6-9 ans

La citrouille qui devait rouler

Une courge géante, une brouette et un atelier qui commence à six heures précises : la Citrouille et le Petit Fantôme pensaient avoir tout prévu. Mais au milieu du chemin, un drôle de soupir va changer leur programme.

La Citrouille, le Petit Fantôme et Maëlle la lapine installent une énorme courge dans une brouette garnie de paille.

Dans le champ de Maëlle, une courge énorme attendait entre deux rangées de feuilles. Elle était ronde, couleur de miel, avec une longue tige recourbée et des bosses qui lui donnaient l’air de retenir un fou rire.

La Citrouille tourna autour, son chapeau-feuille jaune penché sur le côté, son écharpe verte traînant presque dans la terre.

« Elle est plus grosse que moi !

– Elle est plus grosse que nous deux », répondit le Petit Fantôme.

Son corps de feutre blanc flottait à peine au-dessus des herbes. À sa main brillait une lanterne dorée, douce comme un morceau de lune.

À six heures, sur la place du village, les enfants commenceraient l’atelier de sculpture. Avant de creuser leurs propres citrouilles, ils apprendraient à dessiner des visages en observant cette courge : ses bosses feraient des joues, ses creux guideraient les sourcils.

« Aucun autre modèle n’a d’aussi belles joues », avait déclaré Maëlle.

La lapine maraîchère apporta une brouette à deux roues. À trois, ils y installèrent la courge, bien calée sur un lit de paille.

« Je ferme la serre et je vous rejoins sur la place », dit Maëlle.

L’horloge du village indiquait cinq heures vingt-cinq.

La Citrouille saisit les poignées. Le Petit Fantôme prit place à côté de la grosse courge pour la maintenir dans les virages.

« En route, madame les Joues ! » annonça-t-il.

La brouette partit dans un grincement qui ressemblait beaucoup à une protestation.

Le chemin du village descendait doucement entre les jardins. Des rubans orange pendaient aux branches, et des fantômes en papier se balançaient au-dessus des barrières.

La Citrouille avançait à petits pas solides. À chaque bosse, le Petit Fantôme posait une main sur la courge.

« Tu sais, lui murmura-t-il, tu pourrais nous aider. Tu es presque ronde.

– Si elle se met à courir, répondit la Citrouille, je te laisse lui expliquer le freinage. »

Au carrefour du vieux manoir, Sacha les rattrapa. Le petit castor portait un gilet rouge et tirait un chariot rempli de morceaux de bois.

« Ce sont les pieds des panneaux de l’atelier, expliqua-t-il. J’en ai fabriqué douze. Enfin, onze et un qui ressemble à une carotte. »

Il marcha avec eux jusqu’au passage des rubans, un sentier plus court qui longeait le verger. De là, on apercevait les guirlandes de la place et les tables encore couvertes de nappes pliées.

Cinq heures trente-cinq.

« Nous aurons même le temps de choisir son meilleur profil », dit la Citrouille.

Sacha observa la courge.

« Elle en a combien ?

– Je dirais huit, répondit le Petit Fantôme. Mais elle refuse de poser. »

Ils riaient encore lorsqu’une roue passa sur un caillou pointu.

Un petit bruit s’éleva :

« Pssssssss… »

La brouette pencha. La Citrouille retint les poignées de toutes ses forces. Dans la paille, la grosse courge glissa de quelques centimètres.

Sur le chemin décoré, la Citrouille retient la brouette au pneu dégonflé, tandis que Sacha approche avec son chariot.

Sacha se précipita près de la roue. Le pneu était tout mou.

« Le trou est là. Je peux le réparer, mais mon nécessaire est à l’atelier… de l’autre côté du village. »

La Citrouille abaissa les poignées. La brouette reposait de travers, sans pouvoir avancer.

Ils essayèrent d’abord de soulever la courge à trois. La Citrouille poussa dessous, Sacha tira, le Petit Fantôme serra ses petits bras de feutre autour d’une bosse.

La courge remua à peine.

« Elle tient beaucoup à cet endroit », souffla Sacha.

Ils approchèrent ensuite son chariot. Mais la courge était plus large que le plateau, et les petites roues s’enfoncèrent sous son poids dès qu’ils essayèrent d’y faire glisser un côté.

Ils la replacèrent dans la paille.

L’horloge sonna les trois quarts.

Sur la place, on commençait à déplier les nappes.

Le Petit Fantôme baissa sa lanterne.

