9-12 ans

L’Affaire des enveloppes tièdes

Trente invitations ont disparu, et le facteur part dans moins d’une heure. Pour la Citrouille et le Petit Fantôme, une plume brillante semble offrir une piste idéale… peut-être un peu trop idéale.

Près du bureau encombré de Nino, le Petit Fantôme découvre une plume noire et bleue, tandis que la Citrouille observe.

À seize heures dix, Nino ouvrit le tiroir de son bureau et poussa un cri si aigu que la Citrouille faillit perdre son chapeau-feuille jaune.

« Elles étaient là ! Enfin… ici, sur la table. Ou juste à côté. »

Le loir tournait sur lui-même au milieu des rubans, des tampons et des feuilles quadrillées. Son gilet avait une poche retournée. Un crayon dépassait derrière chaque oreille.

La Citrouille resserra son écharpe verte.

« Qu’est-ce qui manque ?

– Les invitations ! Les trente ! »

Le Petit Fantôme, tout en feutre blanc, leva sa lanterne dorée. Sa douce lumière éclaira une table presque entièrement couverte de papiers.

Le lendemain, un goûter costumé devait réunir les enfants du village au manoir des Tilleuls. Chaque enveloppe contenait un numéro, une heure d’arrivée et le dessin de l’entrée à emprunter : la porte aux hiboux, celle du jardin ou celle des cuisines. Les arrivées avaient été réparties pour que chacun puisse découvrir la surprise préparée dans le vestibule. Sans ces indications, le père de Lison ne saurait pas quand l’accompagner après son service, et la grand-mère des jumeaux chercherait longtemps la mauvaise porte.

« Le facteur part à dix-sept heures, précisa Nino. Après, il prend le train pour sa tournée des hameaux. »

La grande horloge du bureau sembla soudain battre beaucoup plus vite.

Le loir expliqua qu’il préparait aussi les étiquettes du goûter pour Suzon, la hérissonne boulangère. Elle venait de repartir avec sa caisse isotherme. Lui-même avait couru chercher de la ficelle dans la réserve. À son retour, les enveloppes avaient disparu.

« Qui est entré ici ? demanda la Citrouille.

– Suzon, bien sûr. Et Zélie. Elle voulait des chutes de papier pour sa collection. La porte est restée ouverte… »

Le Petit Fantôme se baissa près du pied de la table.

Entre deux lattes brillait une plume noire aux reflets bleus.

« Voilà peut-être une piste. »

Nino pâlit sous ses moustaches.

« Zélie collectionne tout ce qui brille. Nos enveloppes ont des bordures argentées. »

Il leur tendit une enveloppe vide, sans numéro, qui avait servi de modèle. Le Petit Fantôme la glissa dans sa petite sacoche, à côté de la plume.

Zélie habitait le grenier de l’ancienne mercerie, au-dessus d’une enseigne en forme de bobine. Pour atteindre sa porte, il fallait monter un escalier intérieur dont chaque marche possédait son propre grincement.

« On dirait qu’il compte nos pas, murmura le Petit Fantôme.

– Alors qu’il évite de compter nos minutes », répondit la Citrouille.

La pie leur ouvrit avec une bande argentée dans le bec.

Derrière elle, des éclats brillants couvraient une petite table. La Citrouille sentit son ventre se serrer : de loin, on aurait dit des enveloppes déchirées.

« Nous cherchons les invitations du goûter, annonça-t-elle.

– Moi aussi, j’attends la mienne », répondit Zélie en déposant sa trouvaille.

Elle leur montra un coussin rond.

« Je compte venir déguisée en coussin. Pour surprendre. »

Le Petit Fantôme examina les papiers. Il y avait des triangles, des bandes étroites et des formes découpées autour de petites étoiles. Aucun morceau n’était assez grand pour avoir contenu une invitation.

« Ce sont les chutes, expliqua Zélie. Nino m’a dit de prendre le panier sous sa table. J’y ai même laissé un bouton doré qui ne m’appartenait pas. Un très beau bouton, d’ailleurs. »

La Citrouille sortit la plume.

« Celle-ci est à vous ?

– Probablement. J’en perds quand je m’accroche aux poignées. C’est très mauvais pour l’élégance. »

La pie fouilla dans sa collection et retrouva une longue chute. Son bord découpé correspondait exactement à celui de l’enveloppe témoin. Ces papiers provenaient bien de la fabrication des invitations, et non d’enveloppes mises en morceaux.

