9-12 ans
La Chose sous la nappe
Au manoir des Bruyères, trente invités sont attendus pour le goûter costumé. Mais dans l’office, quelque chose soulève la nappe, et cette chose semble bien décidée à prendre toute la place.

Au manoir des Bruyères, les préparatifs du goûter d’Halloween touchaient à leur fin. Des guirlandes de feuilles couraient entre les portraits, des bonbons attendaient dans des chapeaux retournés et trente tasses formaient, sur le buffet, une assemblée très digne.
La Citrouille redressa son chapeau-feuille jaune, puis renoua son écharpe verte devant un miroir.
« Il ne manque que les plateaux.
Et ma brioche », ajouta Prune.
La petite souris apprentie boulangère portait un tablier bleu poudré de farine. Elle avait passé l’après-midi à préparer la spécialité du goûter, une brioche à la fleur d’oranger dont elle refusait encore de révéler le secret.
Le Petit Fantôme en feutre blanc leva sa lanterne dorée. Une clarté douce en traversait les vitres ambrées.
« Allons les chercher. Les invités arrivent dans une demi-heure. »
Ils quittèrent le grand salon. Derrière les fenêtres, le brouillard effaçait peu à peu le champ de citrouilles. Un corbeau se posa sur la grille, secoua ses ailes mouillées et lança un cri qui résonna jusque dans le vestibule.
C’est alors que l’horloge sonna.
La Citrouille compta distraitement les coups, puis cessa de marcher.
« Onze… douze… »
Un treizième coup vibra dans les boiseries.
Prune serra son carnet de recettes contre elle.
« Son aiguille indique pourtant quatre heures, murmura-t-elle.
Elle doit être déréglée », répondit la Citrouille un peu trop vite.
Dans le village, on racontait une autre histoire : lorsque l’horloge des Bruyères sonnait un coup de trop, quelque chose changeait de place dans le manoir.
La Citrouille n’avait jamais accordé beaucoup d’importance à cette légende.
Mais, au fond du couloir, la porte de l’office venait de grincer.
Personne ne l’avait touchée.
Par l’entrebâillement, une odeur douce se glissa vers eux.
Puis ils entendirent un froissement long, lent, comme celui d’un grand manteau que l’on traînerait sur le sol.
L’office était une longue pièce aux murs garnis d’étagères. On y rangeait les carafes, les paniers à pain et les plats que l’on ne sortait que les jours de fête.
D’ordinaire, Prune adorait cet endroit.
Ce soir-là, elle s’arrêta sur le seuil.
Au milieu de la pièce, contre un radiateur encore chaud, se trouvait la grande table à rallonges. Les plateaux du goûter occupaient son extrémité : biscuits en forme de feuilles, pommes vernies de sucre, petits gâteaux coiffés de papier violet. Une nappe écrue couvrait tout le reste.
Et sous cette nappe se dressait une énorme bosse.
« Tu avais posé quelque chose là ? » demanda le Petit Fantôme.
Prune ouvrit la bouche, puis la referma.
« Un saladier. »
La Citrouille contempla la forme, large comme trois coussins empilés.
« Un saladier de cette taille ? — Certainement pas. »
Un pli remua sur le flanc de la bosse.
Tous trois se turent.
Le tissu se tendit lentement, puis retomba avec un soupir presque imperceptible. Dans la lumière de la lanterne, l’ombre projetée sur le mur semblait avoir des épaules et une tête penchée.
Prune recula d’un pas.
La Citrouille aussi.
Le Petit Fantôme resta entre eux, mais les coins de son corps de feutre frémissaient.
« C’est peut-être un courant d’air », proposa-t-il.
La porte grinça derrière eux. Aucun rideau ne bougeait. L’air de la pièce paraissait parfaitement immobile.
En revanche, la douce odeur était devenue beaucoup plus forte : une senteur de boulangerie, chaude et fleurie, avec une pointe aigrelette que Prune connaissait bien.
Elle fronça le museau.
« Cela sent la levure… »
Un petit bruit sec lui coupa la parole.
Sur la table, une cuillère venait de glisser toute seule.
Elle tomba sur les dalles avec un tintement si vif que la Citrouille attrapa l’écharpe verte qui pendait sur son ventre, comme si elle avait soudain risqué de s’envoler.

