6-9 ans
Grrrou dans la cabine
Pour sa première fête du village, Malo a choisi un costume de chou absolument magnifique… et absolument encombrant. Mais dans le vestiaire, quelque chose gronde derrière le rideau. Heureusement, la Citrouille et le Petit Fantôme ne sont pas loin !

Dans la salle des fêtes, les guirlandes orange se balançaient au-dessus des tables. Cela sentait la brioche, la pomme et les feuilles rapportées sous les souliers. Dehors, le soir d’automne colorait les fenêtres en bleu.
Malo, un jeune blaireau aux joues rondes, traversa la salle avec un énorme paquet vert contre lui.
« C’est ton déguisement ? » demanda la Citrouille en redressant son chapeau-feuille jaune.
Malo hocha la tête.
« Un chou. Un très gros chou. C’est ma première fête au village, alors je voulais qu’on me remarque. »
Le Petit Fantôme, tout en feutre blanc, souleva sa lanterne dorée pour mieux regarder.
« On te remarquera même depuis l’autre bout du potager ! »
Près de l’estrade, Ninon, une jeune lapine apprentie musicienne, essaya trois notes sur sa flûte. Elle portait un gilet violet et une barrette en forme d’étoile.
« La photo de tous les costumes, c’est juste après mon petit morceau ! » annonça-t-elle.
Malo serra son paquet.
« Vous m’aidez ? Je ne voudrais pas manquer la photo. »
Ils gagnèrent le vestiaire. Des manteaux occupaient les patères, et une cabine au rideau rayé attendait au fond. Contre la fenêtre, quelque chose fit : toc… toc… toc.
Le Petit Fantôme se retourna. La vitre ne reflétait que leurs silhouettes et les patères tordues.
« On dirait qu’on frappe », murmura-t-il.
Le bruit cessa.
Malo posa son goûter encore emballé sur le banc, puis déploya son costume. Des feuilles de tissu jaillirent de partout.
La Citrouille rattrapa une manche. Le Petit Fantôme reçut une feuille sur la tête.
« Il a l’air bien vivant, ton chou », remarqua-t-il.
Malo entra dans la cabine avec son costume. La Citrouille resta près du rideau, tandis que le Petit Fantôme posait sa lanterne sur une petite tablette.
« D’abord les pieds dans les deux ouvertures », expliqua la Citrouille.
« J’en ai trouvé une ! »
« Et l’autre ? »
« Pour l’instant, c’est ma queue qui l’a trouvée. »
Il fallut recommencer. Le rideau remuait à chaque mouvement. Une patte noire apparut, disparut, puis revint avec une chaussette de travers.
À la fenêtre, les petits coups reprirent. Plus rapides, cette fois.
Toc-toc. Toc-toc-toc.
« Vous entendez ? » souffla le Petit Fantôme.
Une ombre immense se dressa sur le rideau. Elle avait cinq longues pointes et semblait tendre une main vers eux.
La Citrouille retint son souffle.
« Malo… tu fais quoi ? »
« Je cherche le trou pour ma tête. Pourquoi ? »
Avant qu’elle puisse répondre, un grondement sortit de la cabine.
« Grrrrououou ! »
La Citrouille fit un petit bond. Le Petit Fantôme serra les coins de son feutre contre lui. Un instant, personne ne bougea.
Puis Malo pouffa.
« Je pourrais manger trois tartines ! »
Les deux amis se regardèrent.
« C’était ton ventre ? » demanda la Citrouille.
« Il trouve que je le fais attendre. »
Le Petit Fantôme relâcha son feutre.
« Il a une voix plus grave que moi ! »
Malo passa une grande feuille devant la lanterne en cherchant son col. Sur le rideau, la main pointue reparut exactement au même endroit.
« Et voilà notre ombre ! » s’exclama la Citrouille.
Elle remua la feuille : les cinq pointes dansèrent.
Ils rirent tous les trois. Mais derrière eux, à la fenêtre, les petits coups continuaient.

