9-12 ans
La Bibliothèque avant l’averse
Les livres de la veillée d’Halloween attendent sous les pommiers, mais un orage approche du village. Pour sauver les histoires confiées par les habitants, la Citrouille, le Petit Fantôme et leurs amis vont devoir changer de plan avant que le ciel ne leur tombe sur les pages.

La Citrouille avait disposé les derniers bonbons entre deux paniers de pommes lorsqu’une bourrasque retourna son chapeau-feuille jaune.
« Même le vent veut se déguiser », observa le Petit Fantôme.
Il rabattit doucement la feuille sur la tête de son amie. Son corps de feutre blanc frissonnait dans l’air frais ; à sa main, sa lanterne dorée répandait une clarté de miel.
Le verger devait accueillir la veillée d’Halloween. Sous les arbres, huit tables du goûter formaient un grand carré autour de six caisses de livres. Des nappes cirées à carreaux rouges ou à poires jaunes attendaient les gâteaux. Il y avait des aventures, des légendes du village, un atlas des constellations et même un recueil de recettes dont les taches prouvaient le succès.
Marin, le petit castor bibliothécaire, vérifiait sa liste en mordillant le bout de son crayon.
« Soixante-douze ouvrages. Tous prêtés par les habitants. Et celui-ci… »
Il posa une patte sur un épais cahier bleu.
« Les Histoires de la rue Haute. Des souvenirs recopiés à la main. Il n’en existe aucun autre exemplaire. »
Dans un pommier, Alma, la jeune chouette conteuse, répétait une phrase d’une voix caverneuse :
« À minuit, l’horloge sonna treize coups… »
Un grondement lui répondit.
Cette fois, personne ne rit.
Au-delà du champ de citrouilles, les collines avaient disparu derrière un rideau gris. Le dessous des nuages ressemblait à de la laine sale, et les feuilles montraient toutes leur face pâle.
Alma descendit aussitôt.
« Cet orage sera ici bien avant la veillée. »
Marin regarda les livres, puis le chemin qui remontait vers la maison communale. Son grenier, préparé pour les soirées d’hiver, possédait des bancs et une grande table de lecture.
« On transfère la bibliothèque là-haut. Maintenant. »
La Citrouille resserra son écharpe verte.
« Les caisses ont des roulettes. Nous les pousserons toutes ensemble. En deux chansons, ce sera terminé. »
Elle saisit la poignée de la première caisse.
Sur les branches, les pommes se mirent à cogner les unes contre les autres.
Les premiers mètres furent si faciles que la Citrouille entonna une chanson de marche. Marin poussait deux caisses rapprochées, Alma guidait la troisième avec ses ailes, et le Petit Fantôme tirait une corde passée dans les poignées des deux autres.
Puis ils atteignirent le tapis de feuilles au pied du vieux poirier.
La chanson s’arrêta sur une syllabe.
« Pourquoi est-ce que ma caisse tire en arrière ? » demanda la Citrouille.
Elle poussa davantage. Une roulette grinça, tourna de travers et disparut dans une bouillie de feuilles brunes.
Le sol, détrempé par les pluies de la veille, cédait sous les petites roues. Des tiges s’enroulaient autour des axes. Chaque poussée enfonçait les caisses au lieu de les faire avancer.
Marin s’accroupit pour dégager une roulette.
« Il faut retirer ce qui se coince. »
Ils retirèrent. Ils poussèrent. Ils retirèrent encore.
La caisse avança de la largeur d’une noisette.
« Nous avons parcouru une distance remarquable, annonça le Petit Fantôme. Pour une limace. »
Mais personne n’avait vraiment le cœur à rire. Au bout du verger, la lumière diminuait déjà.
Alma alla chercher la grande bâche qui avait servi à protéger les bancs. Ils la déployèrent sur les six caisses, rapprochées tant bien que mal. Marin noua deux coins aux poignées. La Citrouille posa un panier de pommes sur un troisième.
« Voilà au moins les livres couverts. Nous pouvons libérer les roulettes une par une. »
Le quatrième coin claquait contre le sol. Le Petit Fantôme le rattrapa, mais la bâche se gonfla soudain comme une énorme joue.
À travers le plastique tendu, on ne vit plus que la silhouette d’Alma.
« Le vent tourne ! » cria-t-elle.
La Citrouille abandonna sa poignée et tendit les bras vers la bâche.
Trop tard : le premier nœud venait de glisser.