« Nous pourrions prendre les plateaux sans nous approcher du reste », murmura la Citrouille.
L’idée parut excellente pendant deux secondes. Puis la nappe avança.
Tout un pan de tissu glissa brusquement vers le bord de la table, poussé de l’intérieur. Le mouvement dépassait le simple frémissement. Les assiettes s’entrechoquèrent. Un petit gâteau violet bascula sur le côté.
Les trois amis reculèrent ensemble et se retrouvèrent serrés dans l’encadrement de la porte. Prune avait les moustaches tremblantes.
« Ça va tomber.
Quoi ? demanda la Citrouille.
Je ne sais pas ! C’est justement ce qui m’inquiète ! »
Le Petit Fantôme leva sa lanterne. Sa main tremblait tellement que les ombres oscillaient sur toutes les étagères. Pendant un instant, la forme sous la nappe sembla se multiplier : il y en eut trois, puis cinq, qui paraissaient se pencher vers eux.
Un bruit mou monta de la table.
Plop.
Quelque chose apparut sous l’ourlet : une extrémité pâle, arrondie, qui s’allongea lentement.
La Citrouille sentit ses petites jambes se raidir.
« Fermons la porte. Nous dirons que l’office est… indisponible. »
Prune regarda les plateaux, puis la grande table. Dans quelques minutes, ils devaient l’installer au salon pour y servir les trente invités. Il n’y avait pas d’autre table assez longue dans le manoir.
« Et nous servirons les gâteaux comment ? À travers la serrure ? »
Personne ne rit. Le Petit Fantôme baissa les yeux vers la bande de lumière qui séparait le seuil des dalles sombres.
« Si nous fermons, dit-il, nous entendrons encore les bruits. Seulement, nous ne saurons toujours pas ce qui les fait. »
Derrière eux, le couloir semblait soudain très accueillant. Devant, la nappe remua de nouveau.
Prune avala sa salive.
« Je veux regarder dessous. Mais je préférerais ne pas être toute seule. »
La Citrouille lâcha lentement son écharpe.
« Alors nous regardons ensemble. »

Ils avancèrent de trois pas.
La Citrouille aurait préféré les compter à voix haute, mais elle craignait que sa voix ne sorte en couinement.
Prune marchait au milieu. À chaque pas, l’odeur de fleur d’oranger devenait plus nette. Elle la reconnaissait maintenant : c’était celle de sa préparation. Cela aurait dû la rassurer. Pourtant, imaginer sa brioche cachée là-dessous, assez grosse pour bousculer des assiettes, lui faisait un drôle d’effet.
« J’avais laissé mon saladier près du radiateur, souffla-t-elle. Pour que la pâte lève. — Peut-être qu’elle est partie, dit la Citrouille, et que quelque chose a pris sa place. »
Le Petit Fantôme lui jeta un regard.
« Cette hypothèse ne m’aide pas beaucoup. »
Ils contournèrent une chaise. La Citrouille voulut saisir la nappe, mais le tissu se souleva juste devant sa main.
Elle la retira aussitôt.
Cette fois, ils entendirent distinctement un souffle.
Pfffff.
Puis un raclement.
Prune se baissa. Sous un pli, presque entièrement caché, dépassait le bec de son grand saladier à verser. Une pâte collante y formait une grosse goutte, pareille à une virgule. Le récipient, poussé de travers, frottait contre un plat en terre.
« Voilà mon saladier », murmura-t-elle.
Mais la bosse le dépassait de tous les côtés.
Le Petit Fantôme approcha la lanterne. Sa lumière révéla de minuscules bulles dans la goutte de pâte.
Une bulle éclata.
Pff.
Prune leva lentement les yeux.
« Je crois que… »
La forme entière s’affaissa, puis glissa vers eux.
La Citrouille étouffa un cri. Prune attrapa son écharpe. Le Petit Fantôme recula contre la chaise avec un petit bruit de tissu froissé.
Sur le bord, le plateau de biscuits penchait maintenant dans le vide.
Il n’y avait plus le temps d’hésiter.
« La nappe ! » lança Prune.
La Citrouille en saisit un coin. Le Petit Fantôme attrapa l’autre.
Ensemble, ils soulevèrent.

