9-12 ans
L’Étrange Livraison de minuit
Dans la cuisine fermée du manoir des Tilleuls, les paniers de friandises ont disparu, remplacés par des serviettes parfaitement pliées. À moins d’une heure du départ de la tournée d’Halloween, la Citrouille et le Petit Fantôme doivent découvrir par où les bonbons se sont envolés.

À onze heures vingt, le manoir des Tilleuls sentait le caramel, la pomme chaude et les feuilles mouillées. Sous le porche, des enfants déguisés achevaient de décorer les charrettes de la tournée d’Halloween. À minuit, chaque groupe partirait avec son panier de friandises.
Dans la cour, la Citrouille ajustait son chapeau-feuille jaune lorsque Mado surgit de la cuisine.
« On m’a volé mes paniers ! »
La petite taupe avait de la farine sur les moustaches et une cuillère coincée dans la poche de son tablier.
Le Petit Fantôme releva sa lanterne dorée. Sa lumière douce traversa les plis de son corps en feutre blanc.
« Tous les paniers ? — Les douze. Et regardez ce qu’on m’a laissé ! »
Sur une profonde étagère, au fond d’une niche murale, reposaient trois paquets de serviettes. Leurs coins étaient si nets qu’on aurait pu les mesurer à la règle.
La Citrouille resserra son écharpe verte.
« Un voleur qui range le linge. Voilà quelqu’un de contrariant. »
Mado n’avait pas envie de rire.
Elle expliqua qu’elle avait terminé les paniers à onze heures cinq. Elle les avait placés sur cette étagère, récemment débarrassée de ses vieilles casseroles, puis avait fermé la cuisine pour aller chercher les étiquettes des groupes. La clé n’avait pas quitté sa poche.
« Quand je suis revenue, il y avait ces serviettes. J’ai ouvert un paquet pour être certaine. Pas un caramel entre les plis ! »
Le Petit Fantôme s’accroupit devant la porte. Une large traînée de farine couvrait le sol, juste derrière le seuil.
« Vous avez renversé cela en sortant ? — Avant de sortir. J’ai enjambé le tas. Au retour aussi. — Et personne ne l’a traversé. »
La surface blanche était parfaitement lisse.
La Citrouille regarda les fenêtres closes, puis les serviettes.
« Cherchons un autre passage. »
Au-dehors, une charrette grinça. Des enfants répétèrent une chanson de tournée, joyeusement, sans savoir que leur premier arrêt risquait de ne leur offrir que du linge propre.
Le Petit Fantôme approcha sa lanterne des paquets. Leur papier brun portait un petit dessin de noisette, imprimé en vert.
« C’est le papier de Colin, dit Mado. Il emballe toutes ses livraisons avec ça. — Est-il venu ce soir ? demanda la Citrouille. — Vers dix heures, avec des pommes et du sucre. Ensuite, il devait s’occuper des réserves. »
Elle chercha dans sa poche et en tira un morceau de feuille déchirée.
On y lisait :
23 h 05 : paniers prêts. 23 h 10 : monter les paniers à la réserve du buffet. 23 h 15 : redescendre le lot restant du buffet en cuisine.
Le bas manquait.
« Colin m’a apporté cet horaire ce matin. J’ai arraché le reste en essuyant une éclaboussure de confiture. Il n’y avait plus que sa signature et un dessin de noisette. Je pensais qu’il prendrait les paniers par la porte, comme les autres années. Il a dû venir pendant mon absence… mais comment serait-il entré ? »
La Citrouille examina le couloir. Près du mur, de minuscules grains brillaient sur les dalles. Elle en ramassa un du bout du doigt.
« Du sucre. »
Les grains menaient vers l’escalier de service. Plus loin se trouvaient une miette dorée, puis deux autres.
Mado joignit les pattes.
« Mes biscuits ! Il y en avait dans chaque panier ! »
Ils suivirent la piste jusqu’au petit vestibule des livraisons. Colin y était assis sur une caisse, sa grande queue rousse roulée autour des pieds. Le jeune écureuil portait un gilet bleu et une sacoche débordant de ficelle. Entre ses pattes, il tenait un biscuit à moitié mangé.
Devant lui reposait un panier vide.
La Citrouille s’immobilisa.
« Bonsoir, Colin. Nous cherchons douze paniers de friandises. — Ah, dit l’écureuil en avalant précipitamment. Vous aussi ? »
Un silence tomba.
Dans la cour, quelqu’un cria qu’il ne restait plus qu’une demi-heure avant le départ.