La bâche arracha son second nœud, renversa le panier et s’envola au-dessus des pommiers. Elle franchit la haie avec un bruit de voile déchirée.
Pendant un instant, tous la suivirent des yeux.
Puis les premières gouttes tombèrent.
Elles étaient grosses et espacées. L’une éclata sur la couverture d’un dictionnaire. Une autre laissa une étoile sombre sur le cahier bleu.
« Les Histoires de la rue Haute ! »
Marin se précipita. En voulant soulever le cahier, il accrocha le rebord de la caisse avec sa manche. Le livre lui échappa, s’ouvrit et glissa à moitié dans les feuilles mouillées.
La Citrouille le ramassa aussitôt.
Une page portait maintenant une traînée de boue. Sur le bord, quelques lettres violettes commençaient à s’étirer dans l’humidité.
Marin resta immobile.
« C’est le récit du puits qui chantait. Madame Roseline l’a recopié pendant trois soirées. Elle m’a demandé de ne pas l’abîmer. »
Le Petit Fantôme éclaira la page. On distinguait encore les mots, mais une mince auréole gagnait le papier.
« On le referme ? » demanda la Citrouille.
« Pas avec cette feuille mouillée contre les autres. »
Marin glissa son mouchoir propre sous la page humide, sans la frotter. Ses pattes tremblaient assez pour faire frémir le tissu.
Au-dessus d’eux, les branches bruissaient de plus en plus fort.
La Citrouille regarda les caisses embourbées. Six caisses. Soixante-douze livres. Et eux qui n’avaient presque pas quitté les tables.
« Notre idée ne marche pas », dit-elle.
L’avouer lui donna l’impression d’abandonner les livres.
Alma secoua les gouttes de ses plumes.
« Alors il nous faut une autre idée. »
Personne ne répondit tout de suite. La pluie piquetait les couvertures. Le Petit Fantôme étendit ses bras au-dessus de la caisse la plus proche, mais il était beaucoup trop petit pour l’abriter.
Puis sa lumière glissa sur les tables du goûter.
« Regardez. Nous avons déjà un toit. Il est seulement trop bas pour qu’on le remarque. »

Ils laissèrent les caisses et revinrent aux tables.
La Citrouille et Marin les rapprochèrent sous le pommier le plus touffu. Le Petit Fantôme ramassa les bols de bonbons tandis qu’Alma enlevait les guirlandes de papier. Leurs gestes se gênaient d’abord : une table cognait une autre, un banc barrait le passage, les caramels roulaient partout.
« Les bonbons peuvent se mouiller, déclara la Citrouille. Les histoires, non. »
« Les caramels vont protester », murmura le Petit Fantôme en mettant le dernier bol à l’abri.
Les nappes cirées dépassaient largement des tables. Ils les laissèrent retomber du côté du vent et rapprochèrent les bancs sous les plateaux pour y poser les livres, au-dessus de la terre humide.
À quatre pattes, la Citrouille entra dans leur étrange bibliothèque. Son chapeau accrocha le bord d’une table.
« Plafond un peu bas, mais quartier agréable. »
Marin lui passa les ouvrages deux par deux. Alma allait des caisses à l’abri ; le Petit Fantôme éclairait les recoins où les couvertures sombres disparaissaient.
Lorsque le dernier livre fut posé sur un banc, la pluie devint continue.
Sous les tables, elle faisait un roulement de tambour.
Marin compta les piles, puis son registre. Il recommença, les sourcils froncés.
« Soixante-douze. Ils sont tous ici. »
Ils échangèrent un regard soulagé, mais une rafale poussa aussitôt de fines gouttes sous une nappe. L’abri ne garderait pas les livres au sec toute la soirée.
Alma ressortit la tête.
« Depuis le verger, on peut rejoindre le porche du pressoir, puis la galerie de la maison communale. Deux petites étapes au lieu d’une grande. »
La Citrouille pinça entre ses doigts le coin d’une nappe cirée.
« Et si nos livres voyageaient dans leurs propres petits manteaux ? »
Marin examina les tables. En serrant les piles sur les bancs des deux tables centrales, ils pourraient récupérer les six autres nappes.
Alma traça le trajet dans la terre avec une brindille. Le Petit Fantôme y ajouta un rond pour le pressoir et un carré pour la maison.
« Ta maison ressemble à un gâteau », remarqua la Citrouille.
« C’est parce que j’espère beaucoup de notre destination. »