Sous la nappe, il n’y avait ni tête, ni pattes, ni épaules.
Il y avait de la pâte.
Une quantité invraisemblable de pâte, gonflée, brillante, débordant du saladier en gros bourrelets et s’étalant sur le bois comme un coussin décidé à conquérir le mobilier.
La Citrouille resta bouche ouverte.
Le Petit Fantôme aussi, ce qui lui donnait l’air d’un petit mouchoir très étonné.
Prune renifla.
« Fleur d’oranger. Levure. Beurre. C’est bien ma brioche. »
Un long soupir s’échappa de la masse.
Cette fois, ils virent une poche d’air se dégonfler sous un pli de pâte.
La Citrouille eut un rire bref, encore un peu tremblant.
« Elle respire donc avec des bulles. — Et elle marche avec mon saladier », ajouta Prune.
Le récipient avait basculé sur le côté. La pâte débordante, qui avait levé près du radiateur, avait poussé la nappe, déplacé la cuillère et entraîné le plat voisin. Le tissu, accroché au dossier d’une chaise, avait même dessiné cette affreuse tête penchée. Quant au grand froissement entendu depuis le couloir, c’était celui de la nappe glissant sur le bois.
Le Petit Fantôme posa sa lanterne sur une étagère.
« Combien de brioche avais-tu prévu ? »
Prune ouvrit son carnet.
Elle tourna une page. Puis une autre. Ses oreilles devinrent plus roses.
« La recette était pour dix personnes. J’ai multiplié les ingrédients par trois. — Jusque-là, cela paraît raisonnable », dit la Citrouille.
Prune suivit une ligne du doigt.
« Ensuite, j’ai vu “pour une grande brioche” dans la marge… et j’ai cru qu’il fallait encore tripler. »
Un silence accueillit cette explication.
« Nous avons donc de la brioche pour quatre-vingt-dix personnes », conclut le Petit Fantôme.
Au même instant, le plateau de biscuits glissa d’un doigt supplémentaire.
La Citrouille plongea les mains dessous et le rattrapa contre son ventre.
« Pour quatre-vingt-dix personnes, peut-être. Mais bientôt plus de biscuits pour personne ! »

Prune referma son carnet d’un coup sec.
« Les plateaux d’abord. La brioche ensuite. Et personne ne pose quoi que ce soit sur cette chaise : elle a déjà beaucoup participé. »
La Citrouille emporta les biscuits vers la desserte à roulettes. Le Petit Fantôme sauva les petits gâteaux, puis les pommes sucrées. Pendant ce temps, Prune ouvrait le placard à pâtisserie.
Elle en tira une pelle à farine, deux larges coupe-pâtes en bois et une pile de moules.
La peur avait laissé dans leurs jambes une agitation dont ils pouvaient enfin faire quelque chose.
« Farine ! » réclama Prune.
La Citrouille saupoudra un coin libre de la table.
« Moule ! »
Le Petit Fantôme en glissa un devant elle.
La souris détacha une portion de pâte. Elle s’étira entre le saladier et le coupe-pâte en un ruban interminable.
« Elle ne veut pas quitter ses amies », observa le Petit Fantôme.
Prune replia le ruban, le déposa dans le moule et recommença.
Bientôt, la Citrouille façonnait des boules, le Petit Fantôme rangeait et Prune distribuait des morceaux avec l’autorité d’un chef d’orchestre. On ouvrit la petite fenêtre sur la fraîcheur d’automne. On éloigna du radiateur les moules en attente. Peu à peu, le bois de la grande table réapparut.
Une dernière poche d’air éclata contre le tablier de Prune.
Plop.
La souris contempla la tache.
« Je demande désormais, déclara-t-elle très dignement, une brioche moins entreprenante. »
Cette fois, les trois amis éclatèrent de rire.
Ils préparèrent deux plaques de petites brioches pour le goûter ; le reste de la pâte fut réparti dans des récipients couverts, au frais. Prune mit la première fournée à cuire dans le four déjà chaud de la cuisine.
La clochette du vestibule tinta. Les premiers invités arrivaient.
Les amis essuyèrent la table, replièrent ses pieds et la posèrent sur le chariot de l’office pour la transporter au salon.
En passant le seuil, la Citrouille sentit la porte lui échapper. Elle tourna lentement sur ses gonds inclinés, avec le même long grincement qu’à leur arrivée.
« Même la porte marche de travers ici ! »
Elle la rouvrit. La porte recommença aussitôt à se refermer toute seule.
Le Petit Fantôme sourit.
« Voilà encore un mystère qui tient à une charnière. »