La Citrouille prit le petit paquet sur le banc. À l’intérieur, elle trouva deux tartines de pain brioché et une poire.
« Nous n’avons que deux tartines. Il faudra négocier avec ton ventre. »
Malo passa la tête entre les rideaux. Son museau dépassait d’une couronne de feuilles si épaisse qu’on lui voyait à peine les oreilles.
« Deux tartines et une poire, ça devrait le convaincre. »
Il voulut sortir, mais une feuille se coinça contre le bord de la cabine. Le Petit Fantôme la rabattit et Malo avança de côté jusqu’au banc.
Toc-toc-toc !
Cette fois, les trois amis regardèrent la fenêtre ensemble.
« Je vais finir par croire qu’on veut ma tartine », dit Malo, sans la croquer.
Le Petit Fantôme approcha sa lanterne de la vitre. Une petite branche remuait juste de l’autre côté. Au bout, une feuille sèche cognait le carreau chaque fois que le vent soufflait.
« Une visiteuse du jardin ! »
La Citrouille reconnut le noisetier qui poussait contre le mur.
Malo leva sa tartine vers la fenêtre.
« Désolé, c’est un goûter de blaireau. »
Le vent tomba, et la branche s’immobilisa. Le vestiaire retrouva ses bruits ordinaires : les voix de la fête, le froissement du costume et Malo qui mâchait enfin.
Pour attraper sa tartine, il devait contourner son col. Pour croquer dedans, il devait pencher la tête.
« Tu cherches quelque chose sous une haie ? » demanda la Citrouille.
« Je cherche ma bouche. »
Ninon passa la tête par la porte.
« Mon morceau commence bientôt ! »
« Garde-moi une place sur la photo, répondit Malo. Une place assez large. »
Bientôt, les premières notes de flûte entrèrent dans le vestiaire. Malo termina sa poire et se leva. Il essaya de regarder ses pieds.
Impossible : le col lui remontait jusqu’au bout du museau.
Son sourire s’effaça.
« Comment je vais traverser la salle avec ça ? »

La Citrouille tourna autour de Malo. Le Petit Fantôme souleva une feuille, puis une deuxième. Dessous, il y en avait encore une troisième.
« Tu es un chou très bien fourni », constata-t-il.
Malo essaya d’écarter son col avec les deux pattes. Dès qu’il le lâchait, les feuilles revenaient contre ses joues.
Dans la salle, la flûte de Ninon déroulait sa mélodie.
« On pourrait enlever le costume, proposa la Citrouille. Tu serais quand même sur la photo. »
Malo baissa les yeux.
« Mais je l’ai préparé toute la semaine. J’ai même fait les petites nervures au crayon vert. »
La Citrouille regarda les traits soigneusement dessinés. Elle n’avait aucune envie de laisser ce beau travail sur un banc.
« Alors, cherchons ce qui serre. »
Ils écartèrent les feuilles une à une. Malo tint celles de devant pendant que le Petit Fantôme examinait le dos.
« Ici ! Il y a un ruban passé dans le col. »
Le nœud était presque caché sous une feuille repliée.
« Je l’ai serré pour que le chou reste bien rond », expliqua Malo.
La Citrouille le défit, tira un peu sur le tissu, puis répartit les plis autour des épaules. Le Petit Fantôme rabattit les feuilles vers l’extérieur.
Malo tourna la tête à gauche. À droite. Il baissa le museau.
« Mes pieds ! Je les retrouve ! »
Les dernières notes de Ninon s’élevèrent, puis les applaudissements éclatèrent.
La Citrouille renoua le ruban, beaucoup plus lâche.
« Et maintenant ? »
Malo fit trois grands pas. Les feuilles se balancèrent sans lui cacher le visage.
« Maintenant, je suis un chou qui marche ! »

Ils quittèrent le vestiaire au moment où l’on appelait les derniers retardataires.
La salle avait changé pendant leur absence. Les danseurs s’étaient regroupés devant un grand décor de lune et de maisons penchées. Un renard déguisé en champignon essayait de ne pas cacher une souris coiffée d’une pomme.
Malo accéléra, son costume se balançant d’un côté puis de l’autre. La Citrouille trottait près de lui, son écharpe verte flottant sur son épaule. Le Petit Fantôme suivait avec sa lanterne dorée.
« Par ici ! » appela Ninon.
Elle avait gardé une place devant, juste à côté d’elle. Malo s’y glissa en rabattant ses feuilles contre lui.
« Tu avais demandé une place large, dit-elle. J’ai prévu pour un chou et demi. »
Malo regarda la foule rassemblée. Il ne connaissait pas encore tous les prénoms. Pourtant, Ninon lui faisait signe de se rapprocher, la Citrouille arrangeait une feuille sur son épaule, et le Petit Fantôme venait se placer de l’autre côté.
Il était arrivé à temps.
« Tout le monde regarde par ici ! » lança la photographe.
Malo releva le menton sans difficulté. On voyait ses deux oreilles et son grand sourire.
« Au fait, demanda Ninon, pourquoi avez-vous mis si longtemps ? »
« Nous avons rencontré une main à cinq pointes et une branche qui frappait au carreau », répondit le Petit Fantôme.
« Et un ventre qui grondait plus fort que tout le reste », ajouta la Citrouille.
Malo posa une patte sur son costume.
« Justement… vous croyez qu’après, il restera des tartines ? »
La Citrouille se mit à rire. Le Petit Fantôme aussi. Ninon gonfla les joues pour ne pas éclater.
Clic !
Sur la photo de sa première fête du village, Malo fut le seul chou entouré de trois amis en plein fou rire.

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