Colin regarda leurs visages, puis son biscuit.
« Vous pensez que je les ai mangés ? Douze paniers ? J’aurais au moins déboutonné mon gilet ! »
Il sortit de sa sacoche un petit sachet froissé.
« Mon goûter. Des sablés au sucre. J’en ai semé partout depuis l’escalier. »
Mado prit une miette et l’écrasa entre ses doigts.
« Il y a de la cannelle. Mes biscuits sont à l’anis. »
Le panier vide contenait une feuille de livraison : c’était celui des pommes apportées plus tôt.
La Citrouille sentit sa première certitude se dégonfler.
« Alors, pourquoi as-tu dit que tu cherchais aussi les paniers ? — Parce que je devais les retrouver devant le buffet pour mettre les étiquettes. J’ai fait les transports, puis je suis revenu chercher ma ficelle. Quand je suis remonté, il n’y avait plus rien à l’endroit prévu. »
Il expliqua qu’il avait déposé les paniers dans la réserve indiquée « BUFFET », à l’étage, puis redescendu en cuisine les trois colis qui s’y trouvaient auparavant.
« Des serviettes ! s’exclama Mado. — Peut-être. Les paquets étaient fermés. Sur mon bon, c’était écrit : “Redescendre le lot restant du buffet.” »
Le Petit Fantôme souleva un coin de papier brun.
« Tu as emballé les paniers et ces colis avec le même papier ? — Oui. Pour les protéger de la poussière pendant le trajet. »
Mado fronça son museau.
« Quel trajet ? La farine n’a pas bougé ! »
Colin ouvrit la bouche, mais une cloche sonna dans la cour. On commençait à atteler les charrettes.
La Citrouille leva une main.
« Revenons à la cuisine. Montre-nous exactement ce que tu as fait. Pas ce que tu voulais faire : ce que tu as fait. »
En traversant le couloir, le Petit Fantôme regarda encore les miettes. Puis il regarda le biscuit de Colin et secoua la tête avec un sourire.
« Heureusement que Mado reconnaît la cannelle. Nous étions en train d’enquêter sur ton goûter. »

De retour devant la niche, Colin saisit le montant de l’étagère.
« Attends », dit le Petit Fantôme.
Il promena sa lanterne au ras du sol. Devant le mur, la poussière dessinait une bande grise, interrompue par plusieurs rectangles propres.
La Citrouille posa le panier vide de Colin sur l’une des marques. Son fond s’y ajustait presque exactement.
« Les paniers ont été posés ici, dit-elle. — Le temps de les charger, confirma Colin. »
Il écarta le bord d’un rideau que Mado avait noué sur le côté de la niche. Deux rainures apparurent, puis une poignée de cuivre.
« Ce n’est pas une étagère, annonça-t-il. C’est la cabine du vieux monte-plats. On l’a remis en service pour la fête. »
Mado ôta ses lunettes, les essuya, les remit.
« J’ai passé vingt ans à poser des casseroles là-dedans. — Il n’a pas beaucoup voyagé pendant ces vingt ans, observa la Citrouille. »
Colin leur montra la corde et le petit contrepoids dissimulés derrière le montant. La cabine montait jusqu’au palier des deux réserves, juste au-dessus de la cuisine.
Mado contempla les paquets de serviettes.
« Donc mes paniers sont montés par le mur pendant que je cherchais les étiquettes. — Et le linge est descendu par le même chemin, dit le Petit Fantôme. Sans toucher la farine. »
Ils avaient enfin trouvé le passage. Pourtant, la Citrouille n’éprouvait qu’un soulagement incomplet.
« Cela explique comment les paniers ont quitté la cuisine. Pas pourquoi ils ne sont pas au buffet. »
Colin baissa les oreilles.
« Je vous assure que je les ai rangés dans la bonne réserve. »
Ils gravirent l’escalier de service. Sur le palier, deux portes identiques se faisaient face. Entre elles pendait une pancarte étroite, fixée à une potence par deux petits crochets.
Du côté où ils arrivaient, on lisait : BUFFET, avec une flèche vers la gauche.
Colin désigna la porte de gauche.
« Là. Exactement là. »