Le goûter commença avec les biscuits, les pommes sucrées et les petits gâteaux violets.
Trente invités emplissaient le salon de capes bruissantes, de chapeaux pointus et de conversations. Une dame déguisée en chouette comparait les bonbons au citron. Un épouvantail essayait de boire sans tremper ses brins de paille. Près du piano, deux sorciers discutaient gravement de la meilleure façon d’attacher une fausse barbe.
La grande table avait trouvé sa place sous les guirlandes.
Plus personne n’aurait deviné qu’elle avait failli disparaître sous une brioche.
Monsieur Aubin, l’horloger du village, arriva le dernier, vêtu d’une cape brodée d’étoiles.
« Votre horloge m’a salué de treize coups tout à l’heure, lui dit la Citrouille. — Ah ! Son mécanisme de sonnerie se décale encore. Je devais justement venir le régler. »
Il ouvrit le petit panneau de l’horloge et leur montra la pièce qui accrochait au mauvais endroit. Après quelques ajustements, il fit essayer la sonnerie : quatre coups nets résonnèrent dans le vestibule.
« Quatre heures, annonça le Petit Fantôme. Et aucune raison d’accuser les fantômes. »
Il avait dit cela avec une telle dignité que Prune dut cacher son sourire dans son tablier.
Une vingtaine de minutes plus tard, elle revint de la cuisine avec la première fournée. Une odeur de beurre et de fleur d’oranger fit tourner toutes les têtes. Les petites brioches étaient rondes, dorées, bien sages dans leurs corbeilles.
La Citrouille les examina avec attention.
« Tu crois qu’elles ont fini de grandir ? — Absolument. Maintenant, elles vont surtout disparaître. »
Prune en partagea une avec ses amis. Elle était aussi moelleuse qu’elle l’avait espéré.
Le Petit Fantôme avait installé sa lanterne dorée au milieu des tasses. À présent, sa lumière ne dessinait plus d’étranges épaules sur les murs : elle faisait briller le sucre des biscuits.
Dehors, le brouillard avait atteint les marches du perron. Le corbeau quitta la grille et s’envola vers les grands hêtres, où d’autres oiseaux l’accueillirent à grands cris.
Un invité coiffé d’un immense chapeau demanda alors :
« On raconte qu’il se passe des choses mystérieuses dans ce manoir. Vous avez déjà vu quelque chose d’étrange ? »
La Citrouille regarda le Petit Fantôme. Le Petit Fantôme regarda Prune.
La souris choisit une brioche et la posa dans l’assiette du visiteur.
« Étrange, je ne sais pas. Mais nous avons eu une préparation qui prenait beaucoup d’initiatives. »
La Citrouille replia sur ses genoux un coin de nappe qui la chatouillait.
« Et qui voulait absolument être invitée au goûter ! »

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