Sous l’abri, Marin posa trois livres au centre d’une nappe. Il rabattit les côtés, puis replia les deux bouts sous le paquet.
La Citrouille le souleva.
« Trop gros. Je ne vois plus mes pieds. »
Ils retirèrent un ouvrage. Le paquet suivant se portait contre soi sans glisser et sans dépasser des bras.
Bientôt, six petits ballots patientèrent sous les tables. Les nappes à carreaux rouges contenaient les grands albums ; celles aux poires jaunes enveloppaient les romans. À chaque livraison, les nappes reviendraient au verger pour emporter d’autres livres.
Marin réserva au cahier bleu une planchette trouvée dans une caisse vide. Il y posa le cahier ouvert, avec son mouchoir sous la page tachée. Celle-ci aurait ainsi le temps de sécher un peu avant le dernier voyage.
Ils se répartirent le chemin. La Citrouille transporterait les paquets jusqu’au pressoir. Le Petit Fantôme les prendrait sous le porche et les porterait à la galerie communale. Alma assurerait le dernier passage jusqu’au grenier, tandis que Marin préparerait les ballots au verger.
« Avec tous ces carreaux et toutes ces poires, dit le Petit Fantôme, je vais finir par te prendre pour un paquet. »
« Tu me reconnaîtras : je serai celui qui réclame un gâteau. »
Le premier voyage parut interminable à la Citrouille.
La pluie ruisselait sur son visage orange. Sous ses pieds, le chemin faisait de petits bruits de succion. Elle avançait les épaules serrées autour du ballot, persuadée à chaque pas de sentir l’eau traverser.
Sous le porche, le Petit Fantôme ouvrit un coin de nappe.
Le livre était sec.
« Livraison de deux histoires et demie », annonça la Citrouille, essoufflée.
« Pourquoi une demie ? »
« Je crois que j’ai laissé mon souffle au milieu du chemin. »
Au voyage suivant, le trajet sembla plus court.
Depuis l’abri, Marin voyait passer la lumière dorée entre les piliers. Plus haut, Alma apparaissait à la porte du grenier, puis disparaissait avec son paquet. Les nappes vides revenaient, pliées sous une aile ou sur un bras.
Une bibliothèque entière se déplaçait ainsi, par petites touches de rouge et de jaune dans la pluie.
Puis la clarté de la lanterne s’immobilisa devant la maison communale.
Et Alma appela.