« Sans modèle, comment feront les enfants ? On leur a promis qu’ils pourraient tous observer ses drôles de joues avant d’inventer leur propre visage de citrouille. »

La Citrouille regarda le chemin qui restait. Il paraissait soudain interminable.

Des pas rapides firent bruisser les feuilles. Maëlle arrivait du champ avec une épaisse couverture pliée sous le bras, destinée à protéger la table du modèle.

Elle écouta leurs explications, puis examina le chargement de Sacha.

« Tes morceaux de bois… Il y en a des ronds ?

– Six ! Bien lisses. Pourquoi ? »

Maëlle déplia la couverture sur le sol.

« Parce qu’on ne va plus porter cette courge. On va la faire rouler. »

Près de la brouette immobilisée, Maëlle étale une couverture bleue et montre six rouleaux de bois à ses compagnons.

Ils disposèrent quatre rouleaux côte à côte sous la couverture, en gardant les deux autres devant. Puis ils rapprochèrent la brouette et firent glisser doucement la courge sur le tissu épais.

Cette fois, elle bougea vraiment.

« Oh ! » fit le Petit Fantôme.

La couverture avançait sur les morceaux de bois. Quand le premier rouleau ressortit derrière, Sacha le ramassa et courut le replacer devant.

« C’est une route qui se reconstruit ! » s’écria-t-il.

Maëlle tirait le bord de la couverture. La Citrouille poussait à l’arrière. Le Petit Fantôme et Sacha transportaient les rouleaux, puis chacun changeait de place pour reposer ses bras.

Ils continuaient d’avancer lentement.

À l’entrée de la place, le chemin traversait une petite rigole pavée. Un rouleau s’y coinça net. La couverture se plissa et la courge commença à pivoter.

« Elle part de travers ! » cria le Petit Fantôme.

Tous s’arrêtèrent. La Citrouille sentit son écharpe glisser de son épaule. Elle n’osa même pas la rattraper.

L’horloge indiquait cinq heures cinquante-cinq.

Sacha s’agenouilla près de la rigole.

« Il nous faut quelque chose de plat. Mes panneaux ! »

Il rapporta deux planchettes de son chariot. Ils reculèrent le chargement juste assez pour libérer le rouleau, puis posèrent les planchettes sur le creux.

Maëlle tira de nouveau. Le bois tourna, grinça… et franchit la rigole.

« Madame les Joues, dit la Citrouille entre deux souffles, vous voyagez avec beaucoup d’exigences ! »

Maëlle tire la couverture portant la courge sur des rouleaux, tandis que la Citrouille pousse et que le Fantôme transporte un rouleau.

La place bourdonnait de conversations. Des enfants en capes étoilées et en chapeaux pointus cherchaient leur siège. Sur les tables attendaient des feuilles, des crayons et de petites citrouilles.

« Le modèle arrive ! » lança le Petit Fantôme.

Plusieurs enfants se levèrent pour regarder cet étrange équipage : une couverture qui avançait, des bouts de bois qui revenaient sans cesse à l’avant, et quatre livreurs aux joues bien échauffées.

La Citrouille aperçut le socle bas préparé au centre de la place.

« Encore trois rouleaux ! »

Sacha replaça le premier.

« Encore deux ! »

Le Petit Fantôme apporta le suivant en serrant les dents.

« Encore un ! »

Maëlle tira une dernière fois. Ils firent glisser la couverture sur le socle et calèrent la courge dans un anneau de paille.

Le premier coup de six heures retentit.

La Citrouille s’assit par terre.

« Je crois que mes jambes continuent de pousser. »

Sacha posa ses deux pieds dessus.

« Voilà. Freinées. »

Le Petit Fantôme accrocha sa lanterne au bord du socle. Sa lumière dorée révéla les bosses, les creux et les merveilleuses joues de leur passagère.

Les crayons commencèrent à courir sur les feuilles.

Une petite fille dessina des yeux rieurs. Un garçon choisit des sourcils étonnés. Un autre ajouta une énorme moustache.

Maëlle tendit un sachet de bonbons à ses compagnons.

« Alors, ce meilleur profil ? » demanda-t-elle.

La Citrouille contempla les dessins, puis la courge parfaitement intacte.

« Finalement, je préfère son profil immobile. »

À côté du socle, Sacha alignait déjà les six rouleaux.

« Pour le retour », précisa-t-il.

Le Petit Fantôme cacha son sourire derrière un caramel.

Sur la place décorée, les enfants dessinent autour de l’énorme courge, tandis que les quatre compagnons se reposent ou distribuent des friandises.

D’autres histoires à lire