La plume prouvait seulement que Zélie était passée au bureau. Nino le leur avait déjà dit. Il leur fallait autre chose qu’un reflet bleu pour comprendre la disparition.

« Quand vous êtes partie, les invitations étaient encore là ? demanda le Petit Fantôme.

– Oui. En paquet, sous un ruban. Nino mangeait une brioche et cherchait un tampon. Il avait du sucre jusque sur le nez. »

En redescendant, la Citrouille regarda l’horloge de la mercerie : seize heures vingt-cinq.

Ils avaient suivi une plume. Ils revenaient avec une histoire de brioche.

Dans le grenier de Zélie la pie, le Petit Fantôme compare un papier argenté à une enveloppe, près de la Citrouille.

Au bureau, Nino était à quatre pattes sous une armoire.

« Rien, annonça-t-il. Sauf une noisette qui doit dater du printemps. »

La Citrouille écarta les rouleaux de ruban. Cette fois, elle ne voulait pas chercher partout : elle voulait comprendre ce qui s’était passé sur la table.

Le registre des invitations était ouvert à la liste des trente numéros. Près du numéro dix-sept, une petite étoile blanche marquait le papier.

Le Petit Fantôme approcha sa lanterne.

« Ce n’est pas de l’encre. »

Il effleura le bord de la marque. Quelques grains se détachèrent.

« Du sucre ! »

Nino sortit de dessous l’armoire.

« Suzon décore ses brioches avec une étoile en sucre. Elle m’en avait apporté une. J’ai posé la main dessus en voulant attraper mon crayon. Ensuite, j’ai vérifié les numéros dans le registre. »

La Citrouille observa les doigts encore poudrés du loir. L’étoile ne prouvait pas que Suzon avait touché au registre. Elle racontait simplement le trajet d’une main distraite.

Sous le buvard dépassait une bande de papier tachée de violet. Le Petit Fantôme la tira doucement.

Un mot s’y lisait, bien net : BRIOCHES.

« Cette encre devait servir aux invitations, dit Nino.

– Et tu as essayé le tampon des brioches avec ? demanda la Citrouille.

– J’ai essayé… un tampon. »

Le loir regarda les deux manches de bois posés près de l’encrier. Ils étaient identiques, sauf pour une minuscule lettre gravée dessous.

Il déglutit.

« J’ai peut-être pris le mauvais. Mais les invitations ne peuvent pas s’être envolées pour autant ! »

Le Petit Fantôme retourna une pile de petites étiquettes destinées au buffet. Sur celle du dessus, une inscription violette proclamait : INVITATIONS.

Il en souleva une deuxième. Même inscription. Une troisième aussi.

Pendant un instant, plus personne ne parla.

Puis la Citrouille demanda :

« Nino, qu’est-ce que Suzon devait emporter exactement ? »

Sous la lumière de la lanterne, la Citrouille examine un registre taché de sucre, deux tampons et des étiquettes devant Nino inquiet.

Nino s’assit sur son tabouret, puis se releva aussitôt, comme si le siège venait de lui poser une question difficile.

« Les étiquettes du buffet. Elles devaient voyager dans la poche du couvercle de sa caisse. Pour rester bien plates. »

La Citrouille plaça les objets devant lui : le registre, l’essai violet, les petites étiquettes.

« Reprenons depuis le début. Tu avais fini de vérifier les trente enveloppes ?

– Oui. Je les avais réunies avec un ruban et entourées d’une bande de papier.

– Sur laquelle tu devais tamponner INVITATIONS.

– Oui… »

Le Petit Fantôme poussa vers lui l’essai portant le mot BRIOCHES.

Nino ferma les yeux.

« Oh, mes moustaches. J’ai tamponné le paquet avec celui-là. Ensuite, j’ai marqué les étiquettes avec l’autre. »

Tout s’assemblait, mais une question restait.

« Suzon n’a pas trouvé le paquet trop épais ? demanda le Petit Fantôme.

– Elle m’a demandé si c’était bien son lot d’étiquettes. J’avais déjà la tête dans le placard à ficelle. J’ai répondu oui. »

La Citrouille imagina la hérissonne lisant BRIOCHES sur le paquet, puis le glissant dans sa caisse sans défaire le ruban.