La porte de gauche refusa de s’ouvrir.
Colin appuya de nouveau sur la poignée.
« Elle n’était pas coincée tout à l’heure. »
Mado consulta la petite horloge du palier : onze heures quarante-deux.
En bas, les enfants essayaient les clochettes des charrettes. Leur tintement traversait le plafond comme une pluie pressée.
La Citrouille posa l’épaule contre le bois. Quelque chose frotta de l’autre côté, mais la porte ne céda que d’un doigt.
« Il y a un objet derrière. »
Le Petit Fantôme éclaira l’ouverture. On distinguait des roulettes et un morceau de tissu bleu.
« Un chariot à linge. »
Colin se gratta une oreille.
« Je l’ai poussé pour poser les paniers, puis repoussé vers l’entrée en ressortant. Il a dû rouler derrière la porte. »
Mado laissa retomber ses pattes.
« Nous avons suivi les miettes, trouvé un passage secret, et maintenant nous voilà arrêtés par une lessive. »
Colin recula, bouleversé.
« J’ai peut-être tout mélangé. Les paniers sont peut-être dans une autre pièce. Ou quelqu’un les a repris… »
Pour la première fois, personne ne trouva de réponse immédiate.
La Citrouille traversa le palier et ouvrit la porte de droite. Des plateaux vides occupaient les étagères. Une nappe orange couvrait une grande table ; des gobelets en carton attendaient près d’une soupière à chocolat.
« Voilà une drôle de lingerie », murmura-t-elle.
Le Petit Fantôme contourna la pancarte suspendue.
Sur l’autre face, il lut : LINGERIE, avec une flèche qui, depuis ce côté-là, désignait la pièce aux plateaux.
Il revint sur ses pas. La potence portait une marque claire, là où un coin du panneau avait longtemps frotté contre le mur. Aujourd’hui, c’était l’autre coin qui touchait cette marque.
« Colin, as-tu décroché cette pancarte ? — Oui, pour faire passer la grande corbeille de linge. Son anse s’y accrochait. — Et tu l’as remise comment ? »
L’écureuil regarda les deux faces, puis les deux portes.
« Je… je n’ai pas regardé. »
Le Petit Fantôme leva sa lanterne.
« Je crois que les paniers sont bien derrière cette porte. Mais ce n’est pas la porte du buffet. »

