait de penser au jour où elle devrait expliquer pourquoi les deux pièces voyageaient séparément.
Le traîneau glissa mieux qu’ils ne l’espéraient dans la boue, puis beaucoup moins bien sur les cailloux. Chaque racine semblait avoir poussé exprès devant eux.
À la sortie du bois, ils retrouvèrent la route près de la borne quatorze.
La Citrouille s’arrêta, pliée en deux.
« Six cents mètres, souffla Garance. Six bornes. »
Le Petit Fantôme regarda les repères blancs alignés dans la pente.
« Alors, ne tirons pas jusqu’au col. Tirons jusqu’à la prochaine borne. Après, on échange. »
Ils répartirent les places : deux devant aux cordes, un derrière pour guider et dégager les branches accrochées. À chaque borne, celui de derrière passerait devant, et l’un des tireurs prendrait sa place.
La Citrouille se redressa.
« Jusqu’à la prochaine, d’accord. Mais je refuse de regarder celle d’après. »
Ils atteignirent la borne quinze sans un arrêt.

À la borne seize, Garance trébucha sur une pierre qu’elle avait pourtant vue. À la dix-septième, le Petit Fantôme resta quelques secondes penché sur la corde avant de réussir à la reprendre.
La dernière montée commençait devant eux. Trois cents mètres seulement, mais plus raides que tout le reste.
Il était dix-sept heures quarante-trois.
Sur leur droite, les maisons du col formaient un petit groupe autour d’un lavoir. Des lanternes en forme de pommes éclairaient les fenêtres. Une odeur de châtaignes chaudes traversait la route.
Garance regarda les maisons, puis baissa les yeux sur ses sabots crottés.
« Ils préparent sûrement leur soirée. »
La Citrouille essaya de faire avancer le traîneau. Il racla le sol sur une largeur de main et s’arrêta.
« Nous aussi. Enfin, nous essayons. »
Le Petit Fantôme reconnut un panier posé près d’une porte.
« C’est celui d’Octave. »
Il traversa le petit parvis, leva la main, hésita. Demander de l’aide, c’était raconter le raccourci, la roue, tout ce qu’ils n’avaient pas su faire. Il entendit Garance reprendre la corde derrière lui.
Alors il frappa.
Octave ouvrit, une châtaigne à moitié épluchée entre les doigts.
« Vous êtes déjà… Où est la charrette ? »
Le Petit Fantôme montra la route.
« Dans le bois. En plusieurs morceaux. Est-ce que tu pourrais nous aider ? Nous n’arriverons pas à monter seuls avant la fermeture. »
Octave aperçut la cloche et disparut dans la maison. Il revint avec une longue corde sur l’épaule.
« Hé ! lança-t-il vers le lavoir. La cloche du défilé est coincée ! »
Une femme qui rangeait des paniers s’approcha. Deux voisins sortirent d’une cour. Garance expliqua ce qu’il restait à faire, sans embellir le raccourci.
Octave passa sa corde dans celle du traîneau pour former de nouvelles prises.
« Vous auriez dû voir notre salade de branches au début », murmura la Citrouille.
Pour la première fois depuis le craquement, Garance rit.

À sept, le traîneau avançait enfin sans s’arrêter à chaque pierre.
Octave et Garance tiraient en tête. La Citrouille et deux voisins occupaient les autres prises. Derrière, le Petit Fantôme éclairait les ornières tandis que la femme aux paniers guidait les branches recourbées.
À la borne dix-huit, ils changèrent de place sans même avoir besoin d’en discuter.
À la dix-neuvième, le ciel prit une teinte de prune. Plus haut, on entendait déjà les sonnailles des troupeaux rassemblés au bord des prés.
Garance leva les yeux vers la barrière. Elle était encore ouverte.
Sa montre indiquait dix-sept heures cinquante-six.
Les derniers mètres furent les plus lents. Le traîneau buta contre une pierre plate. Ils reculèrent d’un pas, le décalèrent, tirèrent de nouveau. Cette fois, les branches franchirent l’obstacle.
Quand la cloche passa la barrière, l’aiguille approchait de dix-huit heures.
La Citrouille ne s’arrêta que de l’autre côté.
« Je crois, dit-elle entre deux souffles, que je déteste les raccourcis longs. »
Depuis le sommet, les lumières du village brillaient juste en contrebas. On distinguait les trois places, chacune pleine de points colorés, séparées par des rangées de toits. Octave poussa un cri en apercevant les musiciens devant le manoir.
« Mon tambour ! Ils l’ont apporté ! »
Avec ces mains supplémentaires, ils accompagnèrent le traîneau jusqu’au petit beffroi en quelques minutes. La cloche retrouva sa place dans la fourche de bois, au-dessus du carrefour des trois rues. Garance dénoua enfin la cordelette du battant.
Il leur restait même le temps de partager un cornet de châtaignes. Octave rejoignit son tambour ; la femme aux paniers et les deux voisins gagnèrent le cortège des déguisements.
À dix-huit heures trente, Garance tira la corde de la cloche.
Le premier coup traversa les toits. Sur les trois places, les lanternes se levèrent. Les musiciens préparèrent leurs instruments ; les capes et les grands chapeaux se rangèrent derrière leurs bannières.
Puis vinrent les trois coups du départ.
Le tambour d’Octave répondit devant le manoir. Les cortèges s’ébranlèrent ensemble, comme trois rubans rejoignant le même nœud.
Le Petit Fantôme trouva une châtaigne dans un pli de son feutre. La Citrouille, elle, découvrit de la boue jusque sous son chapeau.
Garance porta sa flûte à ses lèvres.
Cette fois, elle pouvait enfin jouer.

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