La porte donnant sur l’escalier du grenier s’était refermée. Alma tira la poignée. Le battant s’entrouvrit, puis se bloqua avec un frottement sourd.
« Elle passait tout à l’heure ! Le bois aurait gonflé si vite ? »
Derrière le Petit Fantôme, les paquets s’accumulaient dans la galerie. À l’autre bout du chemin, la Citrouille arrivait déjà avec deux nouveaux romans.
Ils n’avaient plus assez de nappes pour continuer si celles-ci ne revenaient pas au verger.
La Citrouille posa son ballot et essaya la porte. Rien. Elle sentit la colère lui monter au visage : après les roulettes, la bâche et la pluie, il fallait encore que la maison refuse les livres !
Alma s’aplatit pour regarder dans l’ouverture.
« Ce n’est pas le bois ! Le tapis est replié derrière. C’est lui qui coince sous le battant. »
Le Petit Fantôme passa son bras souple dans l’entrebâillement. Il tâtonna, attrapa un coin du tapis et tira. Le tissu résista, puis se déroula brusquement.
La porte s’ouvrit sur Alma, qui recula en battant des ailes.
« Je préférais quand les portes ne cherchaient pas à m’embrasser. »
Ils reprirent le relais, mais le temps perdu pesait lourd.
Au verger, l’eau commençait à couler entre les pieds des tables. Marin avait regroupé les derniers livres sur le banc le plus haut. Le cahier bleu reposait toujours sur sa planchette. La page n’était plus luisante, mais trois mots restaient brouillés.
Marin garda le mouchoir entre les feuillets, referma doucement le cahier et enveloppa le tout dans une nappe revenue du grenier.
Quand la Citrouille arriva, il lui tendit le paquet plat.
« Emporte celui-ci. Je prends le reste. »
Ils quittèrent ensemble l’abri. Une rafale rabattit la pluie presque à l’horizontale. La Citrouille serra la planchette contre elle ; ses bras fatigués tremblaient. Le porche lui semblait reculer chaque fois qu’elle levait les yeux.
Enfin, elle aperçut le Petit Fantôme entre les piliers.
Elle lui confia le cahier, puis resta penchée un moment, les mains sur les genoux.
Dans la lumière de la lanterne, Marin leva ses deux derniers ballots.
Derrière lui, sous les pommiers, les bancs étaient vides.

Le tonnerre éclata lorsque Marin posa les derniers livres sur la grande table du grenier.
Sous les tuiles, le bruit semblait remplir une cathédrale. Tous levèrent la tête, puis regardèrent les paquets qui attendaient d’être ouverts.
Alma écarta une nappe. Le Petit Fantôme en déplia une autre. La Citrouille aligna les ouvrages, et Marin les compta en suivant son registre du doigt.
À soixante et onze, il s’arrêta.
Personne ne bougea.
« Le recueil de recettes », souffla-t-il.
La Citrouille baissa les yeux vers le paquet sur lequel elle était assise.
« Je trouvais ce coussin étonnamment carré. »
Soixante-douze.
Quelques couvertures étaient humides sur les bords. Deux livres devraient sécher ouverts. Quant au cahier bleu, sa page tachée gardait une ombre violette, et trois mots avaient perdu leur netteté.
Marin le posa à part, ouvert sur un linge sec. Il resta longtemps devant.
« Je raconterai à madame Roseline ce qui s’est passé. Et je lui demanderai les mots qui manquent. »
En bas, des voix résonnèrent. Les premiers habitants arrivaient, les capuches dégoulinantes, avec des paniers de gâteaux protégés sous leurs manteaux. On installa les bancs contre la grande table, on accrocha les guirlandes récupérées et l’on partagea les bonbons dans des soucoupes dépareillées.
Madame Roseline arriva avec des chaussons aux pommes. Marin lui montra aussitôt la page du puits qui chantait. Elle se pencha, ajusta ses lunettes et lut le passage.
« “Au fond résonnait”… Ah ! Les trois mots sont “une petite clochette”. Je me souviens de les avoir écrits en éternuant. »
Marin les nota sur un papier qu’il glissa près du cahier. Puis il raconta la boue, la bâche et le voyage sous les nappes. Madame Roseline écouta jusqu’au bout et rapprocha une assiette de lui.
« Voilà donc pourquoi mon histoire sent la poire ! »
Le grenier sentait surtout le bois, la pomme et les vêtements mouillés. Dans les poutres, les ombres de la lanterne formaient de grands oiseaux tranquilles.
Alma s’installa derrière la table de lecture.
« À minuit, commença-t-elle, l’horloge sonna treize coups… »
La Citrouille leva un doigt.
« Pardon. Est-ce que cette histoire contient une bâche ? »
« Aucune. »
« Des roulettes ? »
« Pas la moindre. »
« Alors je suis prête. »
Le Petit Fantôme posa sa lanterne près du cahier bleu. Dehors, l’averse brouillait les vitres ; dedans, les pages tournaient avec un léger chuchotement.
Au premier rang, Marin avait enfin cessé de compter.

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