La Citrouille prit quatre étiquettes vierges dans la sacoche de Colin et les aligna sur le palier.
« Reprenons depuis le début. À onze heures cinq ? — Les paniers étaient prêts, répondit Mado. Dans ce que je prenais pour une étagère. — À onze heures dix ? — Je les ai montés, dit Colin. Puis j’ai suivi la pancarte BUFFET vers la gauche. — Sauf que tu venais de raccrocher la pancarte à l’envers, poursuivit le Petit Fantôme. »
Il décrocha le panneau et le retourna. Désormais, BUFFET indiquait la pièce aux plateaux. De l’autre côté, LINGERIE désignait la porte bloquée.
Colin ferma les yeux un instant.
« J’ai donc rangé les bonbons dans la lingerie. — Et ensuite ? demanda la Citrouille. — J’ai pris les trois colis qui s’y trouvaient déjà. Puisque je croyais être dans la réserve du buffet, j’ai pensé que c’était le lot à redescendre. »
Mado leva une serviette qu’elle avait emportée.
« Le voici, ton lot. »
Les quatre étiquettes étaient maintenant dans l’ordre : paniers en cuisine, paniers montés, mauvaise réserve, serviettes descendues.
Le Petit Fantôme ajouta :
« Même papier d’emballage, porte fermée, farine intacte. Tout s’explique sans voleur. »
Mais il restait la porte.
Colin s’agenouilla devant l’ouverture et glissa sa longue queue rousse dans l’entrebâillement.
« Je sens le montant du chariot… »
Il le poussa de côté pendant que la Citrouille faisait légèrement bouger la porte d’avant en arrière. Une roulette pivota. Puis une deuxième. Le chariot roula de quelques centimètres.
La porte s’ouvrit.
Au milieu des piles de draps, douze paniers attendaient sous leur papier brun.
Mado en découvrit un : pommes enrobées, biscuits à l’anis, caramels et sachets de bonbons étaient tous là.
Elle vérifia les autres paniers pendant que Colin ramenait le chariot contre les étagères. Pas un ruban ne manquait.
L’horloge indiquait onze heures cinquante-deux.
« Huit minutes, dit la Citrouille. Cette fois, nous savons où les livrer. »

Ils organisèrent une chaîne sur le palier.
Colin sortait les paniers de la lingerie. La Citrouille les transportait jusqu’à la vraie réserve du buffet. Le Petit Fantôme attachait les étiquettes, tandis que Mado vérifiait les rubans et remettait droit les pommes enrobées.
« Groupe des Hiboux : un panier ! — Groupe des Bottes rouges : un panier ! — Groupe des… Colin, ton écriture ressemble à une pelote tombée dans l’encrier. — Des Chats lunaires ! »
À onze heures cinquante-sept, les douze paniers descendaient le grand escalier, cette fois dans les bras de leurs porteurs. Dans le vestibule, des capes froissaient les bancs et des chapeaux pointus se cognaient doucement sous les embrassades.
« On avait entendu dire qu’il n’y avait plus de bonbons », souffla une petite fille déguisée en renard.
La Citrouille lui tendit le panier de son groupe.
« Ils ont fait un détour par les draps. Ils en sont revenus très reposés. »
Le Petit Fantôme compta les départs avec sa lanterne levée : neuf, dix, onze… douze groupes, douze paniers.
Au premier coup de minuit, les charrettes franchirent le porche. Leurs roues emportèrent des rires, des chansons et un délicieux parfum de caramel vers les chemins du village.
Mado s’assit sur la dernière marche.
« Je crois que j’ai couru davantage ce soir que pendant toute la récolte des pommes. »
Colin sortit de sa sacoche deux grandes étiquettes.
« Demain, j’écrirai aussi le nom des pièces sur les portes. Le panneau du palier pourra tourner tant qu’il voudra. »
L’horloge du vestibule acheva de sonner. Puis elle donna un treizième coup, petit et hésitant.
Tous levèrent les yeux.
Par la vitre du boîtier, ils virent le marteau rebondir une dernière fois contre la cloche. Mado soupira.
« Encore ce ressort qui se coince ! L’horloger l’attend demain matin. — Même l’horloge fait une livraison en trop », dit le Petit Fantôme.
Mado ouvrit une boîte de biscuits à l’anis et en distribua quatre.
Colin recueillit soigneusement les miettes dans son sachet.
« Je préfère ne pas laisser une deuxième piste. »
La Citrouille rit si fort que son chapeau-feuille glissa sur un œil. Au bout de l’allée, la dernière charrette disparut entre les lanternes, sans un seul panier vide.

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