« Les invitations sont probablement parties en livraison. »

Nino eut un petit rire désespéré.

« Elles ont pris de l’avance sur le facteur. »

Il était seize heures trente-six.

La boulangerie se trouvait à trois rues, mais Suzon livrait ensuite plusieurs endroits. Nino fouilla parmi ses notes pour retrouver son itinéraire. Aucun plan, seulement une commande de farine et la recette d’un glaçage.

« Nous allons chercher Suzon, dit la Citrouille. Tu peux préparer le tri ? Dès notre retour, chaque minute comptera.

– Je vous fais une place. Une vraie ! »

Nino empoigna les rouleaux de ruban qui encombraient le bureau. Le Petit Fantôme était déjà à la porte.

Derrière eux, le loir cria :

« Sa caisse est bleue ! Avec une grande boucle en cuivre ! »

Ils dévalèrent la rue des Lanternes. Au bout, l’enseigne de la boulangerie se balançait dans le vent.

La Citrouille et le Petit Fantôme quittent précipitamment le bureau, tandis que Nino débarrasse la table de ses rouleaux de ruban.

La boulangerie sentait le beurre chaud et les pommes. Mais Suzon n’y était plus.

Sur le comptoir, une ardoise annonçait : « Livraisons : vieux moulin, puis manoir. Retour avant la fermeture. »

« Le vieux moulin est de l’autre côté du ruisseau, dit la Citrouille. Par le pont, nous en avons pour dix minutes. »

Devant la boutique, une fine trace de farine descendait justement vers le pont. Ils la suivirent en courant.

Le Petit Fantôme glissait presque au ras des pavés ; sa lanterne dessinait des reflets d’or sur les flaques. La Citrouille maintenait son chapeau d’une main et son écharpe de l’autre.

Au pont, pourtant, aucune charrette bleue. Seulement une brouette devant le lavoir et, dans la brouette, un sac de farine déchiré.

De la poudre blanche couvrait sa roue. Derrière elle, une trace remontait jusqu’à la rue de la boulangerie.

La Citrouille s’arrêta net.

« Nous avons suivi la mauvaise livraison. »

Le clocher sonna les trois quarts. Seize heures quarante-cinq.

Le Petit Fantôme leva les yeux vers le chemin du moulin, de l’autre côté du ruisseau. Il montait entre des potagers, faisait un grand détour, puis rejoignait le coteau.

« Si nous prenons ce chemin et qu’elle est déjà partie au manoir… »

Il ne termina pas.

Sans les invitations, plusieurs enfants trouveraient peut-être porte close à l’une des entrées, alors que leurs petits pains au chocolat les attendaient à l’intérieur. Et Nino resterait derrière son bureau avec trente lignes numérotées qui ne mèneraient personne nulle part.

La Citrouille observa le courant. Des feuilles jaunes passaient sous le pont, puis disparaissaient derrière une haie. Juste à côté, une petite allée suivait la rive.

« Le passage des Jardiniers ! Il longe le ruisseau et coupe le détour. »

Ils s’engagèrent entre deux murs couverts de vigne. Au bout du passage, un bruit de roues leur parvint.

Puis une voix lança :

« Voyons, cette pierre n’était pas là à l’aller ! »

À travers les feuilles, ils aperçurent une caisse bleue et des piquants coiffés d’un bonnet de boulanger.

La Citrouille et le Petit Fantôme courent entre des murets couverts de plantes vers Suzon, hérissonne boulangère près d’une charrette.

Suzon avait coincé une roue de sa charrette contre un caillou. La Citrouille poussa avec elle pendant que le Petit Fantôme tirait sur la poignée. La roue franchit l’obstacle avec un cahot.

« Vous tombez bien ! J’allais négocier avec cette pierre. »

La hérissonne remarqua leurs mines.

« Qu’est-ce qui se passe ? »

Ils lui racontèrent tout, en se coupant plusieurs fois la parole. Suzon écouta, puis ouvrit la boucle de cuivre.

« Un paquet marqué BRIOCHES ? Oui, je l’ai pris. Nino m’a dit que c’étaient les étiquettes. »

Elle souleva le couvercle de la caisse isotherme.

À l’intérieur reposaient deux grandes plaques de brioches sous un linge. Leurs étoiles de sucre luisaient doucement.

Mais aucun paquet.

Suzon souleva le linge, regarda sous les plaques, fouilla un angle.

« Je suis certaine de l’avoir emporté. »

Le Petit Fantôme promena la lumière de sa lanterne sur les parois bleues. Si le paquet était tombé en route, ils n’auraient jamais le temps de refaire toutes les rues.

La Citrouille regarda le couvercle ouvert.

« La poche ! Nino a parlé de la poche du couvercle. »

« Mais oui ! »

Suzon écarta un large rabat de toile, presque invisible contre la doublure. Un paquet plat apparut, retenu par un ruban. Le mot BRIOCHES s’étalait en violet sur la bande qui l’entourait.

Le Petit Fantôme le saisit.

« Il est tiède ! »

La chaleur des brioches avait gagné le compartiment. La Citrouille défit le ruban : les bordures argentées scintillèrent.

Ils comptèrent à trois voix, chacun prenant dix enveloppes, puis comparèrent les numéros. Aucune ne manquait, aucun numéro n’était en double.

Suzon tira une montre ronde de la poche de son tablier.

Seize heures cinquante-quatre.

« Six minutes », souffla la Citrouille.

La hérissonne leur indiqua un sentier entre les jardins qui débouchait derrière le bureau.

« C’est par là que je passe pour livrer Nino. Vous y serez en quatre minutes. »

Le Petit Fantôme rangea les enveloppes dans leur bande de papier et serra le paquet contre son feutre blanc.

« Cette fois, nous suivons une vraie indication. Pas une plume. Ni de la farine. »

Près de Suzon, la Citrouille déballe un paquet d’enveloppes dans le couvercle de la caisse bleue, tandis que le Fantôme en tient plusieurs.

Le sentier des jardins déboucha derrière le bureau à seize heures cinquante-huit.

La Citrouille avait une feuille collée à l’écharpe. Le Petit Fantôme portait le paquet si haut qu’on ne voyait presque plus ses yeux.

Sur la place, le facteur rabattait déjà la courroie de sa sacoche.

« Les trente ! cria la Citrouille. Elles sont là ! »

Nino ouvrit la porte avant qu’ils l’atteignent.

Il avait dégagé la table, aligné le registre et préparé trente petites cases sur un grand carton. Sans un mot, ils étalèrent les enveloppes dans l’ordre. Nino vérifia les adresses, la Citrouille annonça les numéros et le Petit Fantôme passa les invitations au facteur, par paquets de cinq.

« Vingt-six, vingt-sept, vingt-huit… »

La dernière enveloppe résista un instant : son coin était pris sous le registre.

Nino souleva le gros livre.

« Trente ! »

La grande horloge commença à sonner cinq heures lorsque le facteur referma sa sacoche.

« Du courrier encore tiède, remarqua-t-il. Voilà qui change des lettres glacées du mois de janvier. »

Il partit d’un bon pas vers la gare.

Nino s’affaissa sur son tabouret. Cette fois, il y resta.

« Je vais écrire les noms sur les manches de mes tampons. En très gros. Peut-être sur le plafond aussi. »

Le lendemain, au manoir, les invitations remplirent parfaitement leur rôle. Le père de Lison présenta le numéro douze à la porte du jardin. La grand-mère des jumeaux arriva à l’heure indiquée, avec deux petits sorciers dont les chapeaux se cognaient à chaque pas.

Dans le vestibule, un rideau de feuilles dorées s’écartait devant chaque groupe. Derrière, des citrouilles de papier déroulaient une devinette qui menait au buffet. Personne ne manqua son tour.

Zélie entra déguisée en coussin. Personne ne la reconnut avant qu’elle réclame une brioche.

Nino lui apporta lui-même son assiette.

« J’ai retrouvé ton bouton doré dans le panier, lui dit-il.

– Ce n’est pas le mien.

– Je sais. Je l’ai remis dans ma boîte à couture. Mais tu avais raison : il est très beau. »

Près du buffet, Suzon avait ajouté une petite carte : « Brioches aux étoiles de sucre. Ceci n’est pas une invitation. »

La Citrouille éclata de rire.

Le Petit Fantôme posa sa lanterne dorée sur la table et contempla sa brioche.

« Nous devrions examiner cet indice de plus près. »

Puis il commença par l’étoile.

Au buffet du manoir décoré pour Halloween, la Citrouille rit, le Fantôme examine une brioche et Nino sert Zélie déguisée en